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2004

JANVIER N°89
Anne Gastinel
Les Têtes Raides

Les Trois-Huit au Théâtre du 8ème
Guy Walter, les Subsistances
Yuval Pick
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Les Langagières
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  JANVIER N°89  


Bruno Pin©

 

Guy Walter
L’an neuf des Subsistances

Guy Walter et Cathy Bouvard reprennent aujourd'hui la direction artistique des Subsistances avec un enthousiasme non feint doublé d'une réelle volonté d'ouverture. Conscients du challenge qu'il faudra relever pour insuffler une nouvelle dynamique dans ce "Laboratoire de création", ils misent d'emblée sur une programmation à l'éclectisme revendiqué. Entretien par un matin pluvieux sans incidence sur le moral des troupes.


Dira-t-on ouverture des nouvelles Subsistances ou (ré)ouverture des Subsistances ?
(Guy Walter) C'est explicitement une ouverture puisque le lieu a été mis en sommeil pendant quelques temps, mais pris au pied de la lettre c'est plutôt une réouverture parce qu'il ne s'agit pas d'oublier le travail accompli ici pendant des années ni la définition d'action proposée dans cette maison il y a trois ans et qui me semble tout à fait passionnante et d'actualité.
Ainsi vous vous inscrivez dans une certaine continuité ?
(Cathy Bouvard) Sûrement en ce qui concerne la mission qui a été attribuée à ce lieu, que nous allons aujourd'hui essayer d'accomplir, mais avec notre propre façon d'agir et d'investir les Subsistances.
Et quelle est donc cette mission ?
(GW) Nous sommes un laboratoire de création artistique; c'est une définition simplifiée qui renvoie à un processus de recherche et d'expérience mais aussi de résultat (les spectacles !), sans jamais perdre de vue le côté aléatoire et complexe de l'expérimentation ainsi que le facteur temps essentiel à ce qui nous apparaît comme une "aventure"… dans ce cadre, notre mission est véritablement de revaloriser le travail des artistes au sein d'un lieu qui a sans doute souffert d'un déficit d'image auprès du plus grand nombre. A nous de communiquer clairement sur l'identité du lieu à la fois pour ceux qui vont y venir - on dira "naturellement" - et pour ceux qui n'y viendront pas forcément.
"Laboratoire", "lieu d'expérimentation"… des termes peu accessibles voire barbares pour les néophytes ?
(CB) Nous avons vraiment soupesé ces mots-là, réfléchi à leur impact en terme de compréhension et je crois que ce langage rend correctement compte du dessein des Subsistances. Ensuite c'est le projet artistique en lui-même qui va donner un contenu à ces mots et nous allons travailler sur des langages très contemporains comme par exemple le nouveau cirque.
(GW) Laboratoire de recherche, cela renvoie forcément à quelque chose de complexe dans la démarche; mais la complexité, ça ne veut pas dire complication ni sophistication ou nombrilisme intellectuel… Nous pouvons emmener des publics très diversifiés vers des formes de travail artistique véritablement nouvelles et respecter les publics, c'est en ce qui nous concerne, les amener à être à l'écoute de leur propre complexité. Tout est question d'orientation: il ne s'agit pas pour nous d'assener les choses et de proposer aux gens la satisfaction immédiate d'être au bon endroit au bon moment comme parachutés dans une espèce de "moove branché", mais plutôt les confronter à une réalité de sens pour qu'ils s'interrogent réellement sur la façon dont ils perçoivent le travail des artistes. En donnant du temps en résidence à ces derniers, on leur permet également de s'interroger sur leur propre activité créatrice.
Si cette orientation fonctionne à terme tant envers les artistes qu'en direction du public, vous risquez vous aussi d'être "in the moove" si tout le monde se retrouve aux Subsistances…
(CB) Peut-être dans un "moove" différent, et je l'espère bien ! considérant la façon de témoigner de la place de l'art dans la société qui caractérise les artistes que nous allons inviter ici. Ils sont pour moi pas loin d'être les meilleurs aujourd'hui dans l'exploration des langages que sont la danse, le cirque, le théâtre d'objets etc...
Subjectivement, vous misez avant tout sur la qualité ?
(CB) Bien sûr mais connais-tu des gens qui n'ont pas le même but ?
Il doit arriver que certains remplissent des salles pour des seules questions d'argent.
(GW) C'est plus du domaine du clientélisme…
(CB) Quoi qu'il en soit, j'ai cet espoir fou que tout le monde partage cette conviction de faire quelque chose de bon.
En parlant d'espoir fou, il est écrit dans la plaquette : "Les Subsistances proposent au spectateur de quitter son rôle de consommateur de produit culturel".
(GW) Il faut remettre les perceptions au travail ! Je souhaite vraiment que les gens arrivent aux Subsistances en se demandant qu'est-ce qui va se passer ? puis, qu'ai-je vu ? qu'ai-je compris ou pas ? Comment en parler ? Et non pas simplement pour payer une place, voir un spectacle et se demander à la fin s'il était bon ou non… On doit sortir de ce système d'évaluation et essayer d'instaurer un dialogue permanent entre les publics et avec les artistes, un échange centré sur la compréhension.
