ARCHIVES
2006

JANVIER N°111
Système rudimentaire
Man

FEVRIER N°112
Melik Ohanian
Galerie Vrais Rêves
Le Compagnonnage
Boris Charmatz
Spade & Archer

MARS N°113
Expérience
Rivages noir
Da Silva
Gilles Chavassieux
Cie La Cordonnerie
Uppercut de femmes
Cie Accrorap
Lucien Attoun au TNP

AVRIL N°114
Killing Joke
Hushpuppies
Théâtre Craie
America, America !

MAI N°115
Paroles et Musiques
Théâtre du Grabuge
Les Intranquilles
Charles Pick
Les Tambours du Bronx
Les Anges mineurs
Robert MC Wilson

JUIN N°116/117
Johann Le Guillerm
Antoine Agoudjian

SEPTEMBRE N°118
Biennale de la danse 06
Serge Dorny
ARFI

OCTOBRE N°119
Party at Grnd Zero
Villa Gillet
La Tropa
La BF 15
Philippe Katerine
Jean-Claude Galotta

NOVEMBRE N°120
Virginie Despentes
The Bellrays
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#4
Le Théâtre du Fust
Jean-Baptiste André

DECEMBRE N°121
La Blanche
Coriolan
Puzzle Danse
Pierre-Yves Ginet
Dada Rock & Roll Guérilla
Antoine Hervé
Java et Winston McAnuff
Nieme Cie
Emmanuel Meirieu

Mai 2006 N°115  


 

Les Intranquilles
Robert McLiam Wilson

Né à Belfast en 1964, Robert McLiam Wilson a déjà écrit trois romans (Eureka Street, Ripley bogle et Manfred's pain) qui ont connu un succès mérité des deux côtés de l'english Channel. Bien qu'il n'ait rien publié en Grande-Bretagne depuis dix ans, un essai est néanmoins paru en France cet hiver (Les Dépossédés chez Christian Bourgois) : une enquête volontairement subjective sur les conditions de (sur)vie des exclus du système, réalisée en 1992 à Londres, Belfast et Glasgow, et dans laquelle l'auteur semble s'être investi corps et âme. Ce qui pourrait expliquer son relatif silence depuis ? Entretien avec un écrivain sensible et/ou extrêmement lucide qui sera présent à Lyon durant le Festival Les Intranquilles.

