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2003

JANVIER N°78
Jean-Marc Roberts

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  JANVIER N°78  


John Foley / Opale©

 

Jean-Marc Roberts

Le parcours de Jean-Marc Roberts, écrivain et directeur des éditions Stock depuis 1999, est des plus singuliers. Il publie son premier roman à 17 ans, entre à 19 ans aux éditions Julliard comme conseiller éditorial et obtient à 25 ans le prix Renaudot. Rencontre avec ce personnage atypique et incontournable dans le paysage éditorial français, alors que paraît son vingtième roman, Toilette de chat aux éditions du Seuil.

Comment êtes-vous venu à l'écriture et pourquoi vous être-vous destiné à l'édition ?
Vers l'âge de 14/15 ans, je voulais être chanteur de variétés. Malheureusement et ce sera toujours un grand regret, je n'avais la voix de personne et la voix de tout le monde. Je pouvais parfaitement imiter les chanteurs de l'époque, mais j'étais incapable d'avoir un son à moi. Donc comment trouver un son à soi, sinon en écrivant des livres ? J'ai commencé comme tous les adolescents à écrire des poèmes. Et puis avec un culot insensé, j'ai commencé à envoyer des manuscrits aux éditeurs vers l'âge de 15 ans. Un jour, Jean Cayrol m'appelle et m'annonce qu'il va publier mon texte. Ce dont je ne me suis jamais remis d'ailleurs tellement je trouvais cela extraordinaire. Le livre est sorti en avril 1972, juste avant mes 18 ans. À l'époque, je m'ennuyais à mourir en fac et j'ai commencé à frapper aux portes des maisons d'édition pour y travailler. Je suis entré chez Julliard. Au bout de 3 ans et demi, Jean Cayrol m'a annoncé son départ à la retraite du Seuil et m'a demandé de venir. Pas pour le remplacer parce qu'il est irremplaçable. J'ai passé 16 ans là-bas.
Vous travaillez dans l'édition depuis 28 ans. Vous avez assisté à l'évolution de ce monde. Quelles sont les mutations les plus frappantes que vous avez pu observer ?
C'est plus difficile aujourd'hui car nous- les éditeurs et les auteurs- sommes plus nombreux. Quand j'ai commencé à publier mes propres livres en 1972, il n'était pas très difficile de se faire une place. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus compliqué. Il est plus difficile d'imposer des auteurs de qualité car il y a beaucoup plus d'éditeurs sur le marché qui font quasiment tous de la littérature. Ce qui a changé aussi, c'est la prime à l'inconnu. Depuis le Goncourt à Jean Rouaud en 1990, les éditeurs sans projet éditorial se sont dit "ça peut tomber sur un inconnu. Un premier roman peut être un Prix Goncourt. On va donc en faire nous aussi." Ce qui n'est pas très bon pour l'état des lieux de l'édition aujourd'hui.
C'est un métier et un milieu qui deviennent de plus en plus durs. Quand j'étais au Seuil, j'ai été un éditeur dans le moule. Je suis sorti du troupeau. J'avais bientôt 40 ans quand j'ai quitté le Seuil. Je me disais que ma vie était terminée. Je me sentais très vieux à l'époque. Donc, j'ai pris des risques, changé de maison. Stock au bout de 4 ans s'est redressé. La maison est visible. On n'a pas du tout fini le travail, mais il est bien entamé. Je ne suis pas tombé de vélo, comme on dit. Et ça, pour certains, c'est absolument insupportable. Et moi, je crois qu'au fond, j'ai toujours bien aimé agacer les gens !
Quand vous êtes arrivé à la tête de Stock, le domaine du roman français était assez hésitant. Depuis 2 ans, vous avez décidé de mettre en place une rentrée littéraire en janvier. Pourquoi ?
Les éditeurs doivent créer les tendances et pas les suivre. Si on est suffisamment costaud, têtu, obstiné, on peut parvenir à terme à imposer aux médias une autre date et envisager dans 2/3 ans, si des confrères me suivent, que janvier devienne l'autre grand moment. On se plaint d'avoir 650 romans à la rentrée mais on oublie de dire que pendant 4 mois, il n'y en a pas d'autres. Si on arrivait à faire 