La nouvelle création de Claudia Stavisky est une pièce au succès international. Créée à Édimbourg en 2005, Blackbird, de David Harrower, fait depuis lors le tour du monde et il n'y avait aucune raison pour qu'on ne puisse pas la voir en France. La directrice des Célestins raconte que lorsqu'elle s'est renseignée sur les droits de la pièce auprès de l'agent de l'auteur, Léa Drucker (avec Zabou Breitman) en commençait une traduction. Leur intérêt commun pour ce texte allait réunir l'actrice et la metteuse en scène dans cette aventure qui débute aujourd'hui aux Célestins. Avant une tournée d'ores et déjà programmée à Paris ou à Montréal, la création française se fera donc à Lyon, dans l'intimité de la petite salle du théâtre, la Célestine. Outre Léa Drucker dans le rôle d'Una, Maurice Bénichou tiendra celui de Ray : 2 comédiens que Claudia Stavisky qualifie de "prodigieux". Il s'agit d'un huis clos. Ray a été condamné pour viol de mineure. Una, alors âgée de 12 ans, n'a jamais voulu dénoncer l'acte sexuel auquel elle avait consenti. Elle le retrouve 15 ans après.
Claudia Stavisky, ce texte aborde la pédophilie, c'est explosif, non ? Il n'est pas question de pédophilie. Il s'agit de ce lien étrange qui relie les humains entre eux… l'amour. Condamné, l'homme, qui avait 40 ans à l'époque de leur idylle, a passé 6 ans en prison, changé de nom, de ville, de travail. Pourtant, dès qu'elle en a eu la possibilité, elle n'a eu de cesse de le rechercher. Leurs retrouvailles, je les ai d'ailleurs tout de suite imaginées dans une petite salle, la Célestine : parce que j'ai toujours voulu investir l'endroit, c'est vrai, mais aussi parce que les anciens amants ont des choses à se dire qui ne peuvent être jetées, ou projetées. Ils ont besoin de promiscuité et c'est ce que peut offrir la Célestine. Il y a bien, au début de leur histoire, une formidable transgression… Exactement comme dans tout le théâtre occidental. La transgression est ce qui fait de Blackbird l'héritière de notre théâtre classique et de nos mythes fondateurs, car enfin, Œdipe fait bien l'amour avec sa mère ! Ici, un adulte mâle initie une jeune femme à l'amour, mais cela a toujours existé. Dans la société de la Grèce antique, les garçons étaient initiés de la même manière par leur pédagogue. Alors attention, je considère, et l'auteur avec moi, que la législation de ces 25 dernières années visant à protéger l'enfant est un des progrès les plus importants de notre droit. Mais ce que je veux montrer c'est cette part obscure de nous-mêmes que personne, ni la loi, ne peut endiguer. Pourtant, dans Blackbird, la loi condamne l'union des 2 amants. Chacun paye le prix fort. L'homme est enfermé et l'on sait le sort réservé aux pédophiles dans les prisons. En sortant, il doit en outre continuer à se cacher. Mais il faut penser aussi à la jeune fille, prise dans l'enfer moral de la famille. Pour elle, rien ne peut se régler car elle est restée au vu et au su de tout le monde sous la responsabilité de ses parents, qui sont les victimes de ce procès, puisque Una ne s'est jamais revendiquée comme telle. On a fini par culpabiliser la mère d'avoir laissé sa fille éprouver "des appétits d'adultes douteux". Dès que la liaison est découverte, l'adolescente devient un objet dans les mains des juges. "Tu m'as transformée en fantôme", dit-elle plus tard à Ray. Et en vérité, si le viol a lieu, c'est la société qui s'en rend coupable : "Ils m'ont donné un sédatif / M'ont tenue de force et fait une piqûre / M'ont écarté les jambes…" Tout cela parce que l'âge du consentement, c'est 18 ans. Le personnage de Ray n'est-il pas équivoque ? On ne sait jamais quelle est sa motivation, et c'est là que le thriller l'emporte. Est-il un pédophile, un pervers ou un amoureux transi ? Oui, ce personnage est ambigu, assez perturbant. Le public fait son enquête : Blackbird est une pièce pleine de suspense et de rebondissements…
Du 29 avril au 24 mai aux Célestins, salle Célestine, 04 72 77 40 00