ARCHIVES
2006

JANVIER N°111
Système rudimentaire
Man

FEVRIER N°112
Melik Ohanian
Galerie Vrais Rêves
Le Compagnonnage
Boris Charmatz
Spade & Archer

MARS N°113
Expérience
Rivages noir
Da Silva
Gilles Chavassieux
Cie La Cordonnerie
Uppercut de femmes
Cie Accrorap
Lucien Attoun au TNP

AVRIL N°114
Killing Joke
Hushpuppies
Théâtre Craie
America, America !

MAI N°115
Paroles et Musiques
Théâtre du Grabuge
Les Intranquilles
Charles Pick
Les Tambours du Bronx
Les Anges mineurs
Robert MC Wilson

JUIN N°116/117
Johann Le Guillerm
Antoine Agoudjian

SEPTEMBRE N°118
Biennale de la danse 06
Serge Dorny
ARFI

OCTOBRE N°119
Party at Grnd Zero
Villa Gillet
La Tropa
La BF 15
Philippe Katerine
Jean-Claude Galotta

NOVEMBRE N°120
Virginie Despentes
The Bellrays
Charles Juliet
Instances
#4
Le Théâtre du Fust
Jean-Baptiste André

DECEMBRE N°121
La Blanche
Coriolan
Puzzle Danse
Pierre-Yves Ginet
Dada Rock & Roll Guérilla
Antoine Hervé
Java et Winston McAnuff
Nieme Cie
Emmanuel Meirieu

Mars 2006 N°113  

François Guérif, directeur de Rivages / Noir

 

RIVAGES NOIR(S)
SUR LES QUAIS DU POLAR

Fort de l'engouement suscité l'an dernier lors de sa première édition, le festival Quais du Polar remet le couvert à Lyon du 31 mars au 2 avril en divers lieux de la ville et en présence de nombreux écrivains. Moult activités (librairie, parcours suspense, cinéma, concours de nouvelles, expositions, conférences, bal et théâtre de Guignol !) rythmeront les trois jours d'une manifestation au programme exponentiel, inséré dans ce journal et/ou disponible sur www.quaisdupolar.com.
Accompagné pour l'occasion par Donald Westlake, François Guérif, directeur de Rivages / Noir, viendra célébrer les 20 ans de cette collection qui aura permis aux aficionados de romans noirs de découvrir entre autres et en français dans le texte, James Ellroy, Tony Hillerman, Edward Bunker et plus récemment Dennis Lehane…


Entretien avec François Guérif, éditeur passionné et expert es sueurs froides !

