|
Le
Tigre bleu de l'Euphrate
|
|
Gilles
Chavassieux
ne renonce pas
"Les
Ateliers" est la maison d'un homme aimable et accueillant
qui, inlassable, consacre sa vie au théâtre
: Gilles Chavassieux. En mars, le metteur en scène
y montera deux pièces : une création, Hiver,
signée du Norvégien Jon Fosse dont l'écriture
poétique, répétitive, syncopée,
et les phrases juste amorcées semblent directement
émaner du ventre; puis Le Tigre bleu de l'Euphrate,
de Laurent Gaudé. |
|
Du
17 au 26 mars, vous présentez Hiver, l'histoire
d'un homme et d'une femme qui se croisent dans un jardin
public...
Oui, mais j'ai préféré changer le
lieu de leur rencontre. Il m'a semblé intéressant
que la scène se passe dans un quartier en restructuration,
c'est-à-dire entre les immeubles en construction
et ceux en déconstruction. Le couple surgit de cette
tension entre deux univers. Il y a des flux entre eux. C'est
d'abord le hasard qui les met en présence. L'homme
est en avance à un rendez-vous d'affaire, il attend
sur un banc dans un espace public. Il y a une femme en détresse,
prise de boisson, qui l'interpelle : "je te connais".
Lui, surpris, finit tout de même par l'emmener dans
sa chambre d'hôtel. Ils ne font pas l'amour. Elle
s'endort. Et quand elle se réveille, c'est elle qui
ne le reconnaît pas. Ensuite, ils se retrouvent tous
les deux sur le même banc qu'au début. Mais
cette fois-ci, le mouvement est inverse : c'est l'homme
qui interpelle la femme. "Ne t'en va pas !" La
pièce se termine dans la chambre d'hôtel sur
un désir vivant et réciproque.
Le style de Jon Fosse semble particulièrement
exigeant...
Il fallait des acteurs très habités, comme
Jacques Bonnaffé et Ariane Dionysopoulos, à
cause de ce texte lent, sans ponctuation. Les écritures
contemporaines sont très souvent minimalistes, difficiles
à travailler. Mais d'une manière générale,
le metteur en scène a un rapport curieux au texte
: il le revisite constamment, comme un talmudiste le Talmud.
En période de travail, je n'ai que le texte en tête.
Il y en a que pour lui. Pourtant, je suis toujours là,
avec mon passé, mes lectures, mes références...
Dans Hiver, par exemple, je sais que Georges Bataille n'est
pas loin, qu'il m'influence.
Une mise en scène, c'est une re-création
d'un texte par un autre artiste ?
Toute mise en scène est douloureuse pour un auteur.
Ici, je n'ai pas toujours respecté les didascalies.
J'ai également ajouté trois personnages qui
ne sont pas dans le texte original. D'abord un très
jeune couple, dont l'histoire est racontée silencieusement
en prologue. Puis un personnage typique de Jon Fosse, le
ramasseur de bouteille, une sorte de marginal un peu transparent.
J'ai demandé aussi à une musicienne chinoise
de grand talent, Yi Ping Yang, de composer une musique originale
pour ce spectacle. Ce sera intéressant de voir s'accorder
sa rythmique avec celle des mots.
Yi Ping Yang est aussi à l'affiche du Tigre bleu
de l'Euphrate.
Oui, elle est même présente sur scène
avec ses instruments dans cette pièce de Laurent
Gaudé que nous reprenons à partir du 28 mars.
Yannick Laurent joue le rôle d'Alexandre le Grand
dans ses derniers instants. Je trouve très belle
l'idée qu'Alexandre ait commencé à
mourir le jour où il a renoncé à avancer.
Ce n'est pas Salammbô, le roman de Flaubert, la civilisation
contre les barbares. Au contraire, le conquérant
se rend compte qu'avant de partir de chez lui, avant de
se saisir du monde, il n'avait rien appris. Malgré
tous les raffinements de son éducation, il n'était
alors, lui, qu'un barbare. Il réalise que c'est en
mettant sa vie en jeu que l'on peut passer à l'état
de culture. Le Tigre bleu de l'Euphrate est dans le répertoire
des Ateliers, comme Hiver devrait en faire partie.
Comment choisissez-vous les pièces que vous programmez
aux Ateliers ? Vous avez une ligne éditoriale ?
Avec Nicole Lachaise, nous ne sommes pas dogmatiques. Nous
sommes des spectateurs avant tout. Aux aguets, toujours
à la recherche de textes et de gens nouveaux. Après,
ce n'est pas facile de monter un spectacle : j'ai trois
projets sur le feu pour la saison prochaine, et je sais
que je n'en monterais qu'un. En revanche, nous pouvons programmer
sur de longues séries, ce qui laisse du temps pour
qu'une pièce s'installe. Et si nos budgets sont raisonnables,
c'est que nous voulons que l'artistique prime sur la technique.
Chaque année, nous produisons un jeune metteur en
scène, tel Simon Delétang en 2006. Il y a
un côté formation, mais c'est surtout une façon
de lui donner les moyens de travailler. Car les Ateliers
sont un lieu de metteurs en scène.
Etienne
Faye
|