ARCHIVES
2004

JANVIER N°89
Anne Gastinel
Les Têtes Raides

Les Trois-Huit au Théâtre du 8ème
Guy Walter, les Subsistances
Yuval Pick
Denis Plassard

FEVRIER N°90
Les Thugs
Farid Azzout
Annick Charlot
Turak Théâtre

MARS N°91
Air
Meï Teï Shô
A Silver Mount Zion
Khaban'
Zenzile
Loïc Lantoine
Guy Walter

AVRIL N°92
Dreadlyon Hi-Fi Sound
Lhasa
Jean-Yves Picq
Béatrice Massin
6ème Continent
Johnny Cash

MAI N°93
Black Comix club
Blonde Redhead
Jeanne Cherhal

JUIN N°94/95
Guy Walter, Les Intranquilles
Bérurier Noir
Daniel Darc

SEPTEMBRE N°96
Tony Gatlif
Les Arts Sauts
Jean-Paul Bouvet
Editions A Rebours
Lemmy Kilminster
Virginie Despentes

OCTOBRE N°97
Abou Lagraa
Pierre Baux
Svinkels

NOVEMBRE N°98
Ghinzu
Fly Pan Am
Lydia Lunch
The Ex
François Joly, Sang d'Encre

DECEMBRE N°99
Les Langagières
Patricia Petibon
Interpol
Habitat et Humanisme

  NOVEMBRE N°98  

François Joly,
Sang d'Encre
Notre histoire en Polar-oïd

La 10ème édition des journées Sang d'Encre autour du roman policier rassemblera écrivains, public et libraires les 20 et 21 novembre en la salle des fêtes de Vienne, lors d'un week-end clairement axé sur la convivialité; l'occasion de nous entretenir avec l'affable et "suractivé" François Joly, lui-même écrivain de polars et co-fondateur de cette manifestation au succès grandissant, organisée conjointement par la Mjc et la Bibliothèque de la cité antique.

Au commencement, vous avez imaginé Sang d'Encre…
Avant même d'être auteur, j'ai toujours eu la passion des livres comme un vrai collectionneur boulimique… à partir du moment où j'ai eu la possibilité d'avoir des connexions dans le milieu, l'idée de faire un festival de littérature policière m'est venue quasi naturellement. Ajoutez à cela qu'à l'époque, c'était plutôt le désert culturel du polar dans la région ! J'avais la chance d'avoir à mes cotés au sein de la Mjc un directeur technique (Guy Girard) enthousiaste, qui allait devenir co-fondateur de Sang d'Encre. Nous avons commencé sans moyens, surtout avec l'aide des copains qui ont débarqué ici sans rien demander en retour; je pense à des gars comme Daeninckx, Giovanni ou Pouy etc. On espérait 150 personnes pour la 1ère et on en a eu plus du double…
Quel bilan dressez-vous à l'aube de cette 10ème édition ?
Tous les gens qui font des bilans vous diront que c'est très positif… Mais nous sommes effectivement montés en puissance et l'on touche aujourd'hui environ 10 000 personnes avec Sang d'Encre. Nous collaborons avec Eliane Renard (conservatrice de la bibliothèque) qui accomplit un travail considérable en direction de la jeunesse, et toute une équipe de bénévoles qui font que la manifestation existe ! Nous insistons vraiment sur le versant éducation populaire de notre mission qui se réalise en amont du festival grâce à tout un réseau d'interconnexions régionales, dans le cadre d'ateliers d'écriture réalisés en bibliothèques et en établissements scolaires dans nombre de communes de l'Isère et de la Drôme Ardèche.
Comment d'emblée différencier polar et roman noir ?
Je crois simplement que le roman noir, à l'instar du thriller et d'autres genres, vient du polar… et que par ailleurs le polar n'est pas forcément noir !
La naissance du polar, vous la situez quand ? Aux Etats-Unis durant les années 40 avec les Chandler, Hammett, Himes et consorts ?
C'est beaucoup plus ancien ! et peut-être que la terrible histoire d'Œdipe constitue les fondements de "La Noire"… sinon pour trouver les prémices du roman policier, zieutons plus sûrement à la fin 19ème siècle avec Les Misérables de Victor Hugo puisque tous les ingrédients y sont réunis : les salopards que sont les Thénardier, le flic dans toute sa splendeur joué par Javert, Valjean le forçat évadé qui aura une vie de rédemption, sans compter Cosette, l'héroïne malheureuse… Quant au premier roman noir de la littérature française, sans doute qu'il faut relire Madame Bovary ! Après, on pourrait citer les intrigues d'Edgar Poe ou de Gaboriau avant d'arriver effectivement au polar américain, et particulièrement à Dashiell Hammett qui nous a tous beaucoup influencés avec son personnage de détective brillant mais souvent en marge de la loi officielle et alcoolo, évoluant dans un contexte social urbain très chaotique; le polar intégrait alors une véritable critique de la société avec une vision souvent gauchisante de la lutte sociale, et l'on n'oublie pas que Hammett appartenait alors au Parti Communiste, ni que Chester Himes combattait ouvertement le racisme. Historiquement, la littérature policière a souvent embrassé ces motivations d'ordre social voire philosophique.
"La Noire" est devenue ouvertement subversive ou tout du moins progressiste parce qu'elle était destinée au plus grand nombre et surtout parce qu'elle décrivait sans fard la misère sociale et les dérives du système politique ?
Sûrement et concernant les auteurs de ma génération, nous avons vraiment baigné dans la lecture d'auteurs comme Jack London qui venaient quasiment de l'ultra gauche et qui dénonçaient effectivement la misère et l'exploitation dans l'envers du décor de l'Amérique clinquante.
Vous différenciez les générations ?
Aujourd'hui le polar est devenu un produit de grande consommation… Et à ce titre, il y a une nouvelle génération d'auteurs qui font du polar sans cette espèce de vécu qu'ont eu leurs prédécesseurs. Hammett a par exemple bien connu la violence des grèves de son époque, Himes a vraiment connu la prison et les bas-fonds de Harlem etc. Actuellement, il est courant de réaliser une étude de marché avant d'écrire un polar et l'on voit fleurir des serial killers tous azimuts depuis le succès du Silence des agneaux. L'aspect sociologique disparaît complètement au profit d'une description quasi scatologique (plus y'a de sang, de sperme, de torture… mieux c'est); quant aux enquêtes, elles sont désormais menées par des super cracks, juste un peu fragilisés par leur passé, pour rester un tantinet crédibles. On cherche ce qui a de plus perverti dans nos sociétés et on l'amplifie à outrance, simplement parce que cela fait recette. Cela ne m'ennuie aucunement que ces gens-là vendent (bien) des livres, mais à mon sens le polar est véritablement intéressant à partir du moment où il s'inscrit dans une certaine réalité. Tout un chacun est capable d'écrire un roman policier mais il devrait le faire avec ses tripes et en témoignant de sa propre expérience; la plausibilité de l'histoire en dépend et cet aspect-là me semble primordial. Il y a évidement des auteurs qui savent de quoi ils parlent encore aujourd'hui. Ceux-là sont nos invités, j'allais dire permanents.
En parlant d'une "certaine réalité", dans le recueil Les Gones en noir (Autrement, 2002), une autre image de la ville de Lyon nous est révélée, loin des cartes postales et hors catalogue…
Lyon a toujours su cacher ses vices… Et c'est sûrement la ville la plus secrète qui soit et peut-être la plus intéressante à décrypter.
L'avenir pour Sang d'Encre ?
C'est aujourd'hui ! avec l'ouverture au roman policier étranger et d'abord européen.

Laurent Zine