ARCHIVES
2006

JANVIER N°111
Système rudimentaire
Man

FEVRIER N°112
Melik Ohanian
Galerie Vrais Rêves
Le Compagnonnage
Boris Charmatz
Spade & Archer

MARS N°113
Expérience
Rivages noir
Da Silva
Gilles Chavassieux
Cie La Cordonnerie
Uppercut de femmes
Cie Accrorap
Lucien Attoun au TNP

AVRIL N°114
Killing Joke
Hushpuppies
Théâtre Craie
America, America !

MAI N°115
Paroles et Musiques
Théâtre du Grabuge
Les Intranquilles
Charles Pick
Les Tambours du Bronx
Les Anges mineurs
Robert MC Wilson

JUIN N°116/117
Johann Le Guillerm
Antoine Agoudjian

SEPTEMBRE N°118
Biennale de la danse 06
Serge Dorny
ARFI

OCTOBRE N°119
Party at Grnd Zero
Villa Gillet
La Tropa
La BF 15
Philippe Katerine
Jean-Claude Galotta

NOVEMBRE N°120
Virginie Despentes
The Bellrays
Charles Juliet
Instances
#4
Le Théâtre du Fust
Jean-Baptiste André

DECEMBRE N°121
La Blanche
Coriolan
Puzzle Danse
Pierre-Yves Ginet
Dada Rock & Roll Guérilla
Antoine Hervé
Java et Winston McAnuff
Nieme Cie
Emmanuel Meirieu

  Décembre 2006 N°121  

copyright Pierre-Yves Ginet / Rapho

 

Elles

Rwanda, Nyagarambo, juin 2005
Aline, 11 ans, et Dafrose Mukangarambe, 42 ans, devant leur maison.
En 1994, Dafrose et ses cinq enfants partis se réfugier dans l’église sont rattrapés par les miliciens. Ses enfants sont tués tandis qu’elle est frappée avec des machettes et violée. Aline, est l’enfant née du viol. Dix ans après le drame, Dafrose affiche une bonne humeur incroyable :
"Il y a bien pire que moi, je peux marcher, manger seule et j’ai ma fille, alors…".


Avec le photographe Pierre-Yves Ginet c’est le monde contemporain tout vibrant de sa vive fureur qui fond sur le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation. Ce jeune homme sensible, avide de rencontre, l’œil illuminé de tant de belles idées, que les images de misère et de massacres réussissent, par instant, à ternir, invite le monde à se regarder au prisme de sa moitié : les femmes. Dire simplement qu’elles sont ici et là opprimées pour ce qu’elles sont, battues, violées parce que fendues, dire qu’elles sont si souvent cantonnées à un statut de victime, exclues des champs de bataille comme des instances de pouvoir, n’est rien. Dire pour être galant, hypocrite ou juste un peu lourdaud qu’on les trouve jolies, qu’on les aime toutes ah bien sûr puisque se sont des femmes, c’est souvent nier ce qu’il y a de commun en elles et ce qu’il y a d’extraordinaire, ce qu’il y a de bon aussi bien que d’ignoble. Pierre-Yves Ginet a décidé de les montrer sans fard, lorsqu’elles font preuve et acte de beauté. “J’ai voulu montrer celles qui sont un bout de la solution” disait-il à l’inauguration de l’exposition. Il ne versera pas dans le discours lénifiant, sexiste, inutile, de la supériorité d’un genre sur un autre, fut-il féminin. Le photographe est allé traquer la beauté des femmes, partout sur la planète, non pour les atours, les fanfreluches dont elles savent pourtant se parer, ni pour les charmes dont elles ne sont au demeurant pas dépourvues, mais à cause de leur chair, à cause de leurs os, qui se montrent nus sous la mitraille, s’exposent à tous les coups, à cause du défi qu’elles lancent chaque jour autour d’elles. Il faut aller voir ces photographies de femmes prises entre 2001 et 2003 en 17 endroits du globe. Elles nous représentent nous, ici, maintenant, dès que s’éveille en nous celle ou celui qui n’est pas lâche. Grâce à la très forte émotion provoquée par l’Exposition intitulée Elles, sous-titrée exister, résister… ici et ailleurs, elles réconcilient en nous celle ou celui qui rêve d’un monde meilleur avec celle ou celui qui ne rêve pas. Celle ou celui qui monte l’échelle, celui ou celle qui reste en bas…

