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Racontez-nous la genèse de ce spectacle dont le sujet,
la chèvre, peut paraître curieux.
Cette pièce est tout d'abord une commande émanant
de l'association Les Caprines dont l'ambition était
de produire une sorte d'état des lieux de la culture
caprine. Je suis restée alors 4 mois chez les chevriers,
pour le côté documentation. Après, je
suis allée en résidence d'écrivain
à la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon.
Vous parlez de "pratique de territoire"
Le Théâtre Craie n'est pas une compagnie de
rue, plutôt de bottes et de boue. On dégouline
sur le territoire, on marche, on étudie les cartes,
on rencontre les habitants, les paysans, les bergers...
Ensuite, j'écris, puis je mets en scène une
esquisse qu'on joue dans les restaurants, sur les places
publiques. Alors, pour nous, c'est un bonheur de pouvoir
jouer dans une salle ! Avec cette pièce, nous avons
répondu à un appel à projet de la Comédie
de Valence qui cherchait un spectacle de forme légère
pour un réseau de villages d'Ardèche et de
la Drôme. Les habitants de ces villages ont voté
pour notre spectacle et nous le jouerons donc 25 fois en
comédie itinérante avant de le présenter
à Valence dans le cadre du festival Temps de Paroles.
En sommes, il s'agit d'un spectacle inspiré
du pays et qui lui est aussi destiné ?
Pas tout à fait, car si je m'intéresse aux
paroles, et au vocabulaire des chevriers, je veux avant
tout parler des hommes : en tous lieux et de toutes les
époques. La chèvre est un animal très
précieux à cet égard. D'abord, il faut
se rappeler qu'on tuait le bouc aux fêtes dionysiaques,
à l'origine même du théâtre, je
ne peux être insensible à cela. De même,
j'ai rencontré un berger marocain qui m'a expliqué
qu'un des traumatismes de son enfance, c'était le
jour où l'on avait sacrifié une chèvre,
dans son village, puis, selon la tradition, un homme s'était
fait un costume de la peau sanguinolente, presque encore
vivante de la bête. J'ai pu constater aussi que la
chèvre n'est pas un mouton. Elle vit en groupe, certes,
mais de moindre importance, et puis elle a un comportement
tout à fait singulier qui la rend reconnaissable
et l'individualise. Comprenez l'intérêt que
l'on peut tirer d'un parallèle avec nous, les humains.
Malgré son caractère rebelle, têtu,
elle n'en est pas moins destinée, dés la naissance,
à mettre bas des chevreaux dans le seul but de produire
du lait et puis, un jour, elle meurt. On parle aujourd'hui
de lui faire fabriquer deux fois plus de chevreaux, pour
améliorer sa productivité ! Ici, il y a en
filigrane le hiatus entre l'individu et la machine. On ne
peut tout demander à un corps. Le théâtre
sait cela.
N'est-ce pas l'occasion d'une expression politique,
entre retour aux sources et utopie ?
Je ne suis ni dans le retour aux traditions, ni dans l'utopie.
Je constate simplement que ce qui continue à influencer
la plus haute modernité, ce sont les Anciens. La
mythologie grecque en est le plus frappant exemple, on la
retrouve dans de nombreux récits de science-fiction
et les enfants n'en ont pas du tout conscience. Par ailleurs,
je me fous bien de la réalité car je ne suis
pas une documentariste, toutefois ce qui est dit dans cette
pièce est très concret, puisque, je le répète,
directement inspiré de ce que j'ai entendu, observé
sur le terrain. Alors la lutte du petit AOC (le Picodon)
contre la grande mondialisation ultra-libérale, c'est
aussi symboliquement la lutte de tous les petits contre
les grands de toutes natures. Mais si le propos est en effet
très politique, je tiens à ce qu'il y ait
la place pour une pensée différente. Assez
de poésie le troupeau doit être prétexte
à bavardages. A la fin, je voudrais que l'on soit
obligé de fermer la bouche avec quelque chose dedans.
Etienne
Faye
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