(CB) Et cela passera beaucoup par les "chantiers" (ateliers de création ouverts au public) dans lesquels les artistes interviendront quasiment en tant que "médiateurs" parce qu'il s'agit aussi de dédramatiser cette relation au spectacle qu'ont les gens, en leur disant simplement que tout ce qu'ils peuvent ressentir est juste, y compris leurs propres incompréhensions, leurs propres rejets.
J'entends que vous répondez tous les deux en phase; était-ce une expérience nouvelle pour vous ce travail de direction artistique en commun ?
(GW) Nous avions déjà l'habitude du travail en équipe et en l'espèce, nous travaillons en effet totalement à deux. Mais l'idée du binôme ne résulte pas d'un besoin de se diviser le travail, bien au contraire… c'est pour nous aussi la possibilité d'un dialogue permanent, d'une qualité d'écoute. Et avec cet état d'esprit, nous nous intéressons aux artistes de façon sensible parce qu'ils sont porteurs d'un projet personnel et non comme le ferait un directeur d'institution qui se contente d'acheter et de proposer tel ou tel spectacle.
Vous créez donc des rapports privilégiés avec les artistes… mais comment transposer ce type de rapports entre l'artiste et le public ?
(GW) Voilà une bonne question… qui renvoie à l'une de nos premières préoccupations.
(CB) Nous allons mettre en place des rencontres et des discussions entre les artistes et le public pour que ce dernier puisse appréhender réellement le processus de création. Et si les artistes sont justement en confiance, ils seront à même de transmettre quelque chose de sensible aux gens, de réfléchir ensemble au pourquoi et au comment de leur travail. Alors nous ne savons évidemment pas à l'avance si cela va fonctionner mais nous allons tenter l'expérience sur des périodes qui pourront varier.
(GW) Nous ne sommes pas dans une logique de programmation identique à celle d'une scène nationale et nous ne souhaitons pas l'être, parce que nous voulons pouvoir à tout moment réagir, réaménager, réinventer avec un regard neuf… vous parliez tout à l'heure d'ouverture ou de réouverture; notre objectif est justement de rouvrir en permanence. Comme l'on rouvre nos volets tous les matins pour voir à quoi ressemble le monde.
Dans un cadre institutionnel ?
(GW) Oui. Les Subsistances sont une institution réhabilitée patrimonialement, financée par de l'argent public et dont le cadre juridique garantit à mon sens une certaine liberté pour les artistes. Je pense que l'on a dit à tord que ce lieu était une friche, entendu que je ne crois pas au spontanéisme artistique.
Sur le site actuel de la ville de Lyon, les Subsistances sont présentées comme "un lieu culturel alternatif" et nombre de médias parlent de friche…
(GW) C'est une définition simplement obsolète. Nous avons effectivement envie de travailler autrement mais nous ne sommes pas alternatifs au sens anti-institutionnalisme forcené, comme on l'entend actuellement.
J'en terminerai avec cette parenthèse "friche" en disant que beaucoup de gens à Lyon ont rêvé d'un tel endroit, à l'instar de La Belle de Mai à Marseille dont le directeur insiste sur le fait que "les artistes se retrouvent nécessairement au centre d'un système de socialisation". Pensez-vous que les nouvelles Subsistances pourront répondre à ce type d'attente ?
(CB) Je crois que La Belle de Mai n'est plus ce qu'elle était; il n'empêche que les Subsistances doivent effectivement être un lieu de socialisation.
(GW) Aussi un lieu de socialité, de sociabilité et d'interrogation sur l'espace social. Mais si on définit la friche comme un lieu alternatif de socialisation, je crains que cette idéologie ne soit pas la nôtre et je m'inscris beaucoup plus dans une logique de service public. Et si les rêves de friche concernent avant tout la liberté donnée aux artistes et aux publics, notre objectif est le même; nous pensons simplement que les moyens pour y arriver ne sont pas nécessairement les mêmes. Je crois aux vertus de l'organisation, du travail et de la réflexion dans le temps.
(CB) Tout n'est pas immédiatement visible ou compréhensible. Accéder à la complexité des différents langages artistiques prend du temps.
(GW) Et il y a un temps de formation pour tout le monde.
Vous m'avez dit que vous avez été professeur, peut-on parler en l'espèce de la nécessité d'éducation des publics ?
(GW) Nous avons plutôt vocation à transmettre et non pas à éduquer.
(CB) Transmission est vraiment le terme qui sied à notre mission.
Pourrait-on imaginer à terme au sein des Subsistances une radio, une école d'art dramatique, une nouvelle salle de concert (Le Hangar), un cabaret…
(GW) Difficile de le savoir et les locaux ne sont pas extensibles à l'infini… mais tout est possible et imaginable parce que le lieu est résolument ouvert; ouvert aux rencontres qui permettront de réaliser d'autres projets. Mais pour l'instant, ce qui est prévu au-delà des résidences et de la programmation que vous avez dans les mains, c'est l'installation de l'Ecole des Beaux-Arts à l'horizon 2006 et effectivement dans le même temps l'insonorisation de la salle du Hangar. Quoi qu'il en soit, nous ne hiérarchisons pas les genres : il y a autant de richesse humaine et de complexité de sens dans les musiques electro, que dans une pièce de Racine, que dans un spectacle de nouveau cirque de Mathurin Bolze, ou dans une pièce de danse de Régine Chopinot etc.
Que peut-on vous souhaiter ? d'être en perpétuel état "d'intranquillité" ?
(GW) Exactement.

Laurent Zine