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2004

JANVIER N°89
Anne Gastinel
Les Têtes Raides

Les Trois-Huit au Théâtre du 8ème
Guy Walter, les Subsistances
Yuval Pick
Denis Plassard

FEVRIER N°90
Les Thugs
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Annick Charlot
Turak Théâtre

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Guy Walter

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Bérurier Noir
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SEPTEMBRE N°96
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OCTOBRE N°97
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DECEMBRE N°99
Les Langagières
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Habitat et Humanisme

  OCTOBRE N°97  


Johanna Van Meuler©

 

Pierre Baux
"Montrer l'écriture en train de se faire"

Loin de l'image compassée d'une nostalgie bercée par l'océan, l'écriture de Fernando Pessoa est toute vitalité, rythmes, modernité… Les membres de la compagnie de théâtre Irakli et le compositeur de jazz Dominique Pifarély s'en emparent pour proposer un spectacle à cinq instruments : deux voix, un violon, un alto, une contrebasse. Dans le hangar des Subsistances, du 15 au 23 octobre, comédiens et musiciens tenteront de faire sonner et résonner Le Passage des heures, une "ode sensasionniste" d'Alvaro de Campos, l'un des plus célèbres hétéronymes du poète portugais. Entretien avec Pierre Baux, metteur en scène.

Qu'est-ce qui vous a conduit à monter Le Passage des heures ?
C'est d'abord un choc de lecture. Très vite, nous avons lu ce poème à voix haute. Ecrit au début du XXème siècle, il annonce les écritures les plus modernes et bouscule l'image qu'on a trop souvent de Pessoa, d'un Lisbonne sous la pluie… Il contient un excès, un rythme, une hystérie, une folle vitalité qu'on a envie de faire sentir sur scène. En créant la compagnie Irakli, il y a quelques années avec Violaine Schwartz et Célie Pauthe, un de nos objectifs était, entre autres, de monter des textes qui n'appartenaient pas au théâtre, en cherchant par exemple à mettre en scène une certaine poésie orale. Nous avions déjà présenté un texte de Francis Ponge…
Avec Pessoa, aujourd'hui, vous retravaillez avec le musicien Dominique Pifarély. Pourquoi ?
Le Passage des heures est une "ode sensationiste", donc un poème destiné à être mis en musique... Travailler avec Dominique Pifarély nous permet d'aller au-delà du sens des mots et de chercher à rendre les sensations du texte, son rythme. C'est aussi un défi. Le rapport texte musique est toujours difficile. Il faut équilibrer pour qu'aucun des deux arts ne prenne le devant sur l'autre… Il y aura une voix d'homme et une voix de femme, mais aussi un violon (Dominique Pifarély est violoniste), un alto et une contrebasse. Ces trois instruments sont de même nature, avec des langages pourtant très différents. Cela renvoie à l'idée de la démultiplication du soi si présente chez Pessoa. Et sur scène, il n'y a pas d'un côté les acteurs et de l'autre les instrumentistes, mais les cinq éléments du même moi.
Comment avez-vous travaillé avec les musiciens ?
Nous avons d'abord beaucoup travaillé à la table, au sein de la compagnie Irakli et avec le traducteur, Patrick Quillier, pour essayer de décortiquer le texte, d'en démêler les fils. Nous avons procédé à quelques coupes mais conservé l'ordre du poème dans sa version de la Pléiade. Puis nous avons encore travaillé à la table avec Dominique Pifarély qui, de son côté, avait déjà composé des morceaux, des espèces de réservoirs de musique qui pourraient s'inscrire à tel ou tel moment du spectacle… Enfin nous avons essayé de prévoir le plus possible de choses avant les répétitions, peu nombreuses. Les représentations montreront une étape de ce travail qui laissera une grande part à l'improvisation, tant avec les instruments qu'avec les voix.
Des premiers mots du texte, "sentir tout de toutes les manières", vous dites que c'est un manifeste : est-ce aussi un manifeste de l'acteur et de l'artiste ?
C'est plutôt un manifeste de l'écriture, cette volonté de tout vivre, d'expérimenter, en écrivant, toutes les sensations. Pour nous, gens de scène, il s'agit de retranscrire les sensations et de les faire sentir. Ce qui nous intéresse aussi est l'aspect inachevé de ce texte posthume. Plusieurs tapuscrits ont été retrouvés, réordonnés par le traducteur Patrick Quillier, qui a mené une enquête quasi policière. Il montre un auteur, Alvaro de Campos, jamais satisfait, qui recommence plusieurs fois ce même poème. Nous allons mettre en scène ces quatre tentatives, essayer de montrer l'écriture en train de se faire, avec ses moments intenses et ses creux de vague. Pour cela, c'est intéressant de passer de choses très construites à des moments d'improvisation. Il était peut-être complètement bourré en écrivant tout cela. J'aime aussi savoir qu'il tapait à la machine, imaginer le bruit et le rythme des doigts sur le clavier. La scénographie, qui s'inspire d'un tableau de Bacon, tente aussi de rendre l'idée d'un trou noir, du proche et du lointain, comme au bord d'un gouffre. Vivre est dangereux. Ce qui nous sauve, c'est écrire, faire…

Florence Roux