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FEVRIER N°134
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Chronique Québécoise

MARS N°135
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AVRIL N°136
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Ça tchache !
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Territoires singuliers
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MAI N°137
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Nuits Sonores

JUIN/JUILLET
N°1
38/139
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Jazz à Vienne
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SEPTEMBRE N°140
Septembre de la photographie
Riddim Collision
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OCTOBRE N°141
Mathurin Bolze
Lola Lafon
Don Quichotte
Jazz à Rive-de-Gier

NOVEMBRE N°142
Traces
Idem
Denis Plassard
Les larmes d'Ulysse

DECEMBRE N°143
Notre Cerisaie (NTH8)
Galeries O.Houg et G.Verney Caron
Dave St-Pierre
Yokohama Zen Rock



  Lola Lafon  


Ayant vécu en Roumanie avant de poser ses valises en France, Lola Lafon écrit comme elle respire, et déjà 2 de ses romans sont parus chez Flammarion : Une fièvre impossible à négocier (2003) et De ça je me console (2007). Elle est également chanteuse et musicienne au sein de Leva, un groupe que vous pourrez retrouver sur les planches le 9 octobre prochain à l'espace Albert-Camus. De ses textes de chansons comme de ses livres s'exhale comme un parfum balkanique soufflé par un vent libertaire… Entretien.

Votre "parcours de femme" en quelques mots…

Mon parcours est fait de zigzags entre la danse, la musique et l'écriture, des tournants brusques parfois, pour fuir ce qui m'étouffe, de petits virages doux à d'autres moments pour me rapprocher de ce que j'aime. Sinon je n'ai aucun diplôme à part le bac, j'ai vécu dans beaucoup de pays différents et je ne sais pas ce que c'est qu'un parcours de "femme", mais si c'est celui qu'on voit un peu partout montré comme modèle, je ne suis certainement pas une femme.

Vous vous dites "complètement à l'Ouest" dans Grandir à l'envers de rien (album de Leva paru chez Harmonia Mundi), mais, tant à travers vos bouquins que vos chansons, l'Est transpire abondamment ; peut-être pour répondre à cette question : comment vivez-vous cette dualité ?

Elle me constitue. J'étais un peu de l'Ouest en Roumanie et je suis très à l'Est en France, de la même façon que je suis écrivaine chez les musiciens et musicienne pour les écrivains. C'est ma façon d'avancer : toujours garder une distance nécessaire avec les gens et les choses.

Vous chantez Allons enfants de l'Apatride. Croyez-vous à une sorte de solidarité entre exilés ?

Non, je ne pense pas que cela existe et on est plus aujourd'hui dans l'éternelle compétition. Je n'ai d'ailleurs pas l'impression de voir une solidarité avec les Roms chez les sans-papiers venus d'Afrique par exemple. Mais pour ça, peut-être qu'il faut revenir à une conscience de classe ?

Quand Courrier international titre cet été "Marx, le retour", qu'est-ce que cela vous inspire ?

Rien. Autant qu'un tee-shirt du Che sur le poitrail d'un étudiant en école de commerce dans un bar à la mode.

Pendant que la "valse des nations" fait tourbillonner le monde jusqu'à la déraison, l'apatride n'est-il pas le plus riche : appartenant à la fois à toutes et à aucune nation ?

Oui, évidemment oui. En tous les cas, c'est une idée qui me séduit énormément. De la même façon qu'il faudrait (mais la route est longue…) ne jamais avoir à demander aucun droit à un État, puisque quémander des droits élémentaires c'est accepter l'idée que ça ne va pas de soi de manger et dormir sous un toit, etc. Malheureusement, on est actuellement loin de cette "idéologie apatride". Avec le triomphe du nationalisme sportif [ndlr : post-JO], j'ai le sentiment que le chauvinisme le plus débile est devenu presque normal, voire branché.

Dans Balkans-Transit, carnet de route qui l'a mené de Slovénie jusqu'au delta du Danube, François Maspero évoquait cette sempiternelle haine de leurs voisins (doublée de peur) habitant la plupart des peuples balkaniques…

C'est difficile d'en parler comme ça rapidement. J'ai vu, entendu et vécu ces choses. Je ne sais pas si c'est caractéristique des Balkans. Ou est-ce que les Européens de l'Ouest sont tout simplement plus discrets et haïssent leurs voisins poliment ?

On imagine que votre dernier livre est un brin autobiographique, notamment quand vous décrivez cette jeune fille découvrant à son arrivée en France "l'accumulation des choses" à la mode occidentale. Est-ce à dire que l'argent ne fait définitivement pas le bonheur et que surtout rien n'est gratuit ?

