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Dix Phèdre, 2500 ans de théâtre. Huit comédiens compagnons, douze heures de spectacles, quatre semaines. On pourrait ainsi décliner les chiffres à l'envi jusqu'aux tarifs du spectacle, inexistants la première semaine, dérisoires les suivantes. Le fait est là : le projet des Dix Phèdre, mené par le Nouveau Théâtre du Huitième jusqu'au 16 avril tient de l'énorme, du gargantuesque et de l'inédit. De généreux en somme, dans la veine de ce que la compagnie des Trois-Huit, qui veille sur les lieux, sait réserver au public.
Imaginez : pour leur deuxième année d'apprentissage au théâtre, les apprentis comédiens (en contrat de qualification par le biais du compagnonnage-Geiq Théâtre, un dispositif unique d'emploi et de formation) se voient proposer d'incarner les Phèdre, Hyppolite ou Thésée de dix auteurs différents, depuis Euridipe ou jusqu'à Per Olov Enquist, en passant par Sénèque ou Sarah Kane. Enchaîner dix créations en une semaine ? L'exercice de style confine au casse-gueule. Il rappelle la crânerie de Phèdre qui devient l'amante de son beau-fils Hyppolite pendant l'absence de son mari Thésée. Phèdre se consume d'amour et de désir, brave les interdits presque à la folie. La ligne de force de l'ensemble réside en partie dans la force et la complexité de son personnage. C'est un des comédiens qui l'explique simplement : "ce travail autour de Phèdre est comme un seul et même arbre d'où il pousserait plusieurs branches et au bout des branches, des feuilles."
Mais il y a une autre cohérence : le mouvement qui rapproche des uvres très anciennes à des plus récentes. De leur confrontation résulte un choc des styles qui, des alexandrins à la langue laconique de Sarah Kane, fait approcher la réalité de cette femme dans son universalité. Témoins, les deux premiers spectacles présentés, font se succéder sur scène un texte de Robert Garnier, auteur français du XVIème siècle et un autre du dramaturge contemporain Eugène Durif.
Ici, les personnages s'expriment en vers et là, la langue est comme explosée, crachée, ressassée, expulsée, traduite en signes de main. Qu'importe : on en sort chamboulé par tant de désir, de peur et de rage. Jeunes apprentis, les comédiens sont pour la plupart épatants de maturité dans les rôles de personnages plus âgés. Dans le texte de Durif, notamment, ils alternent monologues, dialogue et pièces de chur avec fougue dans un climat électrique. La scénographie, signée Céline Bertrand, participe sobrement à la compréhension du texte : en fond de scène deux tentures rouges dominent un rideau plastifié plus ou moins proche devant lesquels sont rangés les huit lits d'hôpital qui vont devenir un élément central du jeu, où les acteurs dorment, se blottissent, rebondissent au gré des changements de jeu.
Côté lumière, Nicolas Boudier a composé avec l'obscurité de la nuit traçant ici des lignes claires, nimbant là les cheveux d'une femme, baignant ailleurs d'une clarté zénithale. Les Phèdres parlent aussi un duel entre une femme et un homme. Un dialogue d'ombre et de lumière.
Les Dix Phèdres d'après Euripide, Durif, Sénèque, Gide, Kane, Enquist, Escalante, Tsvetaeva, Ritsos, Granier Racine
Florence Roux |