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Juin 2007 N°127/128  


Daevid Allen

Festival des musiques innovatrices

Cette année encore, Bruno Meillier et son association Toto n'aime pas la soupe remettent le couvert, histoire de remuer un peu plus la curiosité qui nous fait tant défaut. Ce festival est un réel ovni dans la région, à cette période de l'année où chacun s'occupe plus à remplir les gradins des théâtres romains d'un public avide de divertissement plutôt que de culture.


On peut dire que le Festival des musiques innovatrices est presque inconcevable à notre époque. On peut parler d'"entité" ?
Le terme est un peu fort pour une toute petite structure. De type associatif, donc assez fragile. Depuis 1987, on a dû, de gré ou de force, rester sur le fil, se tenir sur la brèche. Avec comme conséquence de n'avoir jamais été invité à la table des grands. Le festival a encore à gagner en considération. Une position de franc-tireur doublée de sauvagerie ou d'une fierté mal placée n'aide guère à la reconnaissance, je m'en rends compte aujourd'hui.
Une curiosité, une singularité, peut-être. Un vilain petit canard, sûrement. Mais il existe d'autres festivals de musiques innovatrices (ou de quel nom qu'on veuille les appeler), tout aussi impertinents, de par le monde. Autant de poches de résistance qui s'insurgent contre le prêt-à-écouter et le tout-formaté.
Lorsque le Festival des musiques innovatrices a été créé au milieu des années 1980, les festivals de jazz ou de musique contemporaine hexagonaux tournaient en rond. Les airs de supériorité qu'ils se donnaient, en une période où la gauche au pouvoir s'attachait plus à multiplier la création de postes administratifs à la culture qu'à bousculer les conservatismes de notre bonne vieille société du spectacle, provoquèrent une désaffection du public. Lequel craignait, je crois, de se retrouver à des concerts de haut-parleurs, ou face aux sempiternelles vieilles gloires du rock ou du jazz à bout de souffle comme d'idées.
Toto n'aime pas la soupe apparaît à ce moment-là, c'est une sorte de pied de nez aux grosses structures ?
Oui, l'époque n'était plus à la prise de risques, ou pas encore. Et c'est dans ce contexte que le Festival des musiques de traverses, à Reims, un modèle comme un précurseur de la chose, en vint à s'arrêter, que Musique Action apparut, puis Mimi à Saint-Rémy-de-Provence en juillet 1985. Monté à l'époque par l'un de mes plus proches partenaires musicaux, le bassiste Ferdinand Richard. Son initiative me mit la puce à l'oreille.
Dès le départ, j'ai tenu à ce que les Musiques innovatrices deviennent le pendant, la face hivernale du Mimi. Histoire de solidarité, car nous ne voulions, l'un et l'autre, ni de la musique contemporaine académique, ni de la musique improvisée aux vieux plans éculés, ni du rock progressif, ni des musiques du monde métissées à toutes les sauces, mais un peu de tous ces styles ou de ces courants, dans ce qu'ils avaient de plus essentiel, réinventés avec un minimum d'intelligence, de finesse ou de flamme. Nos scènes accueillirent à ce moment-là Iva Bittová, Fred Frith,
Cassiber, John Zorn, Ghedalia Tazartès, Jim O'Rourke, avant qu'ils soient connus d'un plus large public.
C'est une forme de résistance ?