Cette arrivée dans un monde qui déverse des propositions obligatoires de désirs, c'est une sensation que j'explore sans cesse, parce que même si je suis en France depuis que j'ai 13 ans (ça fait donc plus de 20 ans !), j'ai la mémoire de cette émotion et il suffit que je rentre dans un très grand magasin pour ressentir cette angoisse, cet affolement du vide. Rien n'est gratuit ici, et en même temps c'est fascinant de voir à quel point cette fausse notion de gratuité est reprise, notamment par les opérateurs téléphoniques. Leurs pubs m'horrifient, parce qu'elles véhiculent un vocabulaire mensonger autour de la gratuité ou de la consommation "illimitée", etc. Évidemment, dans le même temps, dès que l'on rappelle qu'une autre forme de société est possible avec de vrais espaces de gratuité, on te traite d'"idéaliste"…

Pensez-vous que "ces enfants sans siècle qui brûlaient de tout brûler" aient finalement réussi à "faire le feu pour la lumière" ? Et quel est en définitive votre sentiment sur les "émeutes des banlieues" de novembre 2005 ?

J'ai l'optimisme de croire que de petits feux subsistent, naissent de partout, tout le temps, et ce n'est pas parce que aucune caméra n'est braquée dessus qu'ils ne sont pas réels.

Vous parlez de votre génération en termes peu élogieux. Quand jeunisme, positivisme obstiné et rire forcé semblent barrer la route à l'autre monde, celui des rêves (à "décongeler") et des échappées belles… auriez-vous des remèdes contre l'anes-thésie générale ? Ou bien : de ça, vous vous consolez au beau milieu des "presque morts" ?

Non, je ne m'en console jamais, parce que ce n'est pas facile de se sentir complètement étrangère à son époque… Il faut essayer de ne pas se faire écraser par l'ambiance d'un monde qui va profondément à l'encontre de ce que l'on souhaite. Et je ne pense pas qu'il y ait des remèdes contre tout ça. Les "valeurs" n'ont jamais été si présentes, que ce soit cette image terrifiante de la maternité obligatoire et forcément épanouissante pour les femmes, ou cette avalanche de confessions d'anciens rebelles qui expliquent pourquoi ils ne le sont plus, comme s'il était évident qu'à partir d'un certain âge on doit "s'y faire". Quelle expression atroce, comme à un pied une chaussure blessante… Alors je pense beaucoup à Deleuze, à son intelligence impitoyable, à sa façon de ne jamais se rendre ; ça m'aide.

Reprendre Paint It Black : une évidence qui s'imposait à vous ?

Une évidence harmonique, puisque c'est l'époque où les Stones ont fait des expériences, disons, un peu "orientales". C'est donc musicalement une de leurs chansons la plus "balkanisante".

Emylina, votre personnage, côtoie les maisons autogérées en Italie. Avez-vous vous-même eu des expériences relatives à l'autogestion et/ou aux "zones autonomes temporaires" (Akim Bey) ? Et qu'en pensez-vous ?

Je vais et je viens dans ces expériences. Et, humainement, ce sont les moments de vie les plus intenses. Voilà ce que j'en pense. Il me semble que toute autre forme d'"arran-gement" de vie est un enfermement, que l'on parle du couple ou de la famille en général. Cela dit, j'ai aussi énormément besoin de solitude (pour écrire, rêver, etc.), donc je ne suis pas, pour le moment, investie totalement dans un projet de maison autogérée.

"La mémoire est un sport de combat"…

C'est le mouvement qui me passionne, de la danse au surf en passant par le chant. Le mouvement, la patience du geste méticuleusement maîtrisé, les obsessions absurdes et "non productives", passer toute sa vie à parfaire un geste, des phrases ou des notes…

Quoi que ce soit à ajouter sur l'avenir de ce "super monde moderne" et sur ce que vous nommez les "soustractions volontaires" ?

Se soustraire pour rester entière : indispensable comme une sauvegarde régulière. Mais je crois néanmoins qu'il faut se méfier de ce concept de "retraite", parce que cela renvoie à une idée très bobo/bourgeoise : cette attention à recréer un cercle de vie plus confortable en fermant soigneusement les yeux sur ce qui dépasse. J'ai ainsi souvent l'im-pression d'être soustraite à ce "super monde moderne" puisque je n'en partage pas les valeurs, mais en même temps, comme n'importe qui, je suis en plein dedans. Je me console de ces tiraillements en me disant que je vis, certes, ce grand écart en permanence, mais la douleur de cette situation me garde en vie, jamais anesthésiée.

Lola Lafon & Leva en concert le 9 octobre
à l'espace Albert-Camus, 04 72 14 63 40

Laurent Zine