|
Dira-t-on ouverture des nouvelles Subsistances ou (ré)ouverture
des Subsistances ?
(Guy Walter) C'est explicitement une ouverture puisque le lieu a été
mis en sommeil pendant quelques temps, mais pris au pied de la lettre
c'est plutôt une réouverture parce qu'il ne s'agit pas
d'oublier le travail accompli ici pendant des années ni la
définition d'action proposée dans cette maison il y
a trois ans et qui me semble tout à fait passionnante et d'actualité.
Ainsi vous vous inscrivez dans une certaine continuité ?
(Cathy Bouvard) Sûrement en ce qui concerne la mission qui a
été attribuée à ce lieu, que nous allons
aujourd'hui essayer d'accomplir, mais avec notre propre façon
d'agir et d'investir les Subsistances.
Et quelle est donc cette mission ?
(GW) Nous sommes un laboratoire de création artistique; c'est
une définition simplifiée qui renvoie à un processus
de recherche et d'expérience mais aussi de résultat
(les spectacles !), sans jamais perdre de vue le côté
aléatoire et complexe de l'expérimentation ainsi que
le facteur temps essentiel à ce qui nous apparaît comme
une "aventure"
dans ce cadre, notre mission est véritablement
de revaloriser le travail des artistes au sein d'un lieu qui a sans
doute souffert d'un déficit d'image auprès du plus grand
nombre. A nous de communiquer clairement sur l'identité du
lieu à la fois pour ceux qui vont y venir - on dira "naturellement"
- et pour ceux qui n'y viendront pas forcément.
"Laboratoire", "lieu d'expérimentation"
des termes peu accessibles voire barbares pour les néophytes
?
(CB) Nous avons vraiment soupesé ces mots-là, réfléchi
à leur impact en terme de compréhension et je crois
que ce langage rend correctement compte du dessein des Subsistances.
Ensuite c'est le projet artistique en lui-même qui va donner
un contenu à ces mots et nous allons travailler sur des langages
très contemporains comme par exemple le nouveau cirque.
(GW) Laboratoire de recherche, cela renvoie forcément à
quelque chose de complexe dans la démarche; mais la complexité,
ça ne veut pas dire complication ni sophistication ou nombrilisme
intellectuel
Nous pouvons emmener des publics très diversifiés
vers des formes de travail artistique véritablement nouvelles
et respecter les publics, c'est en ce qui nous concerne, les amener
à être à l'écoute de leur propre complexité.
Tout est question d'orientation: il ne s'agit pas pour nous d'assener
les choses et de proposer aux gens la satisfaction immédiate
d'être au bon endroit au bon moment comme parachutés
dans une espèce de "moove branché", mais plutôt
les confronter à une réalité de sens pour qu'ils
s'interrogent réellement sur la façon dont ils perçoivent
le travail des artistes. En donnant du temps en résidence à
ces derniers, on leur permet également de s'interroger sur
leur propre activité créatrice.
Si cette orientation fonctionne à terme tant envers les
artistes qu'en direction du public, vous risquez vous aussi d'être
"in the moove" si tout le monde se retrouve aux Subsistances
(CB) Peut-être dans un "moove" différent, et
je l'espère bien ! considérant la façon de témoigner
de la place de l'art dans la société qui caractérise
les artistes que nous allons inviter ici. Ils sont pour moi pas loin
d'être les meilleurs aujourd'hui dans l'exploration des langages
que sont la danse, le cirque, le théâtre d'objets etc...
Subjectivement, vous misez avant tout sur la qualité ?
(CB) Bien sûr mais connais-tu des gens qui n'ont pas le même
but ?
Il doit arriver que certains remplissent des salles pour
des seules questions d'argent.
(GW) C'est plus du domaine du clientélisme
(CB) Quoi qu'il en soit, j'ai cet espoir fou que tout le monde partage
cette conviction de faire quelque chose de bon.
En parlant d'espoir fou, il est écrit dans la plaquette : "Les
Subsistances proposent au spectateur de quitter son rôle de
consommateur de produit culturel".
(GW) Il faut remettre les perceptions au travail ! Je souhaite vraiment
que les gens arrivent aux Subsistances en se demandant qu'est-ce qui
va se passer ? puis, qu'ai-je vu ? qu'ai-je compris ou pas ? Comment
en parler ? Et non pas simplement pour payer une place, voir un spectacle
et se demander à la fin s'il était bon ou non
On doit sortir de ce système d'évaluation et essayer
d'instaurer un dialogue permanent entre les publics et avec les artistes,
un échange centré sur la compréhension.
(CB) Et cela passera beaucoup par les "chantiers" (ateliers
de création ouverts au public) dans lesquels les artistes interviendront
quasiment en tant que "médiateurs" parce qu'il s'agit
aussi de dédramatiser cette relation au spectacle qu'ont les
gens, en leur disant simplement que tout ce qu'ils peuvent ressentir
est juste, y compris leurs propres incompréhensions, leurs
propres rejets.
J'entends que vous répondez tous les deux en phase; était-ce
une expérience nouvelle pour vous ce travail de direction artistique
en commun ?
(GW) Nous avions déjà l'habitude du travail en équipe
et en l'espèce, nous travaillons en effet totalement à
deux. Mais l'idée du binôme ne résulte pas d'un
besoin de se diviser le travail, bien au contraire
c'est pour
nous aussi la possibilité d'un dialogue permanent, d'une qualité
d'écoute. Et avec cet état d'esprit, nous nous intéressons
aux artistes de façon sensible parce qu'ils sont porteurs d'un
projet personnel et non comme le ferait un directeur d'institution
qui se contente d'acheter et de proposer tel ou tel spectacle.
Vous créez donc des rapports privilégiés avec
les artistes
mais comment transposer ce type de rapports entre
l'artiste et le public ?
(GW) Voilà une bonne question
qui renvoie à l'une
de nos premières préoccupations.
(CB) Nous allons mettre en place des rencontres et des discussions
entre les artistes et le public pour que ce dernier puisse appréhender
réellement le processus de création. Et si les artistes
sont justement en confiance, ils seront à même de transmettre
quelque chose de sensible aux gens, de réfléchir ensemble
au pourquoi et au comment de leur travail. Alors nous ne savons évidemment
pas à l'avance si cela va fonctionner mais nous allons tenter
l'expérience sur des périodes qui pourront varier.
(GW) Nous ne sommes pas dans une logique de programmation identique
à celle d'une scène nationale et nous ne souhaitons
pas l'être, parce que nous voulons pouvoir à tout moment
réagir, réaménager, réinventer avec un
regard neuf
vous parliez tout à l'heure d'ouverture ou
de réouverture; notre objectif est justement de rouvrir en
permanence. Comme l'on rouvre nos volets tous les matins pour voir
à quoi ressemble le monde.
Dans un cadre institutionnel ?
(GW) Oui. Les Subsistances sont une institution réhabilitée
patrimonialement, financée par de l'argent public et dont le
cadre juridique garantit à mon sens une certaine liberté
pour les artistes. Je pense que l'on a dit à tord que ce lieu
était une friche, entendu que je ne crois pas au spontanéisme
artistique.
Sur le site actuel de la ville de Lyon, les Subsistances sont présentées
comme "un lieu culturel alternatif" et nombre de médias
parlent de friche
(GW) C'est une définition simplement obsolète. Nous
avons effectivement envie de travailler autrement mais nous ne sommes
pas alternatifs au sens anti-institutionnalisme forcené, comme
on l'entend actuellement.
J'en terminerai avec cette parenthèse "friche"
en disant que beaucoup de gens à Lyon ont rêvé
d'un tel endroit, à l'instar de La Belle de Mai à Marseille
dont le directeur insiste sur le fait que "les artistes se retrouvent
nécessairement au centre d'un système de socialisation".
Pensez-vous que les nouvelles Subsistances pourront répondre
à ce type d'attente ?
(CB) Je crois que La Belle de Mai n'est plus ce qu'elle était;
il n'empêche que les Subsistances doivent effectivement être
un lieu de socialisation.
(GW) Aussi un lieu de socialité, de sociabilité et d'interrogation
sur l'espace social. Mais si on définit la friche comme un
lieu alternatif de socialisation, je crains que cette idéologie
ne soit pas la nôtre et je m'inscris beaucoup plus dans une
logique de service public. Et si les rêves de friche concernent
avant tout la liberté donnée aux artistes et aux publics,
notre objectif est le même; nous pensons simplement que les
moyens pour y arriver ne sont pas nécessairement les mêmes.
Je crois aux vertus de l'organisation, du travail et de la réflexion
dans le temps.
(CB) Tout n'est pas immédiatement visible ou compréhensible.
Accéder à la complexité des différents
langages artistiques prend du temps.
(GW) Et il y a un temps de formation pour tout le monde.
Vous m'avez dit que vous avez été professeur, peut-on
parler en l'espèce de la nécessité d'éducation
des publics ?
(GW) Nous avons plutôt vocation à transmettre et non
pas à éduquer.
(CB) Transmission est vraiment le terme qui sied à notre mission.
Pourrait-on imaginer à terme au sein des Subsistances une radio,
une école d'art dramatique, une nouvelle salle de concert (Le
Hangar), un cabaret
(GW) Difficile de le savoir et les locaux ne sont pas extensibles
à l'infini
mais tout est possible et imaginable parce
que le lieu est résolument ouvert; ouvert aux rencontres qui
permettront de réaliser d'autres projets. Mais pour l'instant,
ce qui est prévu au-delà des résidences et de
la programmation que vous avez dans les mains, c'est l'installation
de l'Ecole des Beaux-Arts à l'horizon 2006 et effectivement
dans le même temps l'insonorisation de la salle du Hangar. Quoi
qu'il en soit, nous ne hiérarchisons pas les genres : il y
a autant de richesse humaine et de complexité de sens dans
les musiques electro, que dans une pièce de Racine, que dans
un spectacle de nouveau cirque de Mathurin Bolze, ou dans une pièce
de danse de Régine Chopinot etc.
Que peut-on vous souhaiter ? d'être en perpétuel état
"d'intranquillité" ?
(GW) Exactement.
Laurent
Zine
|