|

Johanna Van Meuler©
|
|
Pierre
Baux
"Montrer
l'écriture en train de se faire"
Loin
de l'image compassée d'une nostalgie bercée par l'océan,
l'écriture de Fernando Pessoa est toute vitalité, rythmes,
modernité
Les membres de la compagnie de théâtre
Irakli et le compositeur de jazz Dominique Pifarély s'en emparent
pour proposer un spectacle à cinq instruments : deux voix,
un violon, un alto, une contrebasse. Dans le hangar des Subsistances,
du 15 au 23 octobre, comédiens et musiciens tenteront de faire
sonner et résonner Le Passage des heures, une "ode sensasionniste"
d'Alvaro de Campos, l'un des plus célèbres hétéronymes
du poète portugais. Entretien avec Pierre Baux, metteur en
scène. |
|
Qu'est-ce qui vous a conduit à monter Le Passage des
heures ?
C'est d'abord un choc de lecture. Très vite, nous avons lu
ce poème à voix haute. Ecrit au début du XXème
siècle, il annonce les écritures les plus modernes et
bouscule l'image qu'on a trop souvent de Pessoa, d'un Lisbonne sous
la pluie
Il contient un excès, un rythme, une hystérie,
une folle vitalité qu'on a envie de faire sentir sur scène.
En créant la compagnie Irakli, il y a quelques années
avec Violaine Schwartz et Célie Pauthe, un de nos objectifs
était, entre autres, de monter des textes qui n'appartenaient
pas au théâtre, en cherchant par exemple à mettre
en scène une certaine poésie orale. Nous avions déjà
présenté un texte de Francis Ponge
Avec Pessoa, aujourd'hui, vous retravaillez avec le musicien Dominique
Pifarély. Pourquoi ?
Le Passage des heures est une "ode sensationiste", donc
un poème destiné à être mis en musique...
Travailler avec Dominique Pifarély nous permet d'aller au-delà
du sens des mots et de chercher à rendre les sensations du
texte, son rythme. C'est aussi un défi. Le rapport texte musique
est toujours difficile. Il faut équilibrer pour qu'aucun des
deux arts ne prenne le devant sur l'autre
Il y aura une voix
d'homme et une voix de femme, mais aussi un violon (Dominique Pifarély
est violoniste), un alto et une contrebasse. Ces trois instruments
sont de même nature, avec des langages pourtant très
différents. Cela renvoie à l'idée de la démultiplication
du soi si présente chez Pessoa. Et sur scène, il n'y
a pas d'un côté les acteurs et de l'autre les instrumentistes,
mais les cinq éléments du même moi.
Comment avez-vous travaillé avec les musiciens ?
Nous avons d'abord beaucoup travaillé à la table, au
sein de la compagnie Irakli et avec le traducteur, Patrick Quillier,
pour essayer de décortiquer le texte, d'en démêler
les fils. Nous avons procédé à quelques coupes
mais conservé l'ordre du poème dans sa version de la
Pléiade. Puis nous avons encore travaillé à la
table avec Dominique Pifarély qui, de son côté,
avait déjà composé des morceaux, des espèces
de réservoirs de musique qui pourraient s'inscrire à
tel ou tel moment du spectacle
Enfin nous avons essayé
de prévoir le plus possible de choses avant les répétitions,
peu nombreuses. Les représentations montreront une étape
de ce travail qui laissera une grande part à l'improvisation,
tant avec les instruments qu'avec les voix.
Des premiers mots du texte, "sentir tout de toutes les manières",
vous dites que c'est un manifeste : est-ce aussi un manifeste de l'acteur
et de l'artiste ?
C'est plutôt un manifeste de l'écriture, cette volonté
de tout vivre, d'expérimenter, en écrivant, toutes les
sensations. Pour nous, gens de scène, il s'agit de retranscrire
les sensations et de les faire sentir. Ce qui nous intéresse
aussi est l'aspect inachevé de ce texte posthume. Plusieurs
tapuscrits ont été retrouvés, réordonnés
par le traducteur Patrick Quillier, qui a mené une enquête
quasi policière. Il montre un auteur, Alvaro de Campos, jamais
satisfait, qui recommence plusieurs fois ce même poème.
Nous allons mettre en scène ces quatre tentatives, essayer
de montrer l'écriture en train de se faire, avec ses moments
intenses et ses creux de vague. Pour cela, c'est intéressant
de passer de choses très construites à des moments d'improvisation.
Il était peut-être complètement bourré
en écrivant tout cela. J'aime aussi savoir qu'il tapait à
la machine, imaginer le bruit et le rythme des doigts sur le clavier.
La scénographie, qui s'inspire d'un tableau de Bacon, tente
aussi de rendre l'idée d'un trou noir, du proche et du lointain,
comme au bord d'un gouffre. Vivre est dangereux. Ce qui nous sauve,
c'est écrire, faire
Florence
Roux
|