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François
Guérif, directeur
de Rivages / Noir
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RIVAGES
NOIR(S)
SUR LES QUAIS DU POLAR
Fort
de l'engouement suscité l'an dernier lors de sa première
édition, le festival Quais du Polar remet
le couvert à Lyon du 31 mars au 2 avril en divers
lieux de la ville et en présence de nombreux écrivains.
Moult activités (librairie, parcours suspense, cinéma,
concours de nouvelles, expositions, conférences,
bal et théâtre de Guignol !) rythmeront les
trois jours d'une manifestation au programme exponentiel,
inséré dans ce journal et/ou disponible sur
www.quaisdupolar.com.
Accompagné pour l'occasion par Donald Westlake, François
Guérif, directeur de Rivages / Noir, viendra célébrer
les 20 ans de cette collection qui aura permis aux aficionados
de romans noirs de découvrir entre autres et en français
dans le texte, James Ellroy, Tony Hillerman, Edward Bunker
et plus récemment Dennis Lehane
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Entretien
avec François Guérif, éditeur passionné et expert es sueurs froides !
Á
l'aube des 20 ans de Rivages / Noir, êtes-vous simplement
un éditeur comblé ?
Oui complètement et avant tout parce que l'aventure
se perpétue ! Le fait qu'au demeurant, je continue
à faire vraiment ce que je veux est évidemment
appréciable.
En terme de bilan ?
Nous en sommes actuellement à près de 600
titres publiés, je ne sais à combien de millions
de volumes vendus cela correspond mais très honnêtement,
c'est impressionnant. Ce qui m'importe néanmoins
au-delà des chiffres est tout bonnement que la chose
existe; une famille d'auteurs dont certains sont là
depuis le début, une famille qui s'est progressivement
agrandie sans qu'à mon humble avis la qualité
d'écriture en pâtisse, mais sur ce point, seuls
les lecteurs peuvent en juger.
J'imagine que vous avez lu les 600 titres en question
Absolument !
Et que vous continuez à lire énormément
de manuscrits ?
Ça dépend mais c'est bien trois/quatre livres
par semaine.
Existe-t-il des auteurs que vous regrettez aujourd'hui
de n'avoir pu publier pour x ou y raisons ?
Oui c'est arrivé. Á titre d'exemple et même
si j'ai sorti un de ses livres (ndlr : Putes, n°92 de
la collection), j'aurais bien aimé publier l'intégrale
de James Crumley ! Comme j'aurais aimé éditer
La Moisson de glace de Scott Phillips et quelques autres
bouquins de cet acabit
Pelecanos ?
Ha lui sûrement ! Mais comme Patrick Raynal avait
déjà commencé à le publier dans
"La Noire", il n'en était pas question.
Le côté de l'édition qui consiste à
piquer les auteurs chez le voisin en mettant un plus gros
chèque sur la table ne m'intéresse franchement
pas.
Depuis le n°1, Liberté sous condition
de Jim Thomson, en passant Le Dahlia noir (le n°100)
jusqu'au n°603, le prochain David Peace à paraître,
vous attendiez-vous à un tel succès ?
Non, et ne serait-ce parce que j'avais déjà
connu trois échecs dans l'édition en la matière
: Red Label, Fayard Noir et Engrenage International, collections
qui se sont révélées éphémères
Le problème c'est de durer et il faut du temps à
un jeune éditeur avant de recevoir un minimum de
retour sur investissement; c'est pour cela que la plupart
du temps, les collections s'arrêtent avant trente
parutions. Mon coup de chance c'est bien sûr d'avoir
publié Ellroy et le succès qu'il a connu en
France dès la sortie de Lune sanglante (n°27)
a permis de pérenniser Rivages / Noir.
Coup de chance ou choix artistique ?
