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La 28e édition de Jazz à Vienne devrait enivrer vos soirées du 27 juin au 11 juillet. Un très grand cru d'après Jean-Paul Boutellier, directeur artistique et cofonda teur du festival. Entretien.
Vous ouvrez la quinzaine par un hommage au parrain du R&B et de la funky soul avec les JB Horns à la manette… Que représentait James Brown pour vous et quel souvenir avez-vous de lui ?
À l'instar de Ray Charles, je crois que James Brown était simplement l'une des figures les plus emblématiques de la musique noire américaine, et il faut se rappeler que les orchestres de ce grand petit bonhomme, bien avant qu'il n'embrasse cette imagerie funk, étaient musicalement très proches de la tradition du blues de Chicago… J'ai le souvenir de ce show monumental qu'il avait perpétré à Vienne justement, mais aussi, privilège de mon âge, d'un concert très "hot" que j'avais coorganisé à l'époque au palais d'Hiver. Quant aux JB Horns, ils viendront accompagnés par des musiciens ayant fréquenté Mr Brown mais aussi Prince !
En parlant de funk, nous avons eu la chance de voir par 2 fois George Clinton à Jazz à Vienne. Néanmoins, quand la moitié de l'amphithéâtre se vide avant son set, vous en pensez quoi ?
Concernant son dernier concert il y a 3 ans, c'est un peu spécial puisqu'il était arrivé très en retard et que les gens n'ont pas senti de grand changement entre l'avant (le groupe qui "chauffe la salle") et l'après, c'est-à-dire l'arrivée théâtrale à l'américaine de Clinton sur scène.
C'était un peu la même histoire il y a une quinzaine d'années : peut-on imaginer qu'une partie du public ne s'acclimate pas à ce type de musique ?
Je ne crois pas et c'était d'ailleurs nettement moins flagrant lors de ce 1er concert, meilleur en tous points. Il y a en revanche un élément qui peut jouer : sur le plan sonore, ça joue terriblement fort et ça peut en effet titiller les oreilles d'une partie du public. Mais je garde un excellent souvenir de ce concert "à fond les manettes" (!) puisqu'ils avaient à l'époque croisé le Tour de France et qu'ils s'étaient mis dans la tête de s'habiller en cyclistes… Il y a un côté à la fois cool et invraisemblable chez ce groupe qui le rend sympathique.
Reverra-t-on Clinton à Jazz à Vienne ?
Et pourquoi pas ! Il est le digne représentant d'une de ces "musiques cousines" du jazz qui font partie de nos axes de programmation depuis les débuts du festival et auxquelles le public s'est acclimaté !
Le jazz comme le festival se sont progressivement nourris de toutes ces "musiques cousines"…
Je crois que c'est l'inverse : ce sont ces musiques qui se sont nourries du jazz et qui ont naturellement intégré le festival. Pour schématiser, vous avez au départ plusieurs courants de base que sont le blues, le gospel, le jazz, les musiques afrocubaine et brésilienne, qui résultent en gros de la même histoire socioéconomique : avec l'arrivée des esclaves dans le Nouveau Monde. Ces courants qui se métissent allégrement ont par la suite alimenté différentes tendances musicales. C'est particulièrement le cas du jazz, qui à l'origine était une musique dansante et populaire, mais qui, avec les années 1950, a petit à petit évolué vers une musique plus "savante", et c'est à ce moment-là que d'autres musiques héritières plus populaires lui ont emboîté le pas, comme le rock & roll, la soul music, le funk, etc. Le jazz est ainsi devenu une musique plus classique de recherche et de répertoire.
Recherche et classicisme ne riment pas forcément avec Jazz à Vienne ?
Non, puisque nous avons toujours eu la volonté d'être le plus ouverts possible, et le cadre du théâtre antique se prête mal au jazz de laboratoire ! Il y a d'autres lieux à Vienne pour ça, comme il existe un nouveau lieu inauguré l'an dernier (Jazz Mix) où les gens peuvent exulter via la danse. Le théâtre antique est à mi-chemin : un peu trop "sérieux" pour n'être qu'une piste de danse et trop grand pour incarner un club de recherche.
Présentez-nous le cru 2008 !
