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  Daniel Cohn-Bendit e  


Né à Montauban en 1945 de père juif allemand exilé, Daniel Cohn-Bendit fut interdit de territoire pendant 10 ans après les "événements" de Mai 68 ; il y reviendra longtemps après par la grande porte en tant que député Vert européen. La Villa Gillet l'invite le 17 janvier prochain à l'institut des Chartreux pour débattre avec Luc Ferry (philosophe et ancien ministre de l'Éducation) d'un thème qui lui colle définitivement à la peau : "Que reste-t-il de Mai 68 ?"
Nous l'avons interrogé sur le sujet et sur d'autres, de par son regard singulier sur la France d'aujourd'hui…

 

Bonjour Daniel Cohn-Bendit, où êtes-vous et que faites-vous en ce moment ?
Vous m'appelez dans mon bureau au Parlement européen de Strasbourg, où nous votons actuellement le budget… et où nous travaillons à des résolutions contre le racisme en Europe et particulièrement concernant les partis politiques qui véhiculent son apologie. Nous avons ainsi signé hier une charte des droits fondamentaux.
À propos du racisme en Europe, il semble que vous ayez du pain sur la planche…
Malheureusement oui.
Un mot, pour commencer, sur les propos du président fraîchement élu, qui entend (je cite) "liquider l'héritage de Mai 68"…
Mais il n'y parvient pas ! Et déjà dans sa propre vie, puisque la première chose qui lui arrive est que sa femme le quitte… Et cette liberté des femmes, c'est vraiment l'un des héritages de 68. Avant cela, il faut savoir par exemple qu'en 1965 une femme mariée devait demander l'autorisation écrite à son mari pour ouvrir un compte en banque ou pour prendre un boulot !
Cela dit, il ne faut pas trop prendre au sérieux un discours électoral, et en l'espèce "liquider l'héritage de Mai 68", qu'est-ce que ça veut bien dire ? 68 a été une révolte contre la société des années 1960, point à la ligne. Alors, liquider son héritage, c'est quoi ? Vouloir revenir à la société d'avant 68, c'est-à-dire celle de tante Yvonne et du Général ? Vouloir revenir à une forme d'autoritarisme dans la société où battre un enfant était considéré comme un comportement éducatif normal ? Revenir à une société bloquée, bigote et hypocrite ? Tout le monde vous répondra évidemment que non. Premièrement parce qu'il ne faut pas mélanger les époques. Et s'il y a des problèmes d'"incivilité" (je cite) dans les banlieues françaises aujourd'hui, ce n'est certainement pas parce que tous les jeunes se remémorent Mai 68 et scandent en chœur qu'il est interdit d'interdire ! La question de savoir s'il faut liquider ou non Mai 68 n'a en fait aucune raison d'être ; c'est comme si on se demandait tout d'un coup s'il faut déjeuner le matin, être debout la journée et bien dormir le soir…

Suite aux récentes manifestations pour les acquis sociaux (retraites, etc.), au soulèvement d'une partie de la jeunesse en 2006 contre la flexibilité accrue du travail, aux émeutes de 2005 dans les banlieues… pensez-vous que mai 2008 puisse "sentir le pavé" ?
Franchement, je n'en sais rien. Qu'il y ait une grande insatisfaction dans la société française, c'est certain, mais le problème est : 1. que les causes en sont multiples et 2. que cette insatisfaction ne débouche pas, pour le moment, sur un sentiment positif. Sûrement parce qu'il est beaucoup plus difficile aujourd'hui d'être prométhéen et d'avoir ne serait-ce que l'impression de pouvoir faire changer les choses. Nous avions cet avantage en 68 de "pouvoir rêver n'importe quoi", et ce n'est plus le cas actuellement. Nous formulions à l'époque les projets les plus fous. Par exemple, nombre d'alternatives au socialisme, en étant pro-Cuba, pro-Chinois, pro-Albanais, pro-Tito, pro-bidule ou pro-libertaire comme moi, etc. Et ces alternatives se sont évaporées avec le temps. Tout ça pour dire qu'il y a aujourd'hui dans la société française un fort besoin, je dirais existentiel, de dire "non" : non à la mondialisation ou au capitalisme sauvage, non au CPE, non à l'Europe aussi (cf. le référendum), etc. Mais qu'il est par contre beaucoup plus difficile de formuler un projet d'avenir, même déraisonnable.
Est-ce que cela sous-entend que depuis Mai 68 jusqu'à la chute du mur de Berlin, les gens ont été progressivement désabusés par la politique et le militantisme, ont perdu leurs illusions, et qu'il n'y a plus d'alternatives ?!
Disons que nous sommes dans une phase historique où il faut apprendre à "penser autrement", comme nous y invite le livre d'Alain Touraine paru récemment ; à revoir nos fondamentaux politiques. Le refus, même justifié, du dysfonctionnement de ce système économique dans cette société donnée ne s'accompagne actuellement pas de réponses et de propositions constructives pour demain.
On a l'impression que les alternatives de vie imaginées en 68 et après sont restées un peu sans lendemain en France, contrairement à l'Allemagne, justement, où moult expériences ont perduré et déjà dans les squats, à Berlin (quartier de Kreuzberg), à Hambourg et ailleurs…
Oui, mais pas seulement dans les squats ; ce serait réducteur. C'est néanmoins vrai qu'il y a eu en Allemagne un fort mouvement autogéré dans la pratique au quotidien, répondant au besoin de ne pas attendre les lendemains qui chantent pour se changer soi-même et sa façon de vivre. On dira à ce sujet que la France a toujours été un pays de la révolution "dans la tête". On y assiste à des débats passionnants mais à des comportements incompréhensibles. Ce n'est pas "la tête et les jambes" !
Il nous reste Pierre Bellemare (ndlr : présentateur de ce jeu télévisé)…
Oui… Il n'empêche qu'il y a des "révolutionnaires" dont le comportement quotidien familial est on ne peut plus petit-bourgeois ! Et ça c'est très français.
Avez-vous l'impression que la France est un peu ringarde ?
C'est plus compliqué que ça, surtout culturellement parlant. Vous avez en France, par exemple, le théâtre d'Ariane Mnouchkine, absolument fascinant et avant-gardiste en Europe ! J'ai eu la chance de voir Les Éphémères à Avignon et c'était tout bonnement époustouflant. D'un autre côté, une grande partie de la société est encline à se "raidir" face à toutes sortes de phénomènes culturels nouveaux, qu'elle ne connaît ou ne comprend pas, comme celui des raves et des musiques électroniques en général. Et voilà que l'on repart pour la chasse aux sorcières…
En parlant de ça, lorsque, au nom de l'écologie, on conceptualise parfois la pollution sonore (ndlr : c'est bien) pour interdire les concerts dans les bars des centres-villes (ndlr : c'est mal), vous en pensez quoi ?