Chance parce quEllroy avait été déjà
refusé par de nombreux éditeurs
donc
ce n'est pas un écrivain que j'ai réellement
"découvert"; choix artistique oui, parce
que c'est la fonction que j'exerce en totale liberté
au sein d'une maison (Payot & Rivages) dont je ne suis
pas le propriétaire.
Une liberté que vous avez a priori assortie
de principes qui gouvernent votre collection : suivi des
auteurs, primauté du style sur l'intrigue, aspect
fondamental de la traduction, respect de l'uvre originelle
etc.
Vous avez quasiment tout dit
Depuis que j'exerce ce
métier, je me suis rendu compte que paradoxalement,
les grandes collections qui aux yeux du public défendaient
les auteurs de roman policier (La Série Noire, Le
Masque, Presses de la cité etc.); de fait les maltraitaient
aussi considérablement, dans le sens où il
y avait une réelle standardisation du genre associée
à des coupes monstrueuses ! Par exemple : les romans
de Westlake que j'ai rachetés depuis, ont tous été
sabrés de façon hallucinante lors de leurs
précédentes parutions. Aussi parce qu'à
une certaine époque, il n'était déjà
pas question que la production d'un polar dépasse
un certain budget; les romans noirs excédaient ainsi
rarement 250 feuillets, une taille imposée par les
éditeurs (ndlr : unité de mesure, un feuillet
équivaut à 1500 signes c.-à-d. 25 lignes
de 60 caractères, espaces compris).
Standardisation
On soignait finalement plus le "style de la collection"
(langage argotique, rythme de l'intrigue, limite du nombre
de pages etc.) que l'on respectait le propre style de l'auteur.
C'est dire que tout ce qui dans le texte en version originale
n'accélérait pas l'action était susceptible
d'être taillé, et qu'il était courant
de prendre de grandes libertés avec la traduction
dans un souci "d'adaptation". Certaines traductions
étaient néanmoins très brillantes quand
d'autres relevaient plus de la version "arrangée"
Par exemple ?
Avec un livre comme Le Démon dans ma peau de Jim
Thompson qui est pourtant un véritable chef-d'uvre,
quand en anglais l'auteur signifiait : "Est-ce que
tu comprends ce que je te dis ?", cela donnait : "Est-ce
que t'entraves la coupure ?" en version française.
Dans L'Introuvable de Dashiell Hammett, la phrase : "Une
jeune femme vêtue d'un tailleur bleu" se traduisait
dans la Série Noire par : "
le châssis
moulé dans un tailleur bleu" etc. Alors même
si cet argot vieilli peut paraître marrant (?), c'est
en l'espèce carrément trafiquer l'uvre
d'un écrivain.
Ça voulait dire que le roman policier était
considéré comme un produit de foire ?
Ça signifiait surtout que l'on ne le prenait pas
au sérieux, que l'on ne le traitait pas comme de
la littérature. C'est pour cela que je disais à
l'instant que c'est paradoxal parce que dans le même
temps, ces collections ont fait un travail extraordinaire
(et je ne reviens pas là-dessus) en nous faisant
découvrir Chandler, Himes, Hammett et tous les grands
! Ils n'étaient simplement pas traités comme
des écrivains à part entière. Á
titre d'exemple, The long Good-bye de Chandler est paru
amputé de 100 pages; vous imaginez le scandale si
l'on avait fait pareil avec un Faulkner
Si l'on continue d'opposer "La Noire",
héritière de ce qu'il était convenu
d'appeler la "littérature de gare", à
"La Blanche", soi-disant représentante
d'une certaine noblesse au niveau de l'écriture,
cela doit vous ennuyer ?
Oui mais je crois que cette controverse appartient désormais
au passé. Par contre, il y a une chose qui continue
de m'ennuyer prodigieusement et je reviens au livre de Thompson,
Le Démon dans ma peau : certaines uvres majeures
sont aujourd'hui encore pour des histoires de droits etc.,
disponibles en français uniquement dans des versions
caricaturales
(ndlr : pour ce démon précisément,
chez Folio) et ce n'est vraiment pas rendre hommage à
leurs auteurs. Ni faire honneur aux textes. Je pense également
à Comment vivent les morts ou Il est mort les yeux
ouverts (ndlr : toujours chez le même éditeur)
qui sont au départ des textes fabuleux de Robin Cook
et qui méritent mieux qu'un ersatz de traduction.