Á l'aube des 20 ans de Rivages / Noir, êtes-vous simplement un éditeur comblé ?
Oui complètement et avant tout parce que l'aventure se perpétue ! Le fait qu'au demeurant, je continue à faire vraiment ce que je veux est évidemment appréciable.
En terme de bilan ?
Nous en sommes actuellement à près de 600 titres publiés, je ne sais à combien de millions de volumes vendus cela correspond mais très honnêtement, c'est impressionnant. Ce qui m'importe néanmoins au-delà des chiffres est tout bonnement que la chose existe; une famille d'auteurs dont certains sont là depuis le début, une famille qui s'est progressivement agrandie sans qu'à mon humble avis la qualité d'écriture en pâtisse, mais sur ce point, seuls les lecteurs peuvent en juger.
J'imagine que vous avez lu les 600 titres en question…
Absolument !
Et que vous continuez à lire énormément de manuscrits ?
Ça dépend mais c'est bien trois/quatre livres par semaine.
Existe-t-il des auteurs que vous regrettez aujourd'hui de n'avoir pu publier pour x ou y raisons ?
Oui c'est arrivé. Á titre d'exemple et même si j'ai sorti un de ses livres (ndlr : Putes, n°92 de la collection), j'aurais bien aimé publier l'intégrale de James Crumley ! Comme j'aurais aimé éditer La Moisson de glace de Scott Phillips et quelques autres bouquins de cet acabit…
Pelecanos ?
Ha lui sûrement ! Mais comme Patrick Raynal avait déjà commencé à le publier dans "La Noire", il n'en était pas question. Le côté de l'édition qui consiste à piquer les auteurs chez le voisin en mettant un plus gros chèque sur la table ne m'intéresse franchement pas.
Depuis le n°1, Liberté sous condition de Jim Thomson, en passant Le Dahlia noir (le n°100) jusqu'au n°603, le prochain David Peace à paraître, vous attendiez-vous à un tel succès ?
Non, et ne serait-ce parce que j'avais déjà connu trois échecs dans l'édition en la matière : Red Label, Fayard Noir et Engrenage International, collections qui se sont révélées éphémères… Le problème c'est de durer et il faut du temps à un jeune éditeur avant de recevoir un minimum de retour sur investissement; c'est pour cela que la plupart du temps, les collections s'arrêtent avant trente parutions. Mon coup de chance c'est bien sûr d'avoir publié Ellroy et le succès qu'il a connu en France dès la sortie de Lune sanglante (n°27) a permis de pérenniser Rivages / Noir.
Coup de chance ou choix artistique ?
Chance parce qu’Ellroy avait été déjà refusé par de nombreux éditeurs… donc ce n'est pas un écrivain que j'ai réellement "découvert"; choix artistique oui, parce que c'est la fonction que j'exerce en totale liberté au sein d'une maison (Payot & Rivages) dont je ne suis pas le propriétaire.
Une liberté que vous avez a priori assortie de principes qui gouvernent votre collection : suivi des auteurs, primauté du style sur l'intrigue, aspect fondamental de la traduction, respect de l'œuvre originelle etc.
Vous avez quasiment tout dit… Depuis que j'exerce ce métier, je me suis rendu compte que paradoxalement, les grandes collections qui aux yeux du public défendaient les auteurs de roman policier (La Série Noire, Le Masque, Presses de la cité etc.); de fait les maltraitaient aussi considérablement, dans le sens où il y avait une réelle standardisation du genre associée à des coupes monstrueuses ! Par exemple : les romans de Westlake que j'ai rachetés depuis, ont tous été sabrés de façon hallucinante lors de leurs précédentes parutions. Aussi parce qu'à une certaine époque, il n'était déjà pas question que la production d'un polar dépasse un certain budget; les romans noirs excédaient ainsi rarement 250 feuillets, une taille imposée par les éditeurs (ndlr : unité de mesure, un feuillet équivaut à 1500 signes c.-à-d. 25 lignes de 60 caractères, espaces compris).
Standardisation…
On soignait finalement plus le "style de la collection" (langage argotique, rythme de l'intrigue, limite du nombre de pages etc.) que l'on respectait le propre style de l'auteur. C'est dire que tout ce qui dans le texte en version originale n'accélérait pas l'action était susceptible d'être taillé, et qu'il était courant de prendre de grandes libertés avec la traduction dans un souci "d'adaptation". Certaines traductions étaient néanmoins très brillantes quand d'autres relevaient plus de la version "arrangée"…
Par exemple ?
Avec un livre comme Le Démon dans ma peau de Jim Thompson qui est pourtant un véritable chef-d'œuvre, quand en anglais l'auteur signifiait : "Est-ce que tu comprends ce que je te dis ?", cela donnait : "Est-ce que t'entraves la coupure ?" en version française. Dans L'Introuvable de Dashiell Hammett, la phrase : "Une jeune femme vêtue d'un tailleur bleu" se traduisait dans la Série Noire par : "… le châssis moulé dans un tailleur bleu" etc. Alors même si cet argot vieilli peut paraître marrant (?), c'est en l'espèce carrément trafiquer l'œuvre d'un écrivain.
Ça voulait dire que le roman policier était considéré comme un produit de foire ?
Ça signifiait surtout que l'on ne le prenait pas au sérieux, que l'on ne le traitait pas comme de la littérature. C'est pour cela que je disais à l'instant que c'est paradoxal parce que dans le même temps, ces collections ont fait un travail extraordinaire (et je ne reviens pas là-dessus) en nous faisant découvrir Chandler, Himes, Hammett et tous les grands ! Ils n'étaient simplement pas traités comme des écrivains à part entière. Á titre d'exemple, The long Good-bye de Chandler est paru amputé de 100 pages; vous imaginez le scandale si l'on avait fait pareil avec un Faulkner…
Si l'on continue d'opposer "La Noire", héritière de ce qu'il était convenu d'appeler la "littérature de gare", à "La Blanche", soi-disant représentante d'une certaine noblesse au niveau de l'écriture, cela doit vous ennuyer ?
Oui mais je crois que cette controverse appartient désormais au passé. Par contre, il y a une chose qui continue de m'ennuyer prodigieusement et je reviens au livre de Thompson, Le Démon dans ma peau : certaines œuvres majeures sont aujourd'hui encore pour des histoires de droits etc., disponibles en français uniquement dans des versions caricaturales…(ndlr : pour ce démon précisément, chez Folio) et ce n'est vraiment pas rendre hommage à leurs auteurs. Ni faire honneur aux textes. Je pense également à Comment vivent les morts ou Il est mort les yeux ouverts (ndlr : toujours chez le même éditeur) qui sont au départ des textes fabuleux de Robin Cook et qui méritent mieux qu'un ersatz de traduction. Il y a encore beaucoup d'autres exemples (voir Hammett et consorts) et j'aimerais vraiment que les choses changent.
(…) Vous expliquez-vous aujourd'hui le regain d'intérêt considérable pour le genre policier et/ou noir ?
J'ai l'étrange impression que le phénomène est cyclique même si actuellement ce regain a l'air de perdurer sans que je me l'explique véritablement. Pour vous répondre, je citerai plutôt Chabrol quand il parle de ses films : "Je cherche humblement à ne pas emmerder le spectateur et c'est très rare qu'avec un polar, on rate complètement son coup… ". Manière de dire que l'histoire d'un polar est souvent palpitante. Ensuite, je crois profondément que les gens se sont rendus compte que le monde dans lequel ils vivent est le monde du polar; un monde caché mais bien réel, un monde angoissant mais à la fois proche et captivant. Quand Ellroy énonce qu'il n'est pas un auteur de thriller mais bien un auteur historique, cela procède de la même idée : il décrit la "véritable histoire des Etats-Unis" comme celle d'un monde caché, en l'espèce l'histoire du crime ! Quoi qu'il en soit et pour en revenir aux cycles, lorsque j'ai commencé dans l'édition en 1978, on m'expliquait tout bonnement que le polar était mort… J'avais publié sur Red Label un livre de David Goodis et je me rappelle qu'à l'époque, un représentant du distributeur m'avait dis : "mais mon pauvre ami, plus personne ne lira jamais ce genre de choses". On sait depuis le succès auprès des lecteurs que Goodis a rencontré (post mortem) avec La Lune dans le caniveau et compagnie…
Si je vous dis qu'aujourd'hui le polar est devenu un produit de grande consommation ?
C'est peut-être vrai et je dirais tant mieux pour les auteurs ! Je ne pense pas d'autre part que cela nuise à la qualité d'écriture de ceux qui ont du talent; quant aux autres… c'est plus une question d'épiphénomène. On a de temps à autre l'impression d'être noyé sous une production démesurée et parfois médiocre mais il ne faut pas focaliser là-dessus, et a contrario il y a une vraie joie pour un éditeur à faire un succès avec un livre qui n'est pas facile. De toute façon, ce n'est pas la faute par exemple de Scott Fitzgerald si du jour au lendemain, il était la coqueluche "du tout Paris"et si dix ans après, tout le monde l'avait oublié… si vous voyez ce que je veux dire.
Parlant du polar, je crois que vous évoquiez une "littérature de la transgression"…
Oui parce que sa vocation est bien de nous emmener derrière la façade pour voir le monde tel qu'il est, non pas comme on voudrait nous le vendre.
La "philosophie" du Noir vous semble-t-elle symptomatique d'une époque ?
Elle me semble symptomatique de toute l'histoire du genre humain (!) si l'on considère que symboliquement, la première transgression est d'avoir croqué la pomme, et si l'on admet que le premier crime est celui de Caïn sur Abel.
A propos de genèse, François Joly (co-fondateur du festival Sang d'Encre à Vienne) nous expliquait que l'on pouvait peut-être trouver fin 19ème dans Les Misérables de Victor Hugo les prémices du roman policier et pourquoi pas dans Madame Bovary, ceux du roman noir… avant de revenir carrément à L'Odyssée ! Qu'est-ce que cela vous inspire ?
Que du bien. J'avais d'ailleurs mis en exergue de mon livre sur le film noir une phrase des Misérables : "Nous n'avons que le choix du noir".
Ressentez-vous jusqu'à "une attirance géographique" pour le lieu des intrigues de certains romans que vous publiez ?
Oui totalement, même si aujourd'hui je suis un peu moins "nomade". Pour revenir à Ellroy, nous étions justement allés voir à Los Angeles pour les besoins d'un film, le terrain vague où sa mère avait été assassinée, ainsi que le carrefour où Le Dahlia noir avait été coupé en deux… honnêtement, c'est assez singulier de se retrouver ainsi "au cœur de l'action" d'un roman. Les auteurs anglo-saxons ont d'ailleurs une géographie souvent très précise comme cadre de leurs intrigues; c'est par exemple le Boston insolite chez Lehane ou le Nottingham bigarré de John Harvey.
Edward Bunker disparu, y a-t-il aujourd'hui encore des auteurs dont le vécu dépasse la fiction romanesque ?
J'en suis persuadé. L'Idole des camés est par exemple un roman quasi autobiographique de Richard Stratton; il édite du reste lui-même dans un magazine américain d'autres auteurs actuellement emprisonnés. Je suis également certain qu'il y a encore nombre d'écrivains du passé qui ont eu en parallèle une vie incroyable et qu'il nous reste à découvrir. Dans le genre, je vais d'ailleurs publier à la rentrée prochaine un recueil de nouvelles de David Grubb (l'auteur de La Nuit du chasseur), à mon sens absolument magnifique… Et vous avez la primeur de l'information.
Scoop pour scoop, à quand le dernier volet de Underworld USA ? (ndlr : après American Tabloid et American death trip).
Ellroy est actuellement en train de l'écrire ! Donc après moult tergiversations, j'espère vraiment pouvoir le sortir l'an prochain.
Quels rapports entretenez-vous avec les auteurs que vous publiez, et justement avec Ellroy en particulier ?
Autant que possible des rapports d'amitié et c'est en quoi je vous parlais de grande famille; mais aussi et surtout des relations de confiance dans le travail. Avec Ellroy c'est un peu spécial parce que j'ai connu ses deux femmes, j'ai partagé sa chambre lors de nos nombreux voyages à L.A et ailleurs etc. A l'image de ses livres, c'est quelqu'un d'extrêmement actif (comme une "dynamo permanente" !), et qui place vraiment l'écriture au centre de sa vie : vous lui proposez par exemple d'aller je ne sais où signer cinq livres ou de partir pour une "croisière mirobolante", il choisira toujours de rencontrer ses lecteurs et/ou qui que ce soit à même de parler avec lui de son travail; un travail qui l'habite de façon obsessionnelle.
David Peace, Donald Westlake… A priori les projets ne manquent pas ?
Ha non pas du tout… Il y aura effectivement bientôt une nouvelle trilogie de David Peace qui va se dérouler au Japon, dans une base américaine au lendemain de la seconde Guerre Mondiale; il y a également Westlake, Ellroy, et beaucoup d'autres projets en cours avec notamment des auteurs français. Je ne comprends pas les éditeurs qui en viennent à se plaindre d'un soi-disant manque de manuscrits à publier…
Aujourd'hui, avez-vous néanmoins des regrets ?
Disons des regrets mitigés; de n'avoir pas pu justement publier tel ou tel livre, mais ça veut dire que le livre existe quelque part, donc ce n'est pas trop grave. Sinon je regrette de n'avoir pu rencontrer certains auteurs que j'ai publiés, et là je pense spécialement à Goodis, quand on sait la solitude qui a été la sienne, et bien sûr à Jim Thompson.
Jim Thompson dont La Rage Noire (n°47) continuera néanmoins d'irriguer les Rivages de la même couleur…

Laurent Zine