Après
Père, de Strindberg, Christian Schiaretti renoue avec le Moyen-Age,
ici réinventé par Paul Claudel début XXème
et avec un mysticisme qu'il ne déteste pas. Dans L'Annonce
faite à Marie, créée en novembre au TNP et représentée
du 9 au 21 décembre, il entraîne donc ses comédiens
dans un mystère religieux où une ruralité très
stylisée, côtoie le miracle d'une résurrection.
Une manière de célébrer Claudel, l'auteur, 50
ans après sa mort, le 23 février 2005.
D'abord, autant enfoncer quelques portes ouvertes, histoire de les
refermer. L'Annonce faite à Marie a peu de chance de gagner
le Molière du one man show comique, s'il existe : ce n'est
pas un one man show. Secondement, L'Annonce faite à Marie traite
effectivement de religion, à la manière des mystères
du Moyen-Age, avec un départ pour Jérusalem, le sacrifice
d'une vie, un miracle à la clef -sur scène, pour de
vrai. Bon, voilà. Les choses sont dites. Comme si, avant d'aller
écouter et voir un beau texte sur la difficulté d'aimer,
de vivre et de mourir, il fallait aussi se confesser. Basta !
La pièce, que Claudel avait d'abord écrite à
l'âge de 24 ans, puis qu'il a réécrite et remaniée
plus tard, raconte, dans un Moyen-Age réinventé, comment
la jeune, tendre et belle Violaine, embrassant le lépreux Pierre
de Craon, constructeur de cathédrale, précipite sa vie
dans une fuite sacrificielle, alors que son père, riche paysan,
part en croisade, que sa mère meurt, que son fiancé
Jacques l'abandonne pour épouser Mara, sur ennemie, pourtant
si proche. En effet, si tous les couples (le père et la mère,
Violaine et Pierre, Violaine et Jacques, Jacques et Mara
) paraissent
voués à la finitude, celui de Mara et Violaine, malgré
toute la violence de leurs relations, est finalement le seul qui tienne
la route -et donne même lieu au miracle qu'annonce le titre.
Et si Dieu occupe le terrain, ce duo sororal en contraste (le bien/le
mal, l'incarné/le désincarné), exprime, comme
de nombreux autres dans la littérature, toute l'ambivalence
de l'être. Le doute. Laurence Besson, dans Mara et Jeanne Brouaye,
Violaine, donne d'ailleurs une belle version, à la fois tenue
et débridée, de la célèbre scène
de la résurrection.
De même, les comédiens sont impeccables. Serge Maggiani,
magnifique Pierre de Craon, Anne Benoit, la mère, Olivier Borle,
dans Jacques Hury et André Falcon qui, à 80 ans, campe
Anne Vercors, le père, juste et déterminé (c'est
lui qui, lors d'une recréation à la Comédie française,
en 1955, interprétait Jacques). Le phrasé, d'une grande
précision, la phrase déliée, laissent parfois
s'échapper des éclats vifs -d'amères saillies
de Pierre de Craon, certaines ruminations de Mara, des regrets d'Anne
Vercors, les mots d'amour de Violaine
Mais si cette sobriété du jeu est propice à l'écoute
du texte, on se demande si elle ne s'accompagne pas non plus d'une
certaine contrainte des mouvements. En effet la mise en scène
de Christian Schiaretti, qui stylise le monde rural, a quelque chose
de hiératique qui engourdit parfois le jeu dans le rituel.
De même, la scénographie présente un décor
sur deux étages (un dessus lumineux et un dessous plus obscur)
: une espèce de praticable spartiate où les comédiens
manqueraient de largeur (au-dessus) et de hauteur (en dessous). Tout
cela n'est sûrement pas anodin mais il en résulte tout
de même une légère gêne aux entournures.
Heureusement, la musique d'Yves Prin, dirigée par Thierry Ravassard
(cor, percussions, synthétiseur, clavecin) étire par
moment l'espace, assombrit ou éclaircit l'atmosphère,
assouplit les angles !
De cette Annonce faite à Marie, mise en scène par Christian
Schiaretti, il reste donc une impression douce et amère -si
l'on se tient les côtes, c'est pour mieux peser le poids de
la vanité- et quelques images, dont la première scène.
Violaine et Pierre de Craon s'entretiennent sur la vie et l'amour,
sur la sainteté et la chair autour d'un gros cheval de labour,
rouge sang, monté sur des roulettes. Juste avant leur baiser
furtif.
Florence
Roux