Il y a encore beaucoup d'autres exemples (voir Hammett et
consorts) et j'aimerais vraiment que les choses changent.
(
) Vous expliquez-vous aujourd'hui le regain
d'intérêt considérable pour le genre
policier et/ou noir ?
J'ai l'étrange impression que le phénomène
est cyclique même si actuellement ce regain a l'air
de perdurer sans que je me l'explique véritablement.
Pour vous répondre, je citerai plutôt Chabrol
quand il parle de ses films : "Je cherche humblement
à ne pas emmerder le spectateur et c'est très
rare qu'avec un polar, on rate complètement son coup
". Manière de dire que l'histoire d'un polar
est souvent palpitante. Ensuite, je crois profondément
que les gens se sont rendus compte que le monde dans lequel
ils vivent est le monde du polar; un monde caché
mais bien réel, un monde angoissant mais à
la fois proche et captivant. Quand Ellroy énonce
qu'il n'est pas un auteur de thriller mais bien un auteur
historique, cela procède de la même idée
: il décrit la "véritable histoire des
Etats-Unis" comme celle d'un monde caché, en
l'espèce l'histoire du crime ! Quoi qu'il en soit
et pour en revenir aux cycles, lorsque j'ai commencé
dans l'édition en 1978, on m'expliquait tout bonnement
que le polar était mort
J'avais publié
sur Red Label un livre de David Goodis et je me rappelle
qu'à l'époque, un représentant du distributeur
m'avait dis : "mais mon pauvre ami, plus personne ne
lira jamais ce genre de choses". On sait depuis le
succès auprès des lecteurs que Goodis a rencontré
(post mortem) avec La Lune dans le caniveau et compagnie
Si je vous dis qu'aujourd'hui le polar est devenu
un produit de grande consommation ?
C'est peut-être vrai et je dirais tant mieux pour
les auteurs ! Je ne pense pas d'autre part que cela nuise
à la qualité d'écriture de ceux qui
ont du talent; quant aux autres
c'est plus une question
d'épiphénomène. On a de temps à
autre l'impression d'être noyé sous une production
démesurée et parfois médiocre mais
il ne faut pas focaliser là-dessus, et a contrario
il y a une vraie joie pour un éditeur à faire
un succès avec un livre qui n'est pas facile. De
toute façon, ce n'est pas la faute par exemple de
Scott Fitzgerald si du jour au lendemain, il était
la coqueluche "du tout Paris"et si dix ans après,
tout le monde l'avait oublié
si vous voyez
ce que je veux dire.
Parlant du polar, je crois que vous évoquiez
une "littérature de la transgression"
Oui parce que sa vocation est bien de nous emmener derrière
la façade pour voir le monde tel qu'il est, non pas
comme on voudrait nous le vendre.
La "philosophie" du Noir vous semble-t-elle
symptomatique d'une époque ?
Elle me semble symptomatique de toute l'histoire du genre
humain (!) si l'on considère que symboliquement,
la première transgression est d'avoir croqué
la pomme, et si l'on admet que le premier crime est celui
de Caïn sur Abel.
A propos de genèse, François Joly
(co-fondateur du festival Sang d'Encre à Vienne)
nous expliquait que l'on pouvait peut-être trouver
fin 19ème dans Les Misérables de Victor Hugo
les prémices du roman policier et pourquoi pas dans
Madame Bovary, ceux du roman noir
avant de revenir
carrément à L'Odyssée ! Qu'est-ce que
cela vous inspire ?