Nous n'avons pas dévié notre trajectoire. Le vivier pour ces musiques est plus que jamais fécond en 2007.
Quoi qu'il en soit, l'histoire de la musique n'avance jamais tout à fait droit. De nouvelles formes se créent tandis que d'autres s'éteignent. Mais on peut dire que les oreilles se sont rouvertes. Et que les scènes musicales se sont, depuis, renouvelées, émancipées. Il y a eu un vrai développement des réseaux alternatifs indépendants passant par la prise en charge individuelle et une autoresponsabilisation de chaque musicien, mettant désormais la main à la pâte via l'organisation de concerts, la création de labels discographiques, de collectifs, etc.
Il y a tellement de cultures diverses et variées sur cette planète, pourquoi se limiter aux seuls Anglais et Américains ? Le combat de programmations comme les nôtres a permis la découverte de musiciens tchèques, scandinaves ou sud-américains.
Comment s'effectue le choix de la programmation ?
En suivant l'actualité musicale, bien sûr, les sorties d'albums, ce qu'en rapporte la presse musicale spécialisée, en se gardant de tout sectarisme ou parti pris. De ce que j'entends, de ce qu'on m'envoie, d'une humeur, d'une inspiration, d'un voyage… Parfois d'un conseil ou de la recommandation d'un ami musicien, d'un journaliste ou d'un label. De ce que je vais découvrir par hasard ou des silences qui séparent ces périodes d'écoute et qui les rechargent. Ils sont nécessaires, sinon plus de recul, plus d'objectivité ! Mon salon est jonché de piles de CD et de CD-R qu'une vie consacrée à l'écoute ne suffirait pas à résorber.
Je choisis bien sûr en fonction de mes goûts, de mon histoire musicale individuelle, du bain dans lequel je suis depuis toujours, en tant que musicien d'abord, directeur artistique attelé à une programmation "presque inconcevable" mais… néanmoins conçue avec obstination et régularité - nous fêtons aujourd'hui nos 20 ans d'activité -, et depuis quelque temps label manager d'une société de distribution discographique implantée en Rhône-Alpes, qui œuvre à développer le marché et la diffusion de ces musiques sur supports gravés.
Par ailleurs, je fais chaque année attention à respecter un équilibre entre artistes internationaux, nationaux et régionaux ; pas pour répondre à un cahier des charges, mais pour affirmer que cette création artistique est mondiale et que ce n'est pas par loufoquerie ou par besoin maladif d'originalité qu'il me prend de faire venir de parfaits inconnus de l'autre bout de la planète. À l'inverse, si quelqu'un de la région stéphanoise ou lyonnaise produit quelque chose de novateur, il est capital de l'encourager et de faire connaître son travail.
Aurais-je fait la même chose si, durant les années 1970, je n'avais pas été moi-même traversé, éclairé, par les concerts de Can, de Nico, de John Martyn, de Kevin Coyne, de Terry Riley, de Moondog, de l'Art Ensemble of Chicago, de Don Cherry, d'Anthony Braxton, de Sun Ra, de Captain Beefheart, du Mahavishnu Orchestra, des Residents et de tant d'autres ? Je ne crois pas. Cette programmation en est un prolongement.
Tu fonctionnes avec un réel manque de moyens financiers, ce qui ne t'empêche pas d'élaborer chaque année une belle affiche.
Il y a des musiciens que je n'ai jamais eu les moyens d'inviter. Il me faut jongler avec les tournées, partager les frais de transport - cette année encore, il y a des musiciens qui viennent d'Australie, du Japon ou d'Éthiopie - avec d'autres lieux en France ou en Europe.