J'en suis vraiment content, car je crois que nous avons là un plateau exceptionnel. Déjà avec les très grands artistes historiques du jazz (Rollins, Hancock, Corea, McLaughlin, Coleman, etc.), mais aussi avec de dignes représentants de ces musiques cousines qui pourraient bien surprendre. C'est le cas de cette soirée brésilienne qui devrait détonner (le public attend généralement de la bossa-nova) avec le groupe Alceu Valença, qui distille une musique proche du rock, et Milton Nascimento, qui revient avec un projet très écrit et très harmonique.
L'Afrique sera éminemment présente cette année.
Oui et c'est un plaisir de pouvoir présenter Toumani Diabaté, qui est un artiste hors pair délivrant une musique très acoustique et, là encore, loin de ce que l'on pourrait attendre, type "bal à Bamako". La musique africaine sera également présente sur les autres scènes, de même que lors de la rencontre entre l'ARFI et le Nelson Mandela Metropolitan Choir ; une musique qui, soit dit en passant, a été régulièrement pillée depuis une vingtaine d'années mais rarement honorée. Et j'en veux beaucoup à ce label commercial "musiques du monde" : un terme fourre-tout inventé de toutes pièces, qui a beaucoup nui aux musiciens africains.
Comment appréciez-vous l'évolution du festival depuis ses débuts ?
Je ne crois pas que nous ayons tant changé que ça. Déjà en 1981, lors de la 1re édition, Chuck Berry et d'autres artistes peu assimilables au jazz étaient présents pour accompagner les Miles Davis, Dizzy Gillespie et consorts. Nous avons toujours eu des soirées de musiques cousines, métissées et chaleureuses. Le festival a grandi, mais je crois que l'idée de programmation est restée la même. Et nous n'en sommes pas encore à présenter Nana Mouskouri… [ndlr : programmée à Montreux !]
Le "dernier des géants" a-t-il désormais pris un abonnement à Vienne ?
Sonny Rollins est venu seulement 4 fois en 28 ans ! Alors permettez que je réponde un peu à côté : quand, en 1991, je programmais Miles Davis pour la 4e fois, certains me demandaient en rechignant s'il allait venir chaque année à Vienne ; il est mort 6 mois plus tard.
Quelques mots sur le "Tribute to Frank Zappa".
Zappa était un artiste vraiment inclassable, et quand on l'a vu une fois sur scène on ne peut pas l'oublier. De sorte que lorsque j'ai rencontré Dominique Debart, qui m'a présenté son projet célébrant la musique de Zappa avec des musiciens de tous horizons, j'ai été franchement tout de suite emballé !
Expliquez-nous l'importance de tout ce qui se passe en dehors du théâtre antique.
Si le théâtre est la face visible de l'iceberg, il se passe des choses partout en ville et spécialement tous les soirs au Club de minuit et au Jazz Mix, où les gens peuvent goûter à d'autres ambiances et découvrir des musiciens qui n'ont pas l'habitude de jouer devant 8 000 personnes. De jeunes et talentueux musiciens de jazz comme ceux issus de la nouvelle scène londonienne. J'ai d'ailleurs l'impression que si, dans les années 1960, le jazz était une musique jouée par des vieux pour un public de jeunes, actuellement, exception faite des papys historiques, c'est un peu l'inverse.
Et comment voyez-vous l'avenir ?
L'équilibre va se rétablir petit à petit. Il ne faut donc pas désespérer, même si le jazz est presque totalement absent des médias : il n'y a plus de jazz à la télévision, si ce n'est sur des chaînes spécialisées comme Mezzo. Remarquez que, du coup, les gens vont de plus en plus aux concerts parce qu'ils s'emmerdent devant leur télé !
Cette "très belle fleur qui a poussé sur du fumier" (le jazz selon Manu Dibango) ne se porte donc pas si mal ?
En effet ! Toute une nouvelle génération de musiciens de jazz débarque et, à terme, je suis certain que le public suivra. Cette musique suscite inlassablement des espoirs, et quand je vois sortir les gens du théâtre après un concert, j'ai toujours l'impression qu'ils sont heureux, alors c'est plutôt bon signe.
Jazz à Vienne (38), du 27 juin au 11 juillet, www.jazzavienne.com
Laurent Zine
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