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Les
Intranquilles
Robert
McLiam Wilson
Né
à Belfast en 1964, Robert McLiam Wilson a déjà
écrit trois romans (Eureka Street, Ripley bogle
et Manfred's pain) qui ont connu un succès mérité
des deux côtés de l'english Channel. Bien qu'il
n'ait rien publié en Grande-Bretagne depuis dix ans,
un essai est néanmoins paru en France cet hiver (Les
Dépossédés chez Christian Bourgois)
: une enquête volontairement subjective sur les conditions
de (sur)vie des exclus du système, réalisée
en 1992 à Londres, Belfast et Glasgow, et dans laquelle
l'auteur semble s'être investi corps et âme.
Ce qui pourrait expliquer son relatif silence depuis ? Entretien
avec un écrivain sensible et/ou extrêmement
lucide qui sera présent à Lyon durant le Festival
Les Intranquilles. |
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Dans
Eureka Street, vous donnez une vision très personnelle
de la tragédie irlandaise; que pensez-vous de l'évolution
de la situation en Irlande du nord, spécialement
depuis le cessez-le-feu de l'IRA ?
En premier lieu je dirais que le cessez-le-feu, quelles
qu'en soient les modalités, est sans aucun doute
une option préférable à son contraire
(!). Mais on peut dire que nous avons connu un cessez-le-feu
d'un genre assez bizarre, puisque les gens continuent d'être
assassinés chaque fois que cela semble nécessaire...
à moins que ce ne soit au gré de l'humeur
des exécuteurs : ne peut-on pas imaginer que ces
derniers aient passé une sale journée dans
les embouteillages, sous une pluie battante avec bobonne
qui râle au retour à la maison; ce genre de
chose qui paraît "justifier" un assassinat
Il y a d'ailleurs eu un meurtre "tombé à
point nommé" pas plus tard que la semaine dernière
(ndlr : début avril) : deux jours avant un grand
meeting, il semblerait que l'IRA ait eu besoin de faire
un peu le ménage de printemps et quelqu'un a eu la
tête explosée à coups de fusil de chasse.
Alors justement, l'atmosphère a-t-elle vraiment
changée à Belfast ? Et vivez-vous toujours
là-bas ?
Depuis que le cessez-le-feu est avéré, nous
avons eu chaque jour un peu plus la démonstration
que rien n'avait vraiment changé, comme si plus de
trente années de guerre civile avait été
une simple parenthèse. Tous les problèmes
d'ordre ethnique, politique et social qui au départ
ont conduit à ce conflit, n'ont absolument pas été
réglés; la guerre nous prémunissant
de toute sorte d'évolution des mentalités,
de toute tentative de développement. Ainsi, à
la minute où le cessez-le-feu a été
effectif, Catholiques et Protestants ont recommencé
les manifestations et les provocations mutuelles, exactement
comme ils l'avaient fait en 1969
Finalement, le principal
changement que j'ai constaté avant de quitter la
ville il y a deux mois, est que tout est devenu incroyablement
anglais et de la pire manière (!) : le pays se résume
aujourd'hui aux chaînes de grands magasins, à
la "mal bouffe" et aux conversations qui tournent
autour de l'argent.
Toujours à propos d'Eureka Street, vous avez
décrit comme personne avant la "vie ordinaire"
à Belfast durant les années de sang (bloody
years); peut-on imaginer que ce roman est autobiographique
et comment percevez-vous le rôle de l'écrivain
confronté à l'histoire voire la tragédie
des siens ?
J'ai toujours pensé que Belfast était un exemple
frappant de ce nouveau genre de guerre urbaine de bas étage;
une guerre pendant laquelle les gens continuent de vaquer
à leurs occupations quotidiennes et considèrent
les effets du conflit politique et paramilitaire de la même
façon que les soucis liés à la circulation
et au mauvais temps
c'est à dire. comme faisant
partie du décor. Il m'a semblé que c'était
sensiblement la même chose lors du siège de
Sarajevo durant la dernière décennie : les
gens continuaient de vivre "normalement" alors
que les bombes pouvaient pleuvoir des collines alentour.
