ARCHIVES
2005

JANVIER N°100
Peuple de l'Herbe
Angelin Preljocaj
Boris Charmatz
Guy Walter, les Subsistances

FEVRIER N°101
Ez3kiel
The Embrooks
Bertrand Betsch
Institut Cervantès
Ariane Mnouchkine
(1ère partie)

MARS N°102
Improvisators Dub
Grnd zero
Association Survie
Red
Franck II Louise
Ariane Mnouchkine
(2ème partie)

For The Beat-Punks

AVRIL N°103
High Tone
Tinariwen
Les Trois-Huit
Joann Sfar
Dennis Lehane
The Fall

MAI N°104
Nuits sonores
Disk'Over
Jean-Louis Sakur
Mathurin Bolze
The Brian Jonestown Massacre

JUIN N°105/106
Les Intranquilles
Forum Réfugiés
Keith Jarrett
The Stooges

SEPTEMBRE N°107
Grnd Zero
Jun Märkl
La Hors De
Noah Gelber
Russell Banks

OCTOBRE N°108
Dimitri Naéditch
La Phaze
Le Bleu du Ciel
Mark Tompkins
Abou Lagraa

NOVEMBRE N°109
Kali Live Dub
The Young Gods
Avatarium
Klotserman
Kwal
Serge Teyssot-Gay & Khaled Aljaramani
Michel Raskine
Gilles Pastor
Biennale d'Art Contemporain
Hamid Ben Mahi

DECEMBRE N°110
Christian Schiaretti
Gwenaël Morin
Philippe Manœuvre
The Gun Club

  MARS N°102  

 

Franck II Louise


Chorégraphe, musicien surdoué, pionnier du mouvement hip-hop dans les années 80, Franck II Louise est un passionné de l'énergie hip-hop, et au-delà du simple travail sur la gestuelle, un obsédé de la musicalité du corps. Il présente à Vénissieux, 1st Konnexion, première étape d'une recherche où les danseurs sont reliés à un ordinateur par des capteurs qui permettent d'entendre le mouvement, à partir d'une émotion générée. Pour avoir vu une répétition, le travail est réellement intéressant. Il part d'un langage hip-hop qui abandonne la simple forme, pour aller saisir dans un jeu de retour simultané corps/son, l'intériorité du danseur peu habitué à être bousculé du dedans. Les mouvements et l'espace s'amplifient et forcément la danse s'invente et se crée autrement. Et tout le pari est là !

