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2003

JANVIER N°78
Jean-Marc Roberts

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FEVRIER N°79
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MARS N°80
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AVRIL N°81
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MAI N°82
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JUIN N°83/84
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SEPTEMBRE N°85
Intermittents
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L'Ensatt
Enzo Cormann
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Don Delillo
Jim Murple Memorial
Eric Aldéa
Katsuhiro Otomo
Alain Mabanckou, Yambo Ouologuem

OCTOBRE N°86
Gnawa Diffusion
Tanger
Kid 606
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Olivier Rey
Colum McCann
Chili, Luis Sepulveda

NOVEMBRE N°87
Philippe Squarzoni
Avatarium
P Dror Endeweld
Mekech Mouchkin
Varlam Chalamov

  OCTOBRE N°86  



 

Tanger

Tanger, collectif moderne énigmatique, continue de poser les bases d'une musique sans étiquette, quelque peu marginale. Groupe de rock, dixit sa tête pensante, Philippe Pigeard, chanteur-parolier et poète à ses heures perdues. Peut-être. Plutôt un trip hallucinant et généreux qui fait la part belle aux arrangements somptueux, qui balance entre textes littéraires denses et électricité incandescente. Fusion savante entre rock, jazz, expérimentation et chanson, le tout nappé de romantisme, psychédélisme et d'une certaine sauvagerie. Tanger voit grand, Tanger est arrogant, Tanger est goulu, Tanger est libertaire… et Tanger ne s'est pas toujours fait des amis avec une réputation un peu trouble de groupe intello poseur. L'Amour fol (4ème album) surgit à point nommé pour remettre les choses à plat. Coltrane, Lynch, Vaché, Cadiot, Matisse ou Manuel Joseph sont pêle-mêle quelques pierres d'achoppement de l'univers de Philippe Pingeard, Ouaouh ! dense.
Il nous raconte Tanger.

Parle-nous de Tanger.
Il y a une grande part d'invitation au voyage, à d'autres espaces. On cherche vraiment à mettre toute notre intimité dedans. Tanger est un territoire et on peut y faire pousser ce qu'on veut. Le groupe est une zone libre comme l'a été Tanger, la ville, à ses meilleures années. Puis c'est une grande aventure de langage (qui est ma matière première). Je m'amuse beaucoup autour de Tanger. J'essaie de formuler des cadres de départ. Un cadre de départ puis une grammaire qui emprunte plus au cinéma, aux arts plastiques ou la peinture. Pour moi, Tanger est un mot toujours plein de mystère et rêve : un endroit d'abîme, un lieu d'accueil, sans frontières…
D'autres formes artistiques peuvent t'inspirer ?
Je pense qu'on se nourrit plus des autres formes d'art que de la chanson et du milieu dans lequel on s'inscrit. J'ai toujours trouvé plus intéressant de prélever quelque part et faire rayonner dans un autre univers (c'est d'ailleurs une vieille idée surréaliste !). Lynch, quelqu'un d'important : il laisse une place au rêve et au spectateur.
Musicalement peut-on parler d'un style Tanger ?
C'est un groupe de rock. Avec un travail sur l'électricité. On essaie de façonner toute cette énergie, mais aussi d'emmener les gens à l'aide des textes dans des fables, dans des histoires du quotidien.
D'où l'importance de l'écriture ? Car tu écris des poèmes aussi ?
Mon grand plaisir. J'ai d'une part ma vie, mon travail et mon rêve de tous les jours avec Tanger. Puis ce jardin… l'espace du poème, l'expérience d'écriture la plus palpitante pour moi. Le poème, c'est aujourd'hui le lieu de langage où l'on remet en question le langage. Très intéressant. Défoncer la grammaire le plus possible, continuer à accomplir le dictionnaire.
Comment analyses-tu ce besoin d'écrire ?
Je me suis aperçu que l'exercice de base, c'est de raconter sa vie. Par exemple, dans Love Songs, je fais l'état de ma vie le 10 septembre 2001 en tant que père, fils, chanteur et citoyen. J'ai réalisé que cette écriture permet d'être bien mieux dans ses baskets. Avoir sa vie formulée, c'est une garantie d'équilibre; cela me permet de recadrer les choses, aussi d'avancer.
L'Amour fol, nouvel album : que peux-tu en dire ?
Toujours sur le chemin du début. Je pense vraiment que Tanger c'est un "working-progess". J'imagine que c'est un peu l'aboutissement d'un certain positionnement esthétique et plastique. Un album avec encore beaucoup d'arrangements, avec une palette sonore aussi vaste que possible. Un grand terrain de jeu… Enfin jouer pas seulement de la musique mais comme un enfant joue. Imagine un protocole de jeu sur chacune des chansons. Cela permet simplement que chacun se trouve dans la même partie, la même projection. C'est une version d'improvisation un peu plus dirigée.
Par exemple ?
Postcardiogramme est un jeu sur la carte postale. Je me suis amusé à collecter les formules typiques des cartes postales. C'est un format d'écriture assez universel et pittoresque. Une fois le texte fait, il s'agissait de faire surgir la carte postale avec la musique. Dans Nuits de rêves, l'idée de départ était de mélanger un texte d'Oum Khalsoum (donc amour sucré et mièvre) et une pulse de raï oranais façon Cheikha Rimitti (la baise, la jalousie). Faire cohabiter deux figures de l'Orient assez opposées mine de rien.
Comment composez vous ?
Il n'y a jamais de règle. Il y a une culture de l'inédit dans Tanger, de l'incident, d'où une culture de la prise live. Les protocoles de jeu, ça sert aussi à s'inventer une contrainte. C'est vraiment l'idée de composer comme sur une toile, une manière très visuelle de travailler.
Pourquoi avoir choisi Kid Loco comme producteur ?
Après Gary Lucas, je voulais vraiment travailler avec un Français (surtout pour une question de langage !). Avec Kid, on avait la même idée assez libre de faire de la musique, la même passion. Ce qui m'intéresse, c'est sa science du groove. C'est vraiment un artisan de ça, il sait faire tourner les structures. Chez lui, basse/batterie, ce sont vraiment des fondations qui tiennent la route.
Votre musique est très lumineuse, presque sensuelle ?
A chaque étape du travail, il faut que nos sens soit rassasiés. Que les sons fêtent l'oreille, que ce son accolé à un autre produise quelque chose de plutôt sexy. Qu'on se délecte.
Tes textes ont-il un message à faire passer ?
Je ne pense pas que la musique soit le lieu pour faire de la politique. Mais j'ai 37 ans, je suis blanc, je vis en Europe… j'ai malgré tout des préoccupations comme les gens de ma génération. La guerre que j'aborde deux fois dans l'album (Le Petit soldat et Air task order)… oui, ça rassemble des thèmes qui me préoccupent.
Le monde idéal selon toi ?
Je le lis dans le regard et la façon de se mouvoir de mon petit garçon de trois ans. Tout est à faire, tout est encore à l'état d'éveil permanent, d'aimer sans condition sans a priori. C'est l'endroit où je peux apaiser plein de colères, adoucir des tristesses.
L'important dans la vie ?
La promesse la plus idéale : aimer, avoir envie, désirer. La position d'engagement la plus intéressante, le contraire du retrait. J'ai envie de tout. Cela exige une certaine sagesse : arriver à vivre loin des désirs matériels, être touché et ému par des choses simples.
Drôle d'oiseau que celui-là, tout à la fois prétentieux, sincère, timide et impudique. Tanger mérite le détour. La tournée s'annonce sonique avec un vrai format rock.

Anne Huguet