Que l'on se trompe de cible.

Qu'est-ce qui représente pour vous la "contre-culture" aujourd'hui ?
Je crois que la culture est de fait un patchwork de différentes cultures d'horizons multiples. C'est cette mixité qui dynamite positivement nos sociétés, en générant des identités composées forcément imaginatives.
L'engagement louable et toujours plus grand des gens pour des causes écologiques et/ou humanitaires…
Votre "louable" est un peu sarcastique !
… ne masque-t-il pas néanmoins un profond désabusement sur le terrain du combat politique ?
Je ne suis pas d'accord !
Tant mieux !
Cet engagement est primordial, parce que nous avons vraiment besoin aujourd'hui d'une révolution verte ! Si l'on veut s'attaquer au processus de dégradation de la planète, il faut bien sûr prendre toute une série de mesures politiques, mais il faut surtout arriver à changer les comportements. Ainsi, contrairement à d'autres politiciens, les Verts préviennent les gens que cela ne va pas être facile, bien au contraire, parce qu'il ne suffit pas d'appliquer un programme. Et parce que nous sommes confrontés à un système économique de production qui détruit la planète. Ensuite, évidemment, une politique qui viserait une sorte d'ascétisme écologique serait elle aussi catastrophique.
Certains politiques "s'intéressent" plus à la misère des gens qu'à celle de la planète…
Bien sûr qu'il y a de la misère doublée d'une grande insatisfaction, mais il y a aussi une fascination pour le mythe révolutionnaire, que je comprends. Et quelqu'un comme Besancenot se retrouverait, une fois au pouvoir, face au même système de production. Les sociétés ont aujourd'hui besoin de changements d'une ampleur que l'on arrive tout juste à mesurer. C'est dire une vraie révolution des mentalités, de l'organisation de la société et de nos paramètres politiques !
Il semblerait pourtant que tout le monde soit quasiment d'accord avec les enjeux environnementaux depuis Kyoto jusqu'à Al Gore. Où se fait la différence ?
Tout le monde est OK pour essayer de stopper les dérèglements climatiques, mais peu sont au final d'accord pour prendre la multitude de mesures qui s'imposent et dans l'urgence. Entre la compréhension et la capacité à s'engager dans des directions que l'on ne maîtrise pas complètement, il y a de la marge.
Quels sont alors les grands enjeux de l'écologie au niveau européen ?
Pour arriver au seuil énergétique nécessaire, a-t-on besoin du nucléaire ou pas ? Voilà un enjeu pour demain, et actuellement je pense que l'on fait fausse route. À côté de cela, il y a aussi toute une bataille à mener sur les transports au niveau européen, pour transformer cette société du camion et de l'automobile.
C'est sûrement un travail pharaonique, parce que pour l'instant c'est "tout en camion"…
… Oui, et c'est un vrai combat de redonner leur place au rail et aux voies maritimes.
Comment voyez-vous l'Europe de demain ?
L'idée est de renforcer ses institutions et son fonctionnement démocratique pour qu'elle devienne une entité politique à même d'assurer une gouvernance multilatérale de la planète contre toutes les tendances hégémoniques. L'émergence d'une régulation sociale et écologique de la mondialisation, tel est maintenant le véritable enjeu de l'Europe ; pour l'Europe et pour le monde de demain.
Pour ce faire, la France et plus généralement les vieux États-nations sont-ils "solubles" dans l'Europe ?
Ils acceptent progressivement le partage de la souveraineté : c'est primordial et cela ne veut pas dire abandon de souveraineté.

Merci à vous.
Conclusion : en 2008, il est encore permis de rêver, pour peu que l'on s'en donne les moyens.

Le 17 janvier à l'Institution des Chartreux, 04 78 27 02 48, soirée  organisée en partenariat avec Le Nouvel Observateur et France Culture (parution le 31 janvier dans le Nouvel Obs et diffusion le 31 janvier sur France Culture).
Réservations obligatoires

Laurent Zine