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Le
bilan
Je crois que pour faire un bilan, il faut déjà
connaître lhistoire de cette Institution ouverte
en 1987. Lidée de départ du Conseil
Régional et de Jacques Oudot en particulier (alors
vice-président) est de créer un lieu dédié
au langage contemporain toutes disciplines artistiques confondues;
il y a donc dès le début un vrai rêve
de transversalité et dactualisation des savoirs.
Et il sagissait là dune initiative institutionnelle
très rare pour un Conseil Régional dont les
compétences culturelles sont, surtout à cette
époque, extrêmement limitées. Nous ouvrons
ensuite dès 1989 (ndlr : Guy Walter prend alors la
direction de la Villa) un territoire de recherche sur la
pensée et les arts contemporains avec une liberté
et une audace, il me semble peu communes. Et demblée
pour répondre à cette envie de transversalité,
nous proposons à des metteurs de scène de
travailler sur des textes littéraires non théâtraux.
Et cest comme ça (pour prendre un exemple)
que je demande "naïvement" un texte à
Elfriede Jelinek qui sera mis en scène à la
Villa
Une femme de lettres qui à lépoque
nest pas vraiment connue (saison 89/90), et qui quelques
quinze années plus tard aura le Prix Nobel de Littérature
(ndlr : en 2004) ! Nous organisons dans la foulée
nombre de lectures conférences (avec Paul
Nizon, Juan Goytisolo, Daniele Del Guidice etc.) qui à
notre grande surprise attirent beaucoup de monde. Le succès
est ainsi quasi immédiat pour un lieu qui na
a priori pas déquivalent en Europe et dont
la programmation clairement axée sur les nouveaux
langages, échappe volontairement au didactisme :
en dehors de tout esprit pédagogue ou démagogue,
il était question doffrir une approche culturelle
du savoir contemporain, en essayant de mélanger pratique
(théâtrale et autres) et critique; cest
la définition même de cette Institution qui
bénéficie qui plus est dun cadre magnifique
! Ensuite en terme de bilan, je pense simplement que le
public sest progressivement agrandi et diversifié
Et lorsque aujourdhui, nous faisons venir un grand
écrivain (Don De Lillo, Russel Banks etc.), il nest
pas rare davoir plus de 700 personnes : à lInstitut
des Chartreux puisque le théâtre de la Villa
comporte 120 places. Je crois que petit à petit un
rapport de confiance sest établi avec le public,
et quil vient naturellement à la Villa voir
les auteurs et les artistes invités, quils
soient connus ou non. Si actuellement nous sommes souvent
comblés au regard de laffluence, nous attachons
toujours plus dimportance à ce qui se passe
pendant les rencontres ! Cela renvoie directement à
la qualité de léchange entre ce public
et les intervenants. Ainsi quà une certaine
idée de la convivialité.
Vous avez donc moult souvenirs gravés entre
les oreilles ?
Oui énormément ! Parce que je pense que le
bilan de la Villa Gillet cest quelle est devenu
un lieu de vie tout simplement. Et lorsque je me rappelle
que Boris Charmatz a créé sa 1ère pièce
ici (À Bras le corps), et lon sait lartiste
mondialement connu quil est aujourdhui, je trouve
que cest éloquent et jai le sentiment
que lon ne peut quêtre fiers. Je le répète,
nous avons eu une grande liberté daction même
si nous avons connu des rapports parfois tumultueux avec
le Conseil Général, cristallisés lors
de lalliance entre G. Millon et lextrême
droite
mais le dialogue sest ensuite largement
et intelligemment renoué, avec madame Comparini puis
avec Monsieur Queyranne.
En terme de mission, sagissait-il également
de vulgariser un tant soit peu la pensée contemporaine
?
Disons plutôt de rendre sensible la force que la pensée
a de formuler le monde qui nous entoure. Je pourrais dire
aussi trivialement que penser cela sert quand même
à quelque chose : ne serait-ce quinventer nos
vies et donc vivre mieux ! Voilà notre conviction
initiale. Lexercice du savoir nest pas une fantaisie
formelle, cest un soucis de comprendre et de partager,
et cest dans ce sens-là que lon a travaillé.
Et je crois que demblée le public a compris
que la Villa nétait pas un lieu mondain mais
bien une assemblée de gens très différents,
dont la mission est de créer une sorte dobservatoire
de lactualité de la pensée et des arts.
Revenons à la programmation de cette 20ème
année ?
