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©Jean-Christophe Hembert   Emmanuel Meirieu  


American
Buffalo

Emmanuel Meirieu revient avec American Buffalo de David Mamet. Depuis ses débuts fracassants il y a plus de dix ans, on a vu le metteur en scène lyonnais sur toutes les scènes de la région, et il sera ce mois-ci aux Célestins. Le théâtre de ses 20 ans pouvait en effet paraître infantile à force de taper dans les codes et les habitudes d'alors. Mais l'artiste, justement, n'a plus 20 ans, et s'il n'est pas encore rentré dans le rang, depuis Mojo, la pièce de Jez Butterworth créée en 2004 à l'Élysée et qui eut un beau succès, il a trouvé un style, le sien, sans doute. Emmanuel Meirieu est un long jeune homme, un peu voûté sur la table de bistrot. Son visage émacié témoigne d'une fatigue accumulée, celle d'une de ces périodes intenses de création où il en oublie même de se sustenter. Entretien avec lui.


Voulez-vous installer un peu pour nous l'histoire et l'ambiance d'American Buffalo ?
Il s'agit de 3 petits bras qui préparent un casse, mais pas celui d'un casino de Las Vegas : un vol de pièces de monnaie qu'on appelle des American Buffalo. Ici c'est la zone, ce ne sont pas des bandits romantiques à la Bogart, et c'est d'ailleurs Cassavetes qui a créé la pièce à New York. Je crois que avant David Mamet, Tarantino n'aurait pas existé. Par contre, il n'y a pas vraiment d'action. C'est un huis clos entre 2 amis de 30 ans et un jeune toxico. Ils sont chacun dans une logique de survie, baignés dans un climat violent. Comme souvent chez les auteurs américains, ce texte très empreint de christianisme - ce qui me plaît beaucoup - n'exclut pas la rédemption des personnages. Bref, c'est une tragédie à l'américaine.
Puisqu'on en parle : qu'est-ce qui vous aimante ainsi vers la culture anglo-saxonne ?
J'adore l'Amérique, lorsque j'y suis allé j'ai eu le sentiment immédiat d'être chez moi. Pour tout dire, j'aimerais y vivre ! Ma culture est presque entièrement anglo-saxonne, je ne lis que des auteurs de langue anglaise et le seul cinéma qui trouve grâce à mes yeux est le cinéma américain : Cassavetes, Scorsese… Je ne dis pas que ce qui se fait en France est mauvais, juste que cela ne m'intéresse pas… À partir de là, bien sûr que c'est agréable d'être un peu le seul sur ce créneau, mais ce n'est pas une posture ! J'aime en particulier le travail avec les acteurs, ceux qui me suivent et me font confiance. Au départ ils sont démunis de ce savoir-faire anglo-saxon, l'Actors Studio, que j'admire, car ils n'ont pas le répertoire. Demandez à un musicien classique de faire un bœuf avec un orchestre de jazz, il sera gêné aux entournures !
D'un "théâtre d'image", à vos débuts, vous dites d'ailleurs être passé à un "théâtre d'acteurs"…
C'est tout à fait cela. Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est la direction d'acteurs. Vous savez, le théâtre, je ne sais pas faire. Je m'y essaie depuis 10 ans et je crois avoir trouvé… quelque chose. Dans mon processus de création, je cherche avant tout mon émotion, ce qui veut dire d'abord que le théâtre n'est rien en soi et ensuite que je n'ai pas la volonté délibérée de "casser les codes". Je travaille avec les acteurs un texte qui est un iceberg, et leur jeu doit être à cette image : une petite île qui se balade, mais qui traîne sous elle une charge colossale. Je pose toujours la question au comédien : qu'est-ce qui n'est pas écrit ? Je ne les lâche jamais car je me méfie de leurs "trucs", et c'est la raison pour laquelle ils doivent avoir pleine confiance en moi. Un exemple de ce que je leur demande ? On sait que le spectateur, le plus souvent, braque sa caméra sur celui qui parle ; eh bien, à mon avis, ce sont surtout les autres qui doivent jouer ce qui est en train de se dire. Quand quelqu'un a de l'autorité, ce n'est pas à lui de le montrer, mais plutôt à ceux qui l'entourent. Vous comprenez que si mon métier est de modeler de la matière humaine, je ne m'intéresse pas aux performances individuelles et c'est la performance chorale qui me préoccupe.
Vous dites aussi préférer les petites salles, comme la salle Célestine…
Sur les grandes scènes on est obligé de tricher sur les distances entre les comédiens, pour occuper le maximum d'es-pace. Or, ce que je cherche, c'est une relation plus réaliste entre les acteurs et une proximité avec les spectateurs. C'est très dur de travailler, comme je le fais dans chacune des pièces que je monte, les relations entre les personnes. Nous sommes sans filet, nos répétitions ne sont pas des moments de bonheur. Mais voilà, c'est tout ce qui me passionne.

Du 4 au 22 mars au Théâtre des Célestins, 04 72 77 40 00

Étienne Faye