Les Musiques innovatrices sont le festival de musiques innovantes le moins coûteux de l'Hexagone. À un moment, comme je n'ai eu, de toute façon, d'autre choix que de faire avec peu ou de ne rien faire du tout, j'ai été tenté de m'en vanter ("Regardez, j'arrive à faire tout ça avec trois bouts d'allumette") ; aujourd'hui, l'"aigritude" pointe son nez. Je ne suis pas sûr que cette économie de deniers publics ait été un pari intelligent de la part des institutions. Celles de la Région Rhône-Alpes sont, on le sait, très frileuses dans leurs attributions à la création musicale. Mais en investissant dans la recherche - en matière artistique, c'est pareil que pour la science -, on prépare la culture de demain. Et ce n'est pas qu'une histoire de sous non plus (à dire vrai, nous ne recevons que des confettis, et cette année ils viennent de nous les recouper en 2 !), mais d'attention, d'intérêt. De dialogue aussi. Bref, un peu moins d'autisme envers ce laboratoire qu'est le festival ne nuirait ni à notre structure - je le répète, bien frêle - ni aux musiciens qui s'y produisent. On paye cher notre indépendance et le fait d'être à la pointe, donc dans la marge, donc dans le flou absolu pour nombre de décideurs.
Parlons-nous d'une culture de divertissement ou de culture tout court ?
On remarque un concert assez incroyable avec Daevid Allen, Hugh Hopper et Chris Cutler…
Daevid Allen et Hugh Hopper se connaissent depuis 1963, date de création d'un trio de free jazz dont le batteur n'était autre que Robert Wyatt. Ce Daevid Allen Trio fut en quelque sorte une première mouture du groupe Soft Machine, que Wyatt, Rattledge, Allen et Ayers fondèrent officiellement en 1966 et que le bassiste Hugh Hopper rejoignit en place de Kevin Ayers en 1969. Le trio Brainville a été fondé en 1998 par Allen et Hopper, qui n'avaient pas rejoué ensemble depuis tout ce temps. Quant à Chris Cutler, il vient de remplacer Pip Pyle (Hatfield & the North, Gong, etc), décédé l'année dernière. On est donc en face d'une sorte de supergroupe, une rencontre de 3 figures historiques de l'école Canterbury : Daevid Allen, fondateur de Gong ; Hugh Hopper, pilier de Soft Machine ; et Chris Cutler, batteur d'Henry Cow et fondateur du mouvement Rock in Opposition. Lorsqu'on sait ce que ces 3 groupes ont apporté - je suis assez vieux pour les avoir vus durant les années 1970 -, je suis vraiment enchanté d'accueillir Brainville. C'est comme une sorte de bénédiction, ou la promesse d'une perpétuation pour tous ceux de l'"espèce" qui s'embarquent dans l'aventure en 2007. Le retour de Charlemagne Palestine, un autre vétéran, mais de la musique minimaliste cette fois, nous gratifiera sans doute d'un grand moment. Pour la petite histoire, Charlemagne a habité à côté de Saint-Étienne au début des années 1990. Il me l'a appris récemment.
Quels furent les grands moments des précédentes éditions ?
J'ai le souvenir d'une belle création entre Louis Sclavis et Ernst Reijseger en 1988, ou du duo Nmperign (Greg Kelley et Bhob Rainey) en 2002, deux démarches apparemment très éloignées, mais qui, chacune à leur manière, ont fait avancer le langage de la musique improvisée ; de solos particulièrement intenses, vibrants (Otomo Yoshihide, Sainkho Namchylak, Evelyn Petrova, Derek Bailey, Pierre Bastien, Noël Akchoté, Pita, Axel Dörner, Kaffe Matthews, Donald Miller, Aki Onda, Steve Beresford, etc.) - il y en a eu à toutes les éditions, et ce sera le tour de Charlemagne Palestine ou de l'Ocelle Mare cette année - ; de l'ensemble de Gavin Bryars, de Chevreuil, de Zu, d'Eugene Chadbourne avec Jimmy Carl Black (l'ancien batteur des Mothers of Invention), du duo Pan Sonic ou de la très belle création de Pierre-Yves Macé avec le quatuor Pli l'année dernière dans le chevalement du puits Couriot. Depuis 2005, le festival se déroule dans son intégralité au musée de la Mine, au lieu d'être éclaté sur plusieurs lieux comme lors des années Art dans la ville (de 1997 à 2004), ceci ajoutant un cadre ou une dimension visuelle supplémentaire qui met particulièrement bien en valeur ce type de concerts.

Du 8 au 10 juin au musée de la Mine, Saint-Étienne, 04 77 01 09 31 - http://ornitoto.free.fr

Bruno Pin