|
Les
11 et 13 mai, vous mènerez deux "passerelles"
au cabaret du TNP, à propos du projet que vous avez
intitulé : Sarah, Agar, Judith et les autres...
Il s'agit d'un projet sur plusieurs années, à
partir de la genèse de La Bible, l'histoire de famille
qui sépare les religions monothéistes, et
de Judith, un texte de Lancelot Hamelin que je mettrai en
scène l'année prochaine. Sarah et Agar sont
la femme et la servante d'Abraham, les mères d'Ismaël
(dont se réclament les musulmans), et d'Isaac (dont
se réclament les juifs et les chrétiens).
Judith, elle, est un personnage du XXème siècle,
une exilée d'Algérie qui se retrouve à
Paris pendant les événements d'octobre 1961.
Je considère ces deux sources comme les matériaux
d'un spectacle à venir, comme le seront les passerelles
organisées autour de ce projet.
Expliquez-nous le principe des passerelles ?
C'est une façon bien à nous de "faire
théâtre". D'abord, nous organisons des
ateliers de lecture, d'écriture, de chant, puis nous
mêlons les récits intimes que nous confient
les gens avec les textes que nous travaillons pour présenter,
ensuite, une forme ouverte à la participation du
public. Pendant une passerelle, je me transforme
en animatrice et je cherche parmi l'assistance les personnes
qui voudront bien lire une réplique ou un peu plus,
en compagnie des comédiens du Grabuge, de musiciens
ou de chanteurs... La mise en scène est l'art de
transmettre, et "faire théâtre" est
une façon de raconter ensemble une histoire. Par
exemple, l'épisode de Sarah et Agar dans la genèse
est un texte qu'on connaît sans le connaître.
Il nous parle au plus près, il est inscrit dans notre
histoire, la grande, mais aussi la petite, l'intime. Pendant
les passerelles du mois de novembre que nous
avons filmées et enregistrées dans des foyers
(et dont les passerelles au TNP porteront traces),
j'invitais le public à se mettre à la place
d'Abraham à l'instant où Dieu lui demande
de quitter sa terre natale. Pour l'exilé chilien
ou d'Afrique du Nord, la résonance était immédiate.
Car si nous sommes tous traversés par ce que nous
crie le monde, je suis persuadée que nos lieux communs
sont nos vies intimes. Mais attention : je ne m'intéresse
pas à la vie privée. Et l'écriture
contemporaine me met parfois très en colère
lorsqu'elle étale les monstruosités d'un ego.
A contrario, je crois que si tu ne parles pas d'intime,
tu n'as rien à faire dans le Théâtre.
La séparation des religions monothéistes,
telle que vous l'abordez avec Sarah, Agar, Judith et les
autres... est un sujet aussi vieux que brûlant d'actualité.
Ma grand-mère est juive, née en Algérie.
J'ai découvert, il y a deux ans, qu'elle parle arabe.
Comme elle ne cesse de me raconter sa vie là-bas,
je lui dis : tu vois, c'est possible de vivre avec eux.
Elle me répond que non. Je n'ai pas à la juger,
mais je reste convaincue que le récit invente, un
instant, la possibilité de vivre ensemble. C'est
l'engagement à la fois artistique et politique de
mon théâtre. Je me souviens, par exemple, d'une
passerelle dans une maison de retraite du 3ème
à Lyon où j'avais fait venir des femmes du
Maghreb, des femmes en insertion, beaucoup de femmes voilées.
Les personnes âgées en les voyant arriver ont
eu un moment de panique. Mais l'imaginaire, l'artistique
permet d'expérimenter, et de réussir, des
rencontres aussi improbables que celles-là. A propos
de rencontre, il faut que je me décide pour un voyage
en Palestine et en Israël avec Sarah, Agar, Judith
et les autres..., un peu à l'image de cette tournée
du mois d'avril en Algérie avec Le Cri d'Antigone.
Le Cri d'Antigone sera justement le 16 mai à
l'Espace Baudelaire de Rillieux-la-Pape, puis les 18 et
19 mai au Théâtre de Vénissieux.
Ce spectacle sera riche de notre expérience algérienne
! C'est un roman de Henri Bauchau (éd. Actes Sud)
inspiré du mythe de Sophocle, que j'ai adapté
pour les planches. Au cours de 20 passerelles
autour de ce texte, j'ai vu des gens qui ne lisent pas un
mot de français, qui n'ont pas du tout cette culture,
être vraiment touchés par cette histoire et
par le personnage d'Antigone ! Lors d'une passerelle,
j'ai demandé à un homme que j'avais repéré
depuis un moment, au regard noir, méprisant envers
les femmes, de lire le rôle de Créon, l'empereur
qui condamne Antigone à mort. Il est venu nous parler,
à la fin. Il avait compris qu'Antigone, c'était
"une femme qui fait baisser les yeux aux hommes".
Cela me donne envie de raconter tout ça dans les
Théâtres. Antigone est de ces récits
fondateurs, comme L'Odyssée qui a été
pour nous une formidable aventure, ou comme la genèse
de La Bible. Ils sont, pour nous, un imaginaire qui permet
d'esquisser, de rêver la possibilité de vivre
ensemble.
N'y a-t-il pas un risque de politiquement correct
dans cette obsession que vous avez de réunir les
gens que tout semble opposer ?
J'espère que le vivre ensemble ne relève pas
du politiquement correct. Je travaille dans des foyers de
mères isolées ou d'hébergement, au
Secours Populaire.... Je le fais sans angélisme,
croyez-moi, et sans pour autant me laisser gagner par un
cynisme à la mode. Je ne suis pas une éducatrice,
je m'intéresse au monde et aux gens. Vous savez,
une compagnie comme le Théâtre du Grabuge est
obligée, chaque année, de trouver de l'argent
auprès des Institutions. Il faut toujours expliquer,
à un moment, comment nous allons faire du bien aux
gens. Je ne peux pas mentir à ce point. Nous avons
montré depuis dix ans ce dont nous sommes capables,
et aujourd'hui on nous fait confiance.
Sarah, Agar, Judith et les autres... les 11 et 13 mais
au Cabaret du TNP, 04 78 03 30 00
Le Cri d'Antigone le 16 mai à l'Espace Baudelaire
de Rillieux-la-Pape, 04 37 85 01 50,
puis au Théâtre de Vénissieux les 18
et 19 mai, 04 72 90 86 68
Etienne
Faye
|