Depuis les années 80, comment avez-vous regardé l'évolution de la danse hip-hop en France ?
Ce qu'on a fait en France est exceptionnel. Le hip-hop s'est développé partout dans le monde, mais ici, on a développé un bagage par rapport à la danse contemporaine sans commune mesure avec d'autres pays. Il y a des crews, des battles, des performers, mais créer des compagnies hip-hop, il n'y a qu'en France que c'est possible. Le système de l'intermittence y est pour beaucoup et ça a été pour nous un moyen d'intégration incroyable. On a pu mettre les pieds dans un théâtre, et moi j'y ai trouvé un outil fabuleux pour rêver, créer mes univers. On est passé de la rue à la scène. Bien sûr, tout ça ne s'est pas fait sans douleur, puisqu'il a fallu aussi intégrer des codes existants et perdre des choses qui n'étaient plus représentatives des adhésions de la tribu.
En même temps, il n'y a pas beaucoup de compagnies et depuis les années 90, elles ne se renouvellent pas ?
Oui, parce que c'est toujours difficile. A la base, c'est un art populaire et on est confrontés à des gens qui sont bien installés, une culture dominante qui a des références différentes des nôtres. On rencontre encore le mépris, la comparaison avec d'autres spectacles plus évolués, plus intelligents. Et ça c'est blessant, parce que ça te ramène toujours à ton identité de départ. Même si cela a évolué, notre art est toujours considéré comme de seconde zone. Dans les années 90, il y a eu l'explosion, c'était super. Au bout d'un moment, on nous disait, oui mais qu'est-ce que vous avez à dire ? On n'a pas forcément des choses à dire, mais on a une générosité d'énergie, il y a des gens qui aiment voir ça et on remplit les salles, il y a un vrai public pour ça.
Est-ce que selon vous, la gestuelle hip-hop que l'on voit dans les spectacles a évolué ?
Pas beaucoup non, c'était bien il y a 20 ans. C'est dans les Battles que ça évolue vraiment. Pour se défier et être meilleur que les autres, les jeunes inventent sans arrêt. Ce que je regarde moi, c'est comment les compagnies défendent un propos, créent des univers. Seulement là où je suis en manque, c'est dans le corps en tant que matière. J'ai travaillé avec de nombreuses compagnies de danse et beaucoup fonctionnent de la même manière. Elles réchauffent des codes, font des enchaînements et comptent. Rien n'avance, c'est toujours la même chose. Là où ça devient intéressant, c'est quand il y a une interprétation, un charisme du danseur. Mais peu de chorégraphes s'attaquent au travail du corps en tant que matière et encore moins, sont préoccupés par la musicalité du mouvement.
1st Konnexion que vous présentez à Vénissieux, est donc une première étape de recherche ?
Oui, c'est un moyen de valider l'état de mes recherches avant d'aboutir sur le prochain spectacle Konnecting saouls et qui sera le second volet d'une trilogie, après Drop it. Je voulais sortir de la notion de pensée collective du hip-hop pour trouver une singularité du danseur. Dire au danseur hip-hop qu'il est différent d'un autre, qu'il a une sensibilité. Aujourd'hui encore, c'est un truc de fou que de parler de sensibilité dans ce milieu. Tout de suite, c'est la carapace, le refus, sensibilité égale féminin, donc pédé. C'est ce que j'ai commencé à dénoncer dans Drop it, en voulant faire sortir des électrons libres du groupe. La culture hip-hop, c'est encore le groupe soudé qui n'a rien à dire, qui ne pense que d'une seule voix, qui ne vit que de son énergie. Mon obsession, c'est comment sortir de la tribu sans couper le cordon. Avec Konnecting saouls et le travail des capteurs, j'ai trouvé un outil pour mettre en confiance le danseur. Parce que tout à coup, en entendant bouger son corps, il est en confiance et se sent plus fort. Je veux que les danseurs arrivent à se libérer de ce carcan que sont les codes du hip-hop et qu'ils arrivent à en jouer, travailler sur des mouvements qui soient en relation avec leurs tripes, leur sensibilité.
Pour cela, il faut passer par les nouvelles technologies ?
Oui, car on est une génération qui a grandi avec ça, moi, mes amis, on a tous des ordinateurs, du matériel informatique. La technologie fait partie du quotidien des danseurs, et si ça peut les aider à avancer, ils accepteront de travailler autrement. Avant de créer cette pièce, j'ai fait un an de recherche pour mettre au point le programme informatique, comprendre comment marche un capteur et ce que l'on peut faire avec. Maintenant, il faut que je travaille en même temps, si je cherche quelque chose qui soit dans une réalité, il faut que je travaille avec les capteurs, et là, ça devient difficile.
Pour bien comprendre : le danseur est dans un état donné, cet état se traduit dans le corps qui transmet par un capteur, la musicalité de l'état dans lequel il est ?
Dès que le danseur déclenche un mouvement, le capteur envoie des informations à l'ordinateur qui va piloter un son. Le danseur va entendre ce son, donc son propre geste, et aussitôt qu'il l'entend (dans la fraction de seconde), avec l'émotion qu'il ressent, il modifie son comportement. La nature du son qu'il perçoit modifie sa façon de gérer son énergie. L'ordinateur et le capteur n'attendent que des informations du corps, celui qui contrôle tout ça, c'est le danseur. Ce qui est intéressant c'est que la musique sera composée en direct, il y aura bien sûr, une partition mais elle ne sera jamais la même que la veille. C'est comme dans un orchestre où l'on n'est pas dans le même état tous les jours, on ne triche pas, on est vraiment dans le spectacle vivant. A terme, je voudrais pouvoir piloter la lumière, structurer l'espace en fonction de l'écriture chorégraphique, en fonction de la position des danseurs. La musique est étroitement liée à l'énergie du danseur, à l'état du danseur sur le moment. J'en ai pour plusieurs années à travailler là-dessus, mais je sais ce que j'ai à dire avec ça et j'irai jusqu'au bout.

Martine Pullara