Oui parce que le meilleur bilan que lon puisse faire
de nos activités depuis vingt ans, cest demain
! Ce que nous sommes susceptibles dinventer pour le
futur avec justement ces Assises Internationales du Roman.
Sans parler de ce que nous avons réalisé aux
Etats-Unis le printemps dernier avec la parution à
New York du journal gratuit To My American Readers à
loccasion du festival international de littérature
World Voices; sachant que le projet court sur plusieurs
années
Comment a germé lidée de ces
Assises ?
Dune part, il me semble que la Villa Gillet est un
lieu important dans la vie intellectuelle de Lyon et de
notre pays; son horizon sétant élargi
au fur et à mesure quelle est devenue un lieu
de passage international. Dautre part, la ville de
Lyon nétait pas dotée dun grand
événement public en littérature
contrairement aux domaines de la danse et des arts visuels
et contemporains : les deux biennales ont ainsi vraiment
inventé des situations formidables dans cette ville.
Ainsi a-t-on imaginé organiser des journées
de réflexion sur le roman, parce que celui-ci est
une vision infiniment renouvelable du monde et des hommes
! Pour être un lecteur, il suffit daimer lire
et de ce fait nous pensons pouvoir rassembler un public
vaste et diversifié autour du roman. On cherchera
au final à concilier un regard critique rigoureux
avec une convivialité heureuse (!) comme nous avons
toujours essayé de la faire à la Villa.
Honnêtement, daprès tous les contacts
que jai eus autour de ce projet depuis plus de six
mois, je pense que Lyon est la ville idéale pour
ce type de rencontres internationales autour de la littérature.
Comment cela va-t-il se passer ?
Nous collaborons étroitement avec Le Monde des Livres
pour préparer ces journées lors desquelles
une trentaine décrivains du monde entier viendront
sinterroger sur les relations entre littérature
et réalité. Ces Assises se tiendront probablement
dans la cour des Subsistances, c.-à-d. dans un lieu
de création au cur de lEcole Nationale
des Beaux-Arts, histoire dencourager une vraie approche
culturelle de la littérature. Pour ce faire, un partenariat
avec les lycées et les universités est également
en train de se mettre en place autour de ce projet.
Si ces Assises "font événement",
tant mieux, mais le but est surtout de fédérer
des énergies diverses et des publics attentifs autour
de questions qui nous paraissent importantes.
Les Assises et les Intranquilles : sagit-il
dun aboutissement en terme de programmation ?
En quelque sorte. Il nous faudra néanmoins développer
ces Assises et vraiment accentuer le côté international
de la Villa. Et je crois quil y a encore beaucoup
à faire autour de la traduction, mais aussi concernant
les grandes questions géopolitiques planétaires.
Réfléchir également aux modèles
sociaux et politiques qui vont configurer le 21ème
siècle
Nous sommes aujourdhui le 11 septembre (ndlr
: date de lentretien) : sachant que vous vous intéressez
autant à lart du roman quà la
science politique
Espérez-vous encore que les
mots du monde pourront enrayer les maux du monde ?
Oui vraiment et si je ne lespérais plus, je
ne ferais pas ce boulot
Même si lHistoire
nous a prouvé que des cultures raffinées pouvaient
engendrer la barbarie, et lon sait que le livre ne
garantit la civilisation; je continue néanmoins à
croire en la force du savoir et persiste à penser
que nous devons rester en alerte quant aux problèmes
déducation et de culture que nous propose le
monde daujourdhui. Laventure de la Villa
sinscrit de façon fusionnelle dans une forme
dhumanisme à laquelle nous croyons. À
nous ensuite dinventer des situations de parole qui
soient suffisamment ouvertes et axées sur la compréhension.
Dans ce cadre, nous devons craindre plus que tout les académismes
et les paresses, tout en sachant se mettre dans le risque
de la pensée : voila le programme (!) parce quil
ny a pas dacte de création ni de pensée
sans prise de risques.
Que peut-on donc vous souhaiter à laube
des 20 ans de la Villa Gillet ?
Le planning du futur cest justement dêtre
intranquille ! Et avoir des ambitions internationales, à
linstar de la région Rhône-Alpes actuellement.
Ainsi aimez-vous conjuguer la vie est ailleurs ?
Sûrement
Et il devrait y avoir un colloque Kundera
à la Villa Gillet en décembre prochain organisé
par lUniversité Lyon II, a priori en sa présence.
Villa Gillet, 04 78 27 02 48, www.villagillet.net
Laurent
Zine
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