|
P. Cibille©
|
|
Les
Intranquilles
Johann
Le Guillerm
D'abord
un chapiteau planté au milieu d'un parc, puis les
gradins qui enserrent l'espace pour mener à la piste,
ce cercle névralgique où tout se joue. La
piste, donc, ceinte de filets de sécurité,
tout en ombres et lumières au centre de laquelle
se tient un homme athlétique, torse nu et muscles
bandés, visage taillé à la serpe et
regard bleu insondable. Chaussé de barbares poulaines
de fer cliquetantes, il arpente l'espace, cape rouge au
vent et fouet cinglant l'air. Il est seul en scène,
exception faite de ses deux musiciens acousmaticiens qui
jouent live en bord de piste et d'éclairagistes qui
font vivre aussi à vue la lumière. Un corps
élastique et glabre qui se plie sans fin, muscles
qu'on voit saillir, une main comme articulée aux
doigts exagérément longs, membres qui se contorsionnent.
Dompteur de féroces animaux, équilibriste
sur bouteilles, manipulateur d'objets et surtout gladiateur
forcené; des bassines-chevaux, des rouleaux de tissus
animaux, des livres gloutons, un serpent de fer et autres
machines infernales animées. Le monde selon Le Guillerm
est impalpable, chimérique, bien sûr inénarrable,
déstabilisant aussi. Un spectacle de ce performeur-artiste-chercheur
(puisqu'il est un peu tout ça) se voit, se vit intensément
donc ne se raconte pas, ne se décrit pas ni ne s'explique.
Un peu comme un secret bien gardé qu'on ne partage
pas facilement, une expérience insensée et
fragile qui vous laisse une marque indélébile.
|
|
Johann
Le Guillerm : issu du CNAC, passé ensuite chez
Archaos, Volière Dromesko et Cirque O avant un premier
spectacle solo, Où ça, qui marque déjà
les esprits et fait référence dans l'histoire
du cirque contemporain. S'ensuit un voyage autour du monde "dans le but de me faire une idée de l'atmosphère
terrestre globale. Parce que je travaille pour les hommes.
Il me fallait me balader sur les cinq continents pour éprouver
ce monde, en prendre la température. Il y mène
des expériences avec des populations minoritaires
(sociétés tribales, personnes handicapées
et traumatisées) sur les pratiques majoritaires de
l'homme." Entendez sur l'équilibre sur pied
et le phénomène de verticalité, puis
aussi la manipulation des prothèses. Pratique majoritaire,
pratique minoritaire ou la conceptualisation formelle de
pratiques de notre environnement quotidien ? "Les
pratiques minoritaires sont des choses peu pratiquées
mais praticables par tous. Qui ont le pouvoir d'intéresser
l'homme. Des pratiques glissantes dans le sens qu'elles
peuvent se dévaloriser en se vulgarisant. Ça
devient alors une pratique majoritaire." De ces
expériences, il tirera les grandes lignes de son
travail. Interrogation incessante sur l'équilibre
et le déséquilibre, deux notions intrinsèquement
liées. Notion récurrente d'instabilité. "Je considère l'instabilité comme
une forme d'équilibre. Je pense même que l'équilibre
est une instabilité tenue. L'équilibre c'est
le passage d'un extrême à un autre. Quelque
chose qui ne s'arrête jamais. Un espace de mouvement." Et surtout cette quête obnubilée sur le point
(le projet Attraction), au centre de tous les possibles.
Puisque tout est point. Comment est fait un point ? Comment
peut-on l'observer ? Comment un déplacement de points
peut-il modifier la perception ? Repartir pour cela de zéro.
Pour expérimenter et dresser méthodiquement
toutes les variantes possibles. Sans contrainte, sans a
priori. Johann Le Guillerm (quelque part entre Pyrrhon,
Léonard de Vinci, Hume et le scepticisme du siècle
des Lumières ?) peut ainsi vous affirmer, en vous
regardant droit dans les yeux, que 1+1 n'égalent
pas obligatoirement 2 ! Défi permanent posé
aux lois connues et aux repères inventoriés. "Ce que l'on voit nous cache toujours quelque chose
que l'on ne voit pas." Il travaille donc pour cela
sur la forme et le mouvement qui interfèrent sans
fin l'un sur l'autre. Puisque l'objet, représentation
arrêtée de l'idée, permet de fixer la
pensée a priori non matérielle. Bienvenue
donc dans son antre d'apprenti sorcier. Murs tapissés
d'arabesques, de croquis déments, de spirales décortiquées,
de pelures d'oranges séchées aux pliages tarabiscotées,
d'élastiques torturés ou d'ampoules recouvertes
de signes. Premières ébauches qui conduiront
à force d'expérimentations, forcément,
à l'une de ces machines démentes qui l'accompagnent
sur scène. Allez donc visiter son Observatoire et découvrir quelques-unes de ces improbables formes
qu'il a malmenées puis reconstituées en pâte
séchée. Ou encore déambuler dans
Monstration, ce chantier témoin de ses expérimentations
et de sa recherche.Et le cirque là-dedans ? "Je
considère plus la recherche (Monstration, L'Observatoire)
autour du point comme un cercle tantral. Le fait de montrer
ces pratiques minoritaires déstabilise le spectateur.
Il reçoit une nouvelle information, quelque chose
dont il n'a pas l'habitude. Le temps d'ajustement de ce
nouveau repère parmi les siens forme une sorte de
chaos mental qui peut induire l'émotion ou, en tout
cas, qu'on pourra traduire comme une émotion. Ce
qui m'intéresse dans cette histoire de cirque, c'est
justement cette notion de chaos mental." Déstabiliser,
un maître mot chez ce chercheur empirique. Qui commence
d'abord par lui-même. "Je cherche à
induire un traumatisme qui, ensuite, fait partie de la personne,
de sa conscience puisqu'elle a vu. Mon ambition n'est pas
de faire plaisir ou de rendre heureux mais d'atteindre de
manière positive ou négative. Atteindre le
spectateur pour le faire réagir aujourd'hui ou demain.
Une histoire de point de vue de chacun."
Secret ne ressemble à rien de connu. Quelque chose
de très fragile, qui peut basculer en permanence.
Parce qu'il y est question d'homme et de ses limites ("L'homme
vient voir l'homme pour peut-être s'étonner
d'en être"), d'improvisation (dans le jeu musical,
la mise en lumières qui est entièrement mécanique),
de glissements et surtout d'instabilité. Le fameux
grain de sable qui grippe la machine. Johann Le Guillerm,
à mi-chemin entre archaïsme et innovation, recrée
le numéro de cirque de A à Z. Pousse ses limites,
provoque la peur du spectateur, prend des risques, essaye
d'attraper ses rêves
autant de pistes qu'explore
cet artiste hors norme qui font le jeu du cirque
pour
exercer une attraction totale. Celle du cirque. Le cirque
d'ailleurs, selon Johann Le Guillerm, étant "cet
espace de diffusion excentrique. Un lieu d'attraction où
convergent les points de vue différents sur une même
chose. Un attroupement autour d'un centre où l'ensemble
a tout vu mais où chacun n'a vu qu'une face de l'ensemble
" Sidérant, inquiétant et absolu.
Festival Les Intranquilles, Parc Chazière, du
6 juin au 1er juillet, 04 78 39 10 02
Anne
Huguet
|