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La
bande dessinée est-elle autre chose qu'une culture de divertissement
? Les auteurs et les experts du genre en sont convaincus. Mais les
étendards d'un 9ème art émancipé sont
rares, au regard d'une production pléthorique : plus de 2 500
livres publiés rien qu'en 2003, à 68 % des nouveautés.
Pourtant, sur la même année, 90 % de la couverture journalistique
consacrée à la BD n'a traité que du seul festival
d'Angoulême, selon l'Association des journalistes et critiques
de bandes dessinées (ACBD). Aujourd'hui, les références
se limitent surtout à l'érudite revue 9ème Art
de Thierry Groensteen, ainsi qu'à Bang !, lancé par
les Editions Casterman et Beaux-Arts Magazine. Sinon, il faut se tourner
vers les fanzines et les ouvrages collectifs des indépendants
(l'Association, Ego Comme X...). Dans ce paysage disparate, deux nouvelles
revues ont fait, ces derniers mois, leur apparition.
La première, baptisée Black, est une initiative italienne
du dessinateur Igort, que Vertige Graphic vient de co-éditer
en France. S'inspirant des revues de critique littéraire ou
de sciences humaines du siècle dernier, Black propose tous
les six mois une anthologie de jeunes talents confirmés, souvent
méconnus du grand public. La revue mise sur "le retour
des avant-gardes soft". Derrière cette formule un peu
alambiquée, l'idée est de promouvoir une bande dessinée
internationale innovante, qui explore de nouvelles voies narratives
sans donner forcément dans l'iconoclasme, d'où le qualificatif
"soft". On trouvera dans ce numéro 1, à l'esthétique
soignée, quatorze histoires inédites, notamment signées
de David B, François Ayrolles, Jessica Khane, Gabriella Giandelli,
Gipi, Leila Marzocchi et Javier Olivares, complétées
d'une interview d'Igort et d'une dissertation sur Sergio Leone.
L'autre nouveau venu s'appelle Comix Club. Cet ovni niçois
est porté par les confidentielles Editions Groinge. Sur une
couverture années 60, un fauteuil sert d'emblème à
cette "revue critique de bandes dessinées". Originalité
du projet : tous les contributeurs sont des auteurs : Otto T, Tanitoc,
Hervé Carrier, Morvandiau, ou encore le scénariste lyonnais
Lionel Tran. "Les articles de presse manquent généralement
de curiosité, remarque Big Ben, fondateur de Comix Club. Ils
traduisent le discours convenu des maisons d'édition. J'ai
eu envie de troquer ma plume de dessinateur pour celle de critique".
L'ouvrage a demandé un an de gestation. Il compile de courts
récits graphiques sur le statut de dessinateur (en a t-il seulement
un ?), des chroniques de livres et de tendances, des extraits de conférences...
Le résultat est franchement inégal, mais il réussit
sur l'essentiel : offrir au lecteur une plongée dans le milieu
de la bande dessinée indépendante. Pas celui des trajectoires
d'exception, façon Marjane Satrapi, mais des créateurs
hantés par le doute, la revendication de liberté et
le désir de reconnaissance.
Black, le retour des avant-gardes "soft", collectif, éd.
Vertige Graphic / Coconino Press, 240 pages
Comix Club, collectif, éd. Groinge, 140 pages
Laurent
Poillot |