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Avez-vous plaisir encore à fréquenter les marchés publics ? C'est un bonheur qui se perd dans nos grandes cités où la nature s'offre sous vide, déjà émincée, altérée, trahie.
Pour ma part, je passerais des heures au marché Jean-Talon, dans un des quartiers joliment cosmopolites de Montréal. Se souvient-on encore que ce marché, tout comme la rue qui le borde, porte le nom du premier intendant de la Nouvelle-France ? Je ne suis pas certaine que ce champion de la nuptialité et de la natalité reconnaîtrait dans cette foule bigarrée les descendants des filles du roi dont il veillait au contingent.
Je m'y retrouve par une magnifique journée de septembre, sous un soleil encore chaud, mais dans le sillage d'un petit vent qui annonce doucement la fin de la belle saison. L'heure est propice à un certain recueillement. Dans l'air flotte une invitante odeur de basilic.
Je me réjouis devant l'opulence des étals, regorgeant de poivrons, d'oignons et de fleurs de courgette. Les couleurs chaudes de la récolte se déclinent en nuances généreuses, sous les tresses d'ail et les colliers de piments. Derrière leurs tabliers, les maraîchers esquissent un sourire. La criée est timide sous nos latitudes. Mais le regard est bienveillant, même pour quelques aubergines et une botte de poireaux.
Pas de visite au marché sans une halte obligée dans l'antre de l'ami italien, dont les caprices font les délices de mon cabas. Je m'offre ainsi le plaisir d'un voyage en terre méditerranéenne, à peu de frais et à quelques pas de chez moi. Derrière une montagne de tomates, je cherche l'image un peu passée, mais toujours aussi évocatrice, des temples d'Agrigente. Coup de théâtre, c'est la Sicile au cœur de Montréal, l'île dans l'île, l'ailleurs ici. La jolie brune aux yeux noirs qui me sert la ricotta et les olives s'est mariée la semaine dernière. Son père est né à Palerme, la ville de tous les métissages. Cet endroit lui appartient, comme le soleil qu'il a apporté avec lui dans ses bagages. Il y a longtemps.
Par contraste, mon retour sur la place du marché me rappelle la venue de l'arrière-saison : tous ces légumes qui composeront de savoureuses conserves, ces produits du terroir qui inspireront potages et casseroles au temps des froidures. Voici les derniers champignons des sous-bois, aux lamelles veloutées. Puis le blé de nos Indes à nous, celles de Colomb et de Cartier, tendre maïs qui croque sous la dent et fond dans le beurre salé dont on l'a badigeonné. Même les courges et les citrouilles qui illumineront la noire saison ont fait leur apparition.
Les guêpes qui tournent autour des fruits mûrs me rappellent toutefois que les plaisirs de l'été ne sont pas tous envolés. Fraises d'automne, framboises tardives et bleuets sauvages appellent la crème fraîche et le sucre d'érable, finement granulé. Au comptoir des importations, les poires et les figues noires, qui s'ouvriront dans la volupté d'un chèvre frais, font rêver. Quant aux belles pommes de nos vergers, elles seront croquantes au goûter, fondantes en compote ou dans l'enveloppe feuilletée d'une tarte, dont nos mères ont gardé le secret.
Mon périple au marché se termine dans l'intensité des parfums du Maghreb. Épices aux couleurs de la terre et poudres safranées des pays lointains. Un garçon aux yeux rieurs me tend un bouquet de menthe fraîche. Sa mère me propose les douceurs qu'elle a elle-même baignées dans le miel et la fleur d'oranger. Je ne sais pas résister. Des enfants s'amusent, qui me parlent de l'avenir de ce pays.
Mon panier s'entrouvre et le monde entre chez moi. Les comptoirs croulent sous la verdure, les légumes roulent sous la table, les fruits s'échappent des compotiers. Ma cuisine est un potager, ma maison est un éden. Tout est affaire de magie. Un festin se prépare. On célèbre les récoltes, on célèbre l'abondance et la vie généreuse. La table s'allonge infiniment ; sur la nappe, des fleurs et des tas de couverts. Les convives se rassemblent.
Entrez, je vous invite…
Sylvie Drolet |