Dans Eureka Street, vous donnez une vision très personnelle de la tragédie irlandaise; que pensez-vous de l'évolution de la situation en Irlande du nord, spécialement depuis le cessez-le-feu de l'IRA ?
En premier lieu je dirais que le cessez-le-feu, quelles qu'en soient les modalités, est sans aucun doute une option préférable à son contraire (!). Mais on peut dire que nous avons connu un cessez-le-feu d'un genre assez bizarre, puisque les gens continuent d'être assassinés chaque fois que cela semble nécessaire... à moins que ce ne soit au gré de l'humeur des exécuteurs : ne peut-on pas imaginer que ces derniers aient passé une sale journée dans les embouteillages, sous une pluie battante avec bobonne qui râle au retour à la maison; ce genre de chose qui paraît "justifier" un assassinat… Il y a d'ailleurs eu un meurtre "tombé à point nommé" pas plus tard que la semaine dernière (ndlr : début avril) : deux jours avant un grand meeting, il semblerait que l'IRA ait eu besoin de faire un peu le ménage de printemps et quelqu'un a eu la tête explosée à coups de fusil de chasse.
Alors justement, l'atmosphère a-t-elle vraiment changée à Belfast ? Et vivez-vous toujours là-bas ?
Depuis que le cessez-le-feu est avéré, nous avons eu chaque jour un peu plus la démonstration que rien n'avait vraiment changé, comme si plus de trente années de guerre civile avait été une simple parenthèse. Tous les problèmes d'ordre ethnique, politique et social qui au départ ont conduit à ce conflit, n'ont absolument pas été réglés; la guerre nous prémunissant de toute sorte d'évolution des mentalités, de toute tentative de développement. Ainsi, à la minute où le cessez-le-feu a été effectif, Catholiques et Protestants ont recommencé les manifestations et les provocations mutuelles, exactement comme ils l'avaient fait en 1969… Finalement, le principal changement que j'ai constaté avant de quitter la ville il y a deux mois, est que tout est devenu incroyablement anglais et de la pire manière (!) : le pays se résume aujourd'hui aux chaînes de grands magasins, à la "mal bouffe" et aux conversations qui tournent autour de l'argent.
Toujours à propos d'Eureka Street, vous avez décrit comme personne avant la "vie ordinaire" à Belfast durant les années de sang (bloody years); peut-on imaginer que ce roman est autobiographique et comment percevez-vous le rôle de l'écrivain confronté à l'histoire voire la tragédie des siens ?
J'ai toujours pensé que Belfast était un exemple frappant de ce nouveau genre de guerre urbaine de bas étage; une guerre pendant laquelle les gens continuent de vaquer à leurs occupations quotidiennes et considèrent les effets du conflit politique et paramilitaire de la même façon que les soucis liés à la circulation et au mauvais temps… c'est à dire. comme faisant partie du décor. Il m'a semblé que c'était sensiblement la même chose lors du siège de Sarajevo durant la dernière décennie : les gens continuaient de vivre "normalement" alors que les bombes pouvaient pleuvoir des collines alentour. Il y avait même des mariages célébrés entre deux bombardements… Je crois que je suis vraiment sensible à cette vie malgré tout, cette beauté émergeant du quotidien, du simplement humain. Et comme vous l'avez suggéré, je ressemble un peu à certains personnages d'Eureka Street, surtout en terme d'habitudes générées par ce genre d'atmosphère. Je suis d'ailleurs toujours accro au bruit des hélicoptères au moment de m'endormir… ce qui n'est pas évident alors que je vis aujourd'hui à Paris. Enfin, en ce qui concerne le rôle de l'écrivain, c'est très simple à mon sens : il doit prendre l'exact contre-pied des conseils donnés par une mère à son enfant, c'est dire qu'il doit s'occuper des affaires de tout le monde et ignorer son propre tourment.
Quelles sont vos influences littéraires et que lisez-vous actuellement ?
Ces influences sont si nombreuses que je me dois de les grouper géographiquement. Ainsi je lis et je relis constamment pour mon plus grand plaisir tout ce qui a trait au roman anglais, français et russe du 19ème siècle ! Ce type de roman m'a simplement donné envie d'être écrivain alors que j'aurais aussi aimé être footballeur ou bombe sexuelle… Ainsi soit-il. Par ailleurs, j'adore James Joyce, Albert Camus, F. Scott Fitzgerald, Joseph Heller, George Orwell et Salman Rushdie. Et en ce moment, je dévore simultanément The Culture of complaint de Robert Hugues (ndlr : La Culture gnangnan pour la traduction française…), Burmese days de George Orwell (ndlr : Une Histoire birmane) et Guerre et Paix, écrit par un dénommé Tolstoï… mais aussi une biographie de Malcom X et les fabuleuses Lettres Anglaises de Voltaire; un homme qui n'ayant passé qu'un an à Londres, écrivait dans un anglais incroyablement libéré, généreux voire jubilatoire.
J'en viens à ce livre sur Les Dépossédés; il semblerait que vous vous soyez personnellement vraiment impliqué dans cette enquête auprès du lumpenprolétariat en Grande-Bretagne ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette expérience pour le moins éprouvante ? Et que pensez-vous de l'accroissement (souvent invisible) de la misère dans nos sociétés européennes dites "civilisées" ?
Ecrire ce livre a été une vraie leçon d'humilité. J'avais alors seulement 26 ans et j'ai dû apprendre que je n'étais pas celui que je croyais être ni celui que je pensais devenir. En me rendant cruellement compte de mes propres faiblesses et de mon impuissance face à l'ampleur du problème. Les directions prises pendant 20 ans par la politique économique britannique ont produit un courant de pensée majoritaire auquel je ne pouvais finalement m'opposer. Ce livre a été peu lu et je n'étais sûrement pas celui qui apporterait un peu de lumière dans les endroits complètement laissés à l'abandon par ce pays. J'ai aussi fait un film sur le même sujet, vu par plus de 2 millions de personnes à la télévision, sans avoir ensuite l'impression que cela ait changé quoi que ce soit à la donne. Je voulais démontrer que la société britannique consignait des pans entiers de population dans la misère mais le capitalisme a un beau jour décidé, que la misère de certains était le prix à payer pour la prospérité des autres. Et c'est là que le bât blesse… parce que vous pouvez toujours tenter de persuader ceux qui souffrent de la pauvreté qu'il s'agit là d'un bon système. Comme je l'ai déjà dit, ce livre était un échec ou au mieux, un livre sur l'échec.
Maintenant que dire de l'amplification de la misère dans nos pays ? Que dire des nouvelles mesures conservatrices prises par les gouvernements pour traiter les problèmes sociaux ? N'allez surtout pas essayer en France le Thatchérisme ou tout autre système néo-conservateur, ça ne marche pas ! Je suis venu dans ce pays pour y échapper et à peine arrivé, voilà que ça recommence ! C'est pourtant un devoir moral de recevoir poliment les invités étrangers (!!?). Alors SVP non, pas de CPE ! (ndlr : au moment de l'entretien, la loi est promulguée). J'en serais profondément peiné…
Peut-on s'attendre à un nouveau livre (roman ou non) pour bientôt ?
Quoi c'est déjà l'heure ? Je suis désolé mais mon train part dans 5 minutes et voilà que j'ai à nouveau des douleurs dans la poitrine…

Robert McLiam Wilson lit en anglais des extraits de son œuvre et André Wilms lit des extraits en français, Le mardi 7 juin à 20h au Café du Bout du Monde, 04 78 27 02 48

Laurent Zine