Que du bien. J'avais d'ailleurs mis en exergue de mon livre
sur le film noir une phrase des Misérables : "Nous
n'avons que le choix du noir".
Ressentez-vous jusqu'à "une attirance
géographique" pour le lieu des intrigues de
certains romans que vous publiez ?
Oui totalement, même si aujourd'hui je suis un peu
moins "nomade". Pour revenir à Ellroy,
nous étions justement allés voir à
Los Angeles pour les besoins d'un film, le terrain vague
où sa mère avait été assassinée,
ainsi que le carrefour où Le Dahlia noir avait été
coupé en deux
honnêtement, c'est assez
singulier de se retrouver ainsi "au cur de l'action"
d'un roman. Les auteurs anglo-saxons ont d'ailleurs une
géographie souvent très précise comme
cadre de leurs intrigues; c'est par exemple le Boston insolite
chez Lehane ou le Nottingham bigarré de John Harvey.
Edward Bunker disparu, y a-t-il aujourd'hui encore
des auteurs dont le vécu dépasse la fiction
romanesque ?
J'en suis persuadé. L'Idole des camés est
par exemple un roman quasi autobiographique de Richard Stratton;
il édite du reste lui-même dans un magazine
américain d'autres auteurs actuellement emprisonnés.
Je suis également certain qu'il y a encore nombre
d'écrivains du passé qui ont eu en parallèle
une vie incroyable et qu'il nous reste à découvrir.
Dans le genre, je vais d'ailleurs publier à la rentrée
prochaine un recueil de nouvelles de David Grubb (l'auteur
de La Nuit du chasseur), à mon sens absolument magnifique
Et vous avez la primeur de l'information.
Scoop pour scoop, à quand le dernier volet
de Underworld USA ? (ndlr : après American Tabloid
et American death trip).
Ellroy est actuellement en train de l'écrire ! Donc
après moult tergiversations, j'espère vraiment
pouvoir le sortir l'an prochain.
Quels rapports entretenez-vous avec les auteurs
que vous publiez, et justement avec Ellroy en particulier
?
Autant que possible des rapports d'amitié et c'est
en quoi je vous parlais de grande famille; mais aussi et
surtout des relations de confiance dans le travail. Avec
Ellroy c'est un peu spécial parce que j'ai connu
ses deux femmes, j'ai partagé sa chambre lors de
nos nombreux voyages à L.A et ailleurs etc. A l'image
de ses livres, c'est quelqu'un d'extrêmement actif
(comme une "dynamo permanente" !), et qui place
vraiment l'écriture au centre de sa vie : vous lui
proposez par exemple d'aller je ne sais où signer
cinq livres ou de partir pour une "croisière
mirobolante", il choisira toujours de rencontrer ses
lecteurs et/ou qui que ce soit à même de parler
avec lui de son travail; un travail qui l'habite de façon
obsessionnelle.
David Peace, Donald Westlake
A priori les
projets ne manquent pas ?
Ha non pas du tout
Il y aura effectivement bientôt
une nouvelle trilogie de David Peace qui va se dérouler
au Japon, dans une base américaine au lendemain de
la seconde Guerre Mondiale; il y a également Westlake,
Ellroy, et beaucoup d'autres projets en cours avec notamment
des auteurs français. Je ne comprends pas les éditeurs
qui en viennent à se plaindre d'un soi-disant manque
de manuscrits à publier
Aujourd'hui, avez-vous néanmoins des regrets
?
Disons des regrets mitigés; de n'avoir pas pu justement
publier tel ou tel livre, mais ça veut dire que le
livre existe quelque part, donc ce n'est pas trop grave.
Sinon je regrette de n'avoir pu rencontrer certains auteurs
que j'ai publiés, et là je pense spécialement
à Goodis, quand on sait la solitude qui a été
la sienne, et bien sûr à Jim Thompson.
Jim Thompson dont La Rage Noire (n°47) continuera
néanmoins d'irriguer les Rivages de la même
couleur
Laurent
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