Pierre-Yves Ginet, comment vous êtes-vous intéressé en particulier aux femmes résistantes ?
En 1991 je suis allé au Tibet, comme un touriste : car je n’étais pas photographe, au départ, et le truc qui crève les yeux là-bas c’est le génocide en cours. J’y suis retourné régulièrement, il m’a été impossible de ne pas m’intéresser. A l’époque, alors qu’on n’en parlait pas, les moniales tibétaines organisaient 50 % des manifestations contre l’occupation chinoise. Durant quatre années, j’ai visité 54 monastères, j’ai côtoyé, photographié ces femmes. Il y a un dicton, là-bas, qui dit “si tu veux un roi, fais de ton fils un moine, si tu veux une servante, fais de ta fille une nonne”. Au plus bas de la société, pourtant elles résistaient et je les admirais.
Ce travail donna lieu à une exposition en 2000. Aujourd’hui, vous avez décidé de montrer des femmes résistantes dans plus de 17 pays.
Dans cette accumulation des photographies et des situations, dans la multiplication des visages, partout sur la planète, j’ai voulu comme une preuve mathématique. C’est la colère et la rage devant tant de débilité humaine, cette violence universelle, ce cynisme qui s’exerce même au niveau du village, qui m’a inspiré. Je me suis intéressé aux femmes afghanes cachées derrière l’infamante burka, mais aussi au mouvement Ni Putes Ni Soumises en France : car de la boue, il y en a ici comme ailleurs. Ce travail est perturbant, pas toujours très gai, mais jusque dans le pire des cloaques, ces femmes rendent l’espoir.
Votre intention est également politique ?
Oui, la vraie question est politique. Je veux prendre partie pour elles. Le cynisme est ce qui pourrit tout, c’est une façon très intello de penser alors que les femmes que j’ai photographiées, elles, pensent avec leur ventre. Je vis en ce moment une histoire très belle, une rencontre avec des élèves d’un collège de Pierrelatte. A l’inauguration de cette exposition, certaines sont venues et je les ai présentées à Maria Ester Tello, une dame de la Place de Mai. Elle leur a expliqué que depuis le premier jour de leur révolte, les mères des disparus d’Argentine n’ont jamais réfléchies qu’avec leurs tripes. Elles n’ont jamais rien calculé. Au début elles étaient 14, elles se sont mises à tourner autour de la Place de Mai, à Buenos-Aires, tout simplement parce que s’y rassembler était interdit, et puis elles sont venues le jeudi parce le vendredi était, paraît-il, le jour des sorcières : alors déjà qu’on les prenait pour des folles… Elles ont une façon de faire de la politique dénuée de cynisme.
Elles “pensent avec le ventre”, dites-vous : est-ce à cause de leur capacité à donner la vie ?
Je ne sais pas. L’idée me plaît. Il y a 10 ans que je ne photographie que des femmes et oui je peux dire que celles-là ressentent le monde avec leurs tripes, qu’elles soient mères ou non. Mais je peux ajouter que des hommes sont plus attachés à la vie que certaines femmes. Il n’y a pas d’un côté les gentilles et de l’autre les méchants. D’ailleurs, je ne suis pas un méchant même si cette violence si répandue je l’ai en moi, comme tout le monde. Hommes ou femmes, nous avons tous un truc en commun avec Hitler.
Pourquoi le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation ?
D’abord parce que c’est un endroit fort. Il se passe quelque chose dans cette cave, une vraie émotion. Je crois que c’est un des meilleurs lieux en France, trop méconnu. Le photojournalisme est plutôt destiné à la publication mais lorsque j’ai cherché un financement, mon projet n’intéressait personne, ce n’était pas suffisamment vendeur… La presse prend trop les gens pour des cons. Heureusement que j’ai rencontré des gens à la Mairie de Lyon et à la Région Rhône-Alpes qui se sont rendus compte de ce que ces témoignages pouvaient apporter à la population. Je vais depuis longtemps dans les lycées et je peux vous dire que ça marche, les mômes, mes photos, les histoires de ces femmes, ça les bouscule.
Est-ce que vous y arriverez ?
Quoi ?
A changer le monde ?
Je changerais le monde. A mon échelle. En tous cas je ne serai pas resté les bras croisés, même si je ne suis qu’un photographe. Pour moi, le Rwanda est une… très grosse émotion… A n’en plus dormir pendant des semaines…


Jusqu’au 11 mars au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation 04 78 72 23 11

Etienne Faye