Il y avait même des mariages célébrés
entre deux bombardements
Je crois que je suis vraiment
sensible à cette vie malgré tout, cette beauté
émergeant du quotidien, du simplement humain. Et
comme vous l'avez suggéré, je ressemble un
peu à certains personnages d'Eureka Street, surtout
en terme d'habitudes générées par ce
genre d'atmosphère. Je suis d'ailleurs toujours accro
au bruit des hélicoptères au moment de m'endormir
ce qui n'est pas évident alors que je vis aujourd'hui
à Paris. Enfin, en ce qui concerne le rôle
de l'écrivain, c'est très simple à
mon sens : il doit prendre l'exact contre-pied des conseils
donnés par une mère à son enfant, c'est
dire qu'il doit s'occuper des affaires de tout le monde
et ignorer son propre tourment.
Quelles sont vos influences littéraires et
que lisez-vous actuellement ?
Ces influences sont si nombreuses que je me dois de les
grouper géographiquement. Ainsi je lis et je relis
constamment pour mon plus grand plaisir tout ce qui a trait
au roman anglais, français et russe du 19ème
siècle ! Ce type de roman m'a simplement donné
envie d'être écrivain alors que j'aurais aussi
aimé être footballeur ou bombe sexuelle
Ainsi soit-il. Par ailleurs, j'adore James Joyce, Albert
Camus, F. Scott Fitzgerald, Joseph Heller, George Orwell
et Salman Rushdie. Et en ce moment, je dévore simultanément
The Culture of complaint de Robert Hugues (ndlr : La Culture
gnangnan pour la traduction française
), Burmese
days de George Orwell (ndlr : Une Histoire birmane) et Guerre
et Paix, écrit par un dénommé Tolstoï
mais aussi une biographie de Malcom X et les fabuleuses
Lettres Anglaises de Voltaire; un homme qui n'ayant passé
qu'un an à Londres, écrivait dans un anglais
incroyablement libéré, généreux
voire jubilatoire.
J'en viens à ce livre sur Les Dépossédés;
il semblerait que vous vous soyez personnellement vraiment
impliqué dans cette enquête auprès du
lumpenprolétariat en Grande-Bretagne ? Pouvez-vous
nous en dire un peu plus sur cette expérience pour
le moins éprouvante ? Et que pensez-vous de l'accroissement
(souvent invisible) de la misère dans nos sociétés
européennes dites "civilisées" ?
Ecrire ce livre a été une vraie leçon
d'humilité. J'avais alors seulement 26 ans et j'ai
dû apprendre que je n'étais pas celui que je
croyais être ni celui que je pensais devenir. En me
rendant cruellement compte de mes propres faiblesses et
de mon impuissance face à l'ampleur du problème.
Les directions prises pendant 20 ans par la politique économique
britannique ont produit un courant de pensée majoritaire
auquel je ne pouvais finalement m'opposer. Ce livre a été
peu lu et je n'étais sûrement pas celui qui
apporterait un peu de lumière dans les endroits complètement
laissés à l'abandon par ce pays. J'ai aussi
fait un film sur le même sujet, vu par plus de 2 millions
de personnes à la télévision, sans
avoir ensuite l'impression que cela ait changé quoi
que ce soit à la donne. Je voulais démontrer
que la société britannique consignait des
pans entiers de population dans la misère mais le
capitalisme a un beau jour décidé, que la
misère de certains était le prix à
payer pour la prospérité des autres. Et c'est
là que le bât blesse
parce que vous pouvez
toujours tenter de persuader ceux qui souffrent de la pauvreté
qu'il s'agit là d'un bon système. Comme je
l'ai déjà dit, ce livre était un échec
ou au mieux, un livre sur l'échec.
Maintenant que dire de l'amplification de la misère
dans nos pays ? Que dire des nouvelles mesures conservatrices
prises par les gouvernements pour traiter les problèmes
sociaux ? N'allez surtout pas essayer en France le Thatchérisme
ou tout autre système néo-conservateur, ça
ne marche pas ! Je suis venu dans ce pays pour y échapper
et à peine arrivé, voilà que ça
recommence ! C'est pourtant un devoir moral de recevoir
poliment les invités étrangers (!!?). Alors
SVP non, pas de CPE ! (ndlr : au moment de l'entretien,
la loi est promulguée). J'en serais profondément
peiné
Peut-on s'attendre à un nouveau livre (roman
ou non) pour bientôt ?
Quoi c'est déjà l'heure ? Je suis désolé
mais mon train part dans 5 minutes et voilà que j'ai
à nouveau des douleurs dans la poitrine
Robert McLiam Wilson lit en anglais des extraits de son
uvre et André Wilms lit des extraits en français,
Le mardi 7 juin à 20h au Café du Bout du Monde,
04 78 27 02 48
Laurent
Zine
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