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Le Bonheur des uns
Philippe Delaigue ne chôme pas
L'infatigable Philippe Delaigue ! Créateur de la Comédie de Valence, scène dont il faut bien constater l'excellente et foisonnante programmation, directeur du département Acteurs de l'École nationale des arts et techniques du théâtre (Ensatt) à Écully, écrivain, comédien… Que peut-on ajouter ? Ah oui, il est metteur en scène et il monte en ce moment Le Bonheur des uns, avec le Quatuor Debussy. Il s'agit de s'intéresser à cette part déterminante de nos vies, source de liberté (sic) ou d'aliénation (plus sûrement) : le travail, le job, le boulot, le labeur, le gagne-pain, le turbin… Tout cela, bien entendu, en musique. Rencontre avec Philippe Delaigue.
Comment avez-vous décidé de vous mêler à cette discussion sur le travail qui revient en ce moment ?
C'est justement parce que le sujet était dans l'air, avec des films comme Volem rien foutre al païs, de Pierre Carles, et d'autres… À l'époque, le Quatuor Debussy me contacte pour réfléchir à un spectacle. Notre collaboration avait bien fonctionné avec le Chostakovitch, qui tourne encore. Je leur propose cette fois de travailler à partir de la musique nord-américaine du XXe siècle, et, très vite, je suis tombé sur ce bouquin de Studs Terkel. Un journaliste fameux aux États-Unis, mais que je ne connaissais pas. Il a écrit donc ce Working, à l'origine de ce spectacle, fin des années 1960, début des seventies. Il s'agit de témoignages parfois bouleversants qui nous ramènent à des dimensions anthropologiques ou philosophiques… Avec cette matière, j'ambitionne d'explorer notre façon d'être, comment nous nous inscrivons dans cette activité cannibale de nos existences.
Il y a une expression, sur le sujet, qui fait aujourd'hui rire (jaune) la France entière…
Je suis très politisé mais je ne cherche pas ici à répondre au "travailler plus pour gagner plus". Je me démarque du contexte. Je veux raconter par exemple comment une serveuse peut se fixer des objectifs esthétiques dans son travail, appliquer un soin particulier dans l'exécution de chacun de ses gestes, réussissant ainsi à transformer un métier plutôt pénible, ingrat, en une activité qui la comble. Curieux, tout de même, ces gens qui ont un boulot en apparence plus sympathique et qui se plaignent, qui subissent, alors que d'autres, avec des besognes plus dures, savent enchanter le monde, coûte que coûte. Et il n'est pas question ici d'une mythologie ouvriériste, ni d'une naïveté ou autre babacoolisme. Je m'intéresse à nos rapports intimes avec le travail.
Vous mettez en scène un spectacle musical, avec le Quatuor Debussy.
Ce sont des musiciens curieux de tout, ils joueront depuis l'Adagio de Barber, néo-classique, jusqu'au très contemporain Morton Feldman, en passant par Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass… C'est toujours une difficulté de marier l'orchestre et le jeu des comédiens, alors j'ai opté pour une solution assez simple. Le Quatuor sera en hauteur et, par un jeu de lumière élégant, on pourra l'oublier un instant, puis le retrouver avec, pour rendre acceptable sa présence, une impression de mobilité. Des pièces très courtes (de John Cage par exemple) seront aussi le ciment entre les témoignages…
Le théâtre, c'est votre travail ?
Je n'en ai pas l'impression. Mais c'est mon histoire à moi. Le théâtre est l'endroit de ma liberté. J'ai besoin de maîtriser mon temps, même dans un contexte collectif. En plus, je prends du plaisir au théâtre et on sait que c'est mal, dans une société judéo-chrétienne. Je pense d'ailleurs que je dois aux gens qui bossent dans de mauvaises conditions d'être content et de le montrer. Le 3 avril au Théâtre de Vénissieux, 04 72 90 86 68 Du 8 au 10 avril au Théâtre de la Croix-Rousse, 04 72 07 49 49
Étienne Faye
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