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2003

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OCTOBRE N°86
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NOVEMBRE N°87
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Avatarium
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  JANVIER N°78  



 

TNP
Ça parle l'Europe à Villeurbanne

 

 

 

< En chasse - théâtre européen

La onzième édition de l'Union des Théâtres de l'Europe envahit le TNP pour fêter trente ans de décentralisation.
Une programmation plaidoyer pour la v.o., et une furieuse impression d'être un spectateur multilingue à son contact, au point d'en oublier de lire les surtitres ou de pester quand malencontreusement ils se décalent, on entre dans la voix des acteurs plus intimement qu'une berceuse langue natale, on parle avec quand on découvre le texte plus vite que lui, on joue en quelque sorte, en tous cas on somatise.
Vive donc la décentralisation si l'on ouvre les théâtres aux mots non post-synchronisés, vu qu'il ne reste plus beaucoup de cinémas pour nous proposer ça.
Et on voit enfin quelque chose d'autre qui rompt avec les habitudes ronronnantes d'un Jouanneau au Point du Jour ou d'un Maimone-Rasquine-Faure-Chavassieux-Lardenois-Planchon et depuis peu Stavisky dans leurs salles respectives, les créations de nos metteurs en scène directeurs ou de leurs proches, dont cette énumération prouve la diversité mais bon aussi, la lassitude (d'ailleurs Planchon n'étant plus directeur, pourquoi nous imposer sa création mauvaise bien que mondiale dans l'ensemble des abonnements souscrits ?).
On voit des théâtres très différents, passionnément proches de nous, mais avec un sang qui pulse de tous les kilomètres franchis et le romantisme du son que ça fait, une frontière effacée.
La communauté culturelle n'est pas une utopie.
Le très beau texte de Boulgakov La Fuite est mis en scène par le serbe Nikita Milivojevic avec les acteurs du Théâtre National de la Grèce du nord. Une mise en scène extrêmement classique dans le sens exercice réussi mais sans surprise, mais des acteurs d'une énergie communicative qui, dès qu'ils s'installent dans la parole, prennent soudainement corps; mention particulière pouvons-nous faire à l'acteur comme au personnage de ce général de l'armée blanche, un Richard III qui pend par ennui et s'amourache de ces fantômes-commandeurs qui lui rendent la mort dangereusement attrayante. La fin un peu plaquée de cette saga en temps de guerre n'empêche cependant une certaine sympathie pour cette équipe, qui dégage une sorte de chaleur en contraste avec la raideur de monsieur Roger en scène, hélas vu peu de temps auparavant.
Les Bacchantes d'Euripide, est réinventé par le Hongrois Sandor Zsoter avec des comédiens finlandais et grecs, dans le cadre d'un atelier trilingue qu'il mène sur trois ans.
Une approche plastique originale et surprenante, plastique du décor mais aussi du corps irréprochable des comédiens presque nus. Leur façon de parler est tellement détachée qu'on pourrait même penser qu'ils ne sont que des mannequins parfaits dans cet univers de dieux aux bacchanales lasses. Dionysos y est à la fois homme et femme, la mère ou l'amant, et dans cette habile confusion des désirs on pense autant à Oedipe qu'au Christ, à Adam qu'à Narcisse. C'est une plongée dans la chair de ma chair où l'on se confronte à son propre cadavre et où Médée éclate soudain de rire sur la mort de son fils. Cette lecture très personnelle du texte d'Euripide nous plonge dans un "sacré" tour à tour intouchable ou grotesque, effrayant et mélancolique, profond ou désuet. Les dieux y sont inutiles, façonnés par les hommes un jour d'ennui. Le plaisir est une icône du désœuvrement, une programmation erronée qui ne quitte pas l'écran.
Simon McBurney et son équipe internationale à tendance anglo-saxonne inspirée d'Anaïs Nin ou Konrad Spindler, mêlent de façon irréprochable dans Mnémonic la vulgarisation des sciences, la grande et la petite histoire, la littérature et la technique. A partir d'une recherche plus ou moins alibi sur la mémoire et sur la fascinante découverte de l'homme des glaces en 1991. L'acteur-metteur en scène ouvre le spectacle avec un parler à la Woody Allen, une sorte de bégaiement logorrhéique qui mêle vie de couple et interrogations climatiques, en passant par un petit jeu avec le public qui se défend d'en être un. Et lorsque se lance le spectacle à sa suite, les histoires se nouent comme en pensée, comme en rêve, un personnage n'est jamais qu'un personnage, et tout est acteur, tout est jeu, les éléments, leurs "turbulences", la peau est un paysage de neige, mais elle est de glace sur un lit maintenant vide, l'amant n'est qu'un cadavre avec son amour à l'intérieur, et cette femme qui manque à son corps a son reflet à lui dans le miroir; quant à celui que la science ausculte, il appartient à chacun d'y voir sa propre dépouille. On assiste à une fulgurante dextérité scénique où les acteurs, le son, la lumière, la vidéo, se précipitent dans une narration commune d'une impressionnante précision.
Enfin l'inclassable Christophe Marthaler, l'enfant terrible de la scène suisse- allemande, propose avec ses Spécialistes, un ensemble étonnant d'acteurs aux gueules improbables qui susurrent un kyrie d'un autre âge entrecoupé d'un yes sir I can boogie, le tout le plus désincarné possible, dans un décor paquebot des airs "vers où roule-t-on ah bon je croyais qu'on volait". Ils sont affreux, sans cesse entre l'apoplexie et une étonnante propension aux élans physiques les plus absurdes, et les plus périlleux; ils se désœuvrent collectivement, ils se nomenclaturent dans un commercial connu d'eux seuls, ou se préoccupent de séances d'affirmation de soi qui tiennent plus de la chorale de paroisse que du jeune loup du business.
Les textes ont finalement peu d'importance, sinon celle de renforcer encore, par l'absurdité des discours, cette ambiance de modernité poussiéreuse où il fait bon s'exprimer jusqu'à l'essoufflement sur n'importe quel sujet qui ait l'air savant, et qui informe aussi mal qu'une notice de sauvetage servie dans le désordre. Les acteurs ravissent de chorégraphies désespérées qui tournent en dérision la danse classique ou contemporaine, et n'importe, leurs gestes ont quelque chose du poisson hors de l'eau. On pourrait ne jamais arrêter cette grand'messe irrésistible qui continue probablement longtemps après notre départ.
D'autres spectacles multilingues se poursuivent jusqu'en mars à Villeurbanne, de quoi soutenir cette Europe du théâtre déjà présente en Rhône-Alpes avec, par exemple, le festival Est-Ouest de Die ou, à Lyon, les pépinières européennes d'artistes aux Subsistances, ou Les Européennes, lectures scéniques au théâtre des Ateliers début février.
De quoi se réjouir des bienfaits de la décentralisation aux heures où certaines municipalités pourraient en douter.

Bettina Paul