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La
onzième édition de l'Union des Théâtres
de l'Europe envahit le TNP pour fêter trente ans de décentralisation.
Une programmation plaidoyer pour la v.o., et une furieuse impression
d'être un spectateur multilingue à son contact, au point
d'en oublier de lire les surtitres ou de pester quand malencontreusement
ils se décalent, on entre dans la voix des acteurs plus intimement
qu'une berceuse langue natale, on parle avec quand on découvre
le texte plus vite que lui, on joue en quelque sorte, en tous cas
on somatise.
Vive donc la décentralisation si l'on ouvre les théâtres
aux mots non post-synchronisés, vu qu'il ne reste plus beaucoup
de cinémas pour nous proposer ça.
Et on voit enfin quelque chose d'autre qui rompt avec les habitudes
ronronnantes d'un Jouanneau au Point du Jour ou d'un Maimone-Rasquine-Faure-Chavassieux-Lardenois-Planchon
et depuis peu Stavisky dans leurs salles respectives, les créations
de nos metteurs en scène directeurs ou de leurs proches, dont
cette énumération prouve la diversité mais bon
aussi, la lassitude (d'ailleurs Planchon n'étant plus directeur,
pourquoi nous imposer sa création mauvaise bien que mondiale
dans l'ensemble des abonnements souscrits ?).
On voit des théâtres très différents, passionnément
proches de nous, mais avec un sang qui pulse de tous les kilomètres
franchis et le romantisme du son que ça fait, une frontière
effacée.
La communauté culturelle n'est pas une utopie.
Le très beau texte de Boulgakov La Fuite est mis en scène
par le serbe Nikita Milivojevic avec les acteurs du Théâtre
National de la Grèce du nord. Une mise en scène extrêmement
classique dans le sens exercice réussi mais sans surprise,
mais des acteurs d'une énergie communicative qui, dès
qu'ils s'installent dans la parole, prennent soudainement corps; mention
particulière pouvons-nous faire à l'acteur comme au
personnage de ce général de l'armée blanche,
un Richard III qui pend par ennui et s'amourache de ces fantômes-commandeurs
qui lui rendent la mort dangereusement attrayante. La fin un peu plaquée
de cette saga en temps de guerre n'empêche cependant une certaine
sympathie pour cette équipe, qui dégage une sorte de
chaleur en contraste avec la raideur de monsieur Roger en scène,
hélas vu peu de temps auparavant.
Les Bacchantes d'Euripide, est réinventé par le Hongrois
Sandor Zsoter avec des comédiens finlandais et grecs, dans
le cadre d'un atelier trilingue qu'il mène sur trois ans.
Une approche plastique originale et surprenante, plastique du décor
mais aussi du corps irréprochable des comédiens presque
nus. Leur façon de parler est tellement détachée
qu'on pourrait même penser qu'ils ne sont que des mannequins
parfaits dans cet univers de dieux aux bacchanales lasses. Dionysos
y est à la fois homme et femme, la mère ou l'amant,
et dans cette habile confusion des désirs on pense autant à
Oedipe qu'au Christ, à Adam qu'à Narcisse. C'est une
plongée dans la chair de ma chair où l'on se confronte
à son propre cadavre et où Médée éclate
soudain de rire sur la mort de son fils. Cette lecture très
personnelle du texte d'Euripide nous plonge dans un "sacré"
tour à tour intouchable ou grotesque, effrayant et mélancolique,
profond ou désuet. Les dieux y sont inutiles, façonnés
par les hommes un jour d'ennui. Le plaisir est une icône du
désuvrement, une programmation erronée qui ne
quitte pas l'écran.
Simon McBurney et son équipe internationale à tendance
anglo-saxonne inspirée d'Anaïs Nin ou Konrad Spindler,
mêlent de façon irréprochable dans Mnémonic
la vulgarisation des sciences, la grande et la petite histoire, la
littérature et la technique. A partir d'une recherche plus
ou moins alibi sur la mémoire et sur la fascinante découverte
de l'homme des glaces en 1991. L'acteur-metteur en scène ouvre
le spectacle avec un parler à la Woody Allen, une sorte de
bégaiement logorrhéique qui mêle vie de couple
et interrogations climatiques, en passant par un petit jeu avec le
public qui se défend d'en être un. Et lorsque se lance
le spectacle à sa suite, les histoires se nouent comme en pensée,
comme en rêve, un personnage n'est jamais qu'un personnage,
et tout est acteur, tout est jeu, les éléments, leurs
"turbulences", la peau est un paysage de neige, mais elle
est de glace sur un lit maintenant vide, l'amant n'est qu'un cadavre
avec son amour à l'intérieur, et cette femme qui manque
à son corps a son reflet à lui dans le miroir; quant
à celui que la science ausculte, il appartient à chacun
d'y voir sa propre dépouille. On assiste à une fulgurante
dextérité scénique où les acteurs, le
son, la lumière, la vidéo, se précipitent dans
une narration commune d'une impressionnante précision.
Enfin l'inclassable Christophe Marthaler, l'enfant terrible de la
scène suisse- allemande, propose avec ses Spécialistes,
un ensemble étonnant d'acteurs aux gueules improbables qui
susurrent un kyrie d'un autre âge entrecoupé d'un yes
sir I can boogie, le tout le plus désincarné possible,
dans un décor paquebot des airs "vers où roule-t-on
ah bon je croyais qu'on volait". Ils sont affreux, sans cesse
entre l'apoplexie et une étonnante propension aux élans
physiques les plus absurdes, et les plus périlleux; ils se
désuvrent collectivement, ils se nomenclaturent dans
un commercial connu d'eux seuls, ou se préoccupent de séances
d'affirmation de soi qui tiennent plus de la chorale de paroisse que
du jeune loup du business.
Les textes ont finalement peu d'importance, sinon celle de renforcer
encore, par l'absurdité des discours, cette ambiance de modernité
poussiéreuse où il fait bon s'exprimer jusqu'à
l'essoufflement sur n'importe quel sujet qui ait l'air savant, et
qui informe aussi mal qu'une notice de sauvetage servie dans le désordre.
Les acteurs ravissent de chorégraphies désespérées
qui tournent en dérision la danse classique ou contemporaine,
et n'importe, leurs gestes ont quelque chose du poisson hors de l'eau.
On pourrait ne jamais arrêter cette grand'messe irrésistible
qui continue probablement longtemps après notre départ.
D'autres spectacles multilingues se poursuivent jusqu'en mars à
Villeurbanne, de quoi soutenir cette Europe du théâtre
déjà présente en Rhône-Alpes avec, par
exemple, le festival Est-Ouest de Die ou, à Lyon, les pépinières
européennes d'artistes aux Subsistances, ou Les Européennes,
lectures scéniques au théâtre des Ateliers début
février.
De quoi se réjouir des bienfaits de la décentralisation
aux heures où certaines municipalités pourraient en
douter.
Bettina
Paul
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