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Avec
le photographe Pierre-Yves Ginet cest le monde contemporain
tout vibrant de sa vive fureur qui fond sur le Centre dHistoire
de la Résistance et de la Déportation. Ce jeune
homme sensible, avide de rencontre, lil illuminé
de tant de belles idées, que les images de misère
et de massacres réussissent, par instant, à ternir,
invite le monde à se regarder au prisme de sa moitié
: les femmes. Dire simplement quelles sont ici et là
opprimées pour ce quelles sont, battues, violées
parce que fendues, dire quelles sont si souvent cantonnées
à un statut de victime, exclues des champs de bataille
comme des instances de pouvoir, nest rien. Dire pour être
galant, hypocrite ou juste un peu lourdaud quon les trouve
jolies, quon les aime toutes ah bien sûr puisque se
sont des femmes, cest souvent nier ce quil y a de
commun en elles et ce quil y a dextraordinaire, ce
quil y a de bon aussi bien que dignoble. Pierre-Yves
Ginet a décidé de les montrer sans fard, lorsquelles
font preuve et acte de beauté. Jai voulu
montrer celles qui sont un bout de la solution disait-il
à linauguration de lexposition. Il ne versera
pas dans le discours lénifiant, sexiste, inutile, de la
supériorité dun genre sur un autre, fut-il
féminin. Le photographe est allé traquer la beauté
des femmes, partout sur la planète, non pour les atours,
les fanfreluches dont elles savent pourtant se parer, ni pour
les charmes dont elles ne sont au demeurant pas dépourvues,
mais à cause de leur chair, à cause de leurs os,
qui se montrent nus sous la mitraille, sexposent à
tous les coups, à cause du défi quelles lancent
chaque jour autour delles. Il faut aller voir ces photographies
de femmes prises entre 2001 et 2003 en 17 endroits du globe. Elles
nous représentent nous, ici, maintenant, dès que
séveille en nous celle ou celui qui nest pas
lâche. Grâce à la très forte émotion
provoquée par lExposition intitulée Elles,
sous-titrée exister, résister
ici et ailleurs,
elles réconcilient en nous celle ou celui qui rêve
dun monde meilleur avec celle ou celui qui ne rêve
pas. Celle ou celui qui monte léchelle, celui ou
celle qui reste en bas
Pierre-Yves Ginet, comment vous êtes-vous intéressé
en particulier aux femmes résistantes ?
En 1991 je suis allé au Tibet, comme un touriste : car
je nétais pas photographe, au départ, et le
truc qui crève les yeux là-bas cest le génocide
en cours. Jy suis retourné régulièrement,
il ma été impossible de ne pas mintéresser.
A lépoque, alors quon nen parlait pas,
les moniales tibétaines organisaient 50 % des manifestations
contre loccupation chinoise. Durant quatre années,
jai visité 54 monastères, jai côtoyé,
photographié ces femmes. Il y a un dicton, là-bas,
qui dit si tu veux un roi, fais de ton fils un moine, si
tu veux une servante, fais de ta fille une nonne. Au plus
bas de la société, pourtant elles résistaient
et je les admirais.
Ce travail donna lieu à une exposition en 2000. Aujourdhui,
vous avez décidé de montrer des femmes résistantes
dans plus de 17 pays.
Dans cette accumulation des photographies et des situations, dans
la multiplication des visages, partout sur la planète,
jai voulu comme une preuve mathématique. Cest
la colère et la rage devant tant de débilité
humaine, cette violence universelle, ce cynisme qui sexerce
même au niveau du village, qui ma inspiré.
Je me suis intéressé aux femmes afghanes cachées
derrière linfamante burka, mais aussi au mouvement
Ni Putes Ni Soumises en France : car de la boue, il y en a ici
comme ailleurs. Ce travail est perturbant, pas toujours très
gai, mais jusque dans le pire des cloaques, ces femmes rendent
lespoir.
Votre intention est également politique ?
Oui, la vraie question est politique. Je veux prendre partie pour
elles. Le cynisme est ce qui pourrit tout, cest une façon
très intello de penser alors que les femmes que jai
photographiées, elles, pensent avec leur ventre. Je vis
en ce moment une histoire très belle, une rencontre avec
des élèves dun collège de Pierrelatte.
A linauguration de cette exposition, certaines sont venues
et je les ai présentées à Maria Ester Tello,
une dame de la Place de Mai. Elle leur a expliqué que depuis
le premier jour de leur révolte, les mères des disparus
dArgentine nont jamais réfléchies quavec
leurs tripes. Elles nont jamais rien calculé. Au
début elles étaient 14, elles se sont mises à
tourner autour de la Place de Mai, à Buenos-Aires, tout
simplement parce que sy rassembler était interdit,
et puis elles sont venues le jeudi parce le vendredi était,
paraît-il, le jour des sorcières : alors déjà
quon les prenait pour des folles
Elles ont une façon
de faire de la politique dénuée de cynisme.
Elles pensent avec le ventre, dites-vous :
est-ce à cause de leur capacité à donner
la vie ?
Je ne sais pas. Lidée me plaît. Il y a 10 ans
que je ne photographie que des femmes et oui je peux dire que
celles-là ressentent le monde avec leurs tripes, quelles
soient mères ou non. Mais je peux ajouter que des hommes
sont plus attachés à la vie que certaines femmes.
Il ny a pas dun côté les gentilles et
de lautre les méchants. Dailleurs, je ne suis
pas un méchant même si cette violence si répandue
je lai en moi, comme tout le monde. Hommes ou femmes, nous
avons tous un truc en commun avec Hitler.
Pourquoi le Centre dHistoire de la Résistance
et de la Déportation ?
Dabord parce que cest un endroit fort. Il se passe
quelque chose dans cette cave, une vraie émotion. Je crois
que cest un des meilleurs lieux en France, trop méconnu.
Le photojournalisme est plutôt destiné à la
publication mais lorsque jai cherché un financement,
mon projet nintéressait personne, ce nétait
pas suffisamment vendeur
La presse prend trop les gens pour
des cons. Heureusement que jai rencontré des gens
à la Mairie de Lyon et à la Région Rhône-Alpes
qui se sont rendus compte de ce que ces témoignages pouvaient
apporter à la population. Je vais depuis longtemps dans
les lycées et je peux vous dire que ça marche, les
mômes, mes photos, les histoires de ces femmes, ça
les bouscule.
Est-ce que vous y arriverez ?
Quoi ?
A changer le monde ?
Je changerais le monde. A mon échelle. En tous cas je ne
serai pas resté les bras croisés, même si
je ne suis quun photographe. Pour moi, le Rwanda est une
très grosse émotion
A nen plus dormir
pendant des semaines
Jusquau 11 mars au Centre dHistoire de la Résistance
et de la Déportation 04 78 72 23 11
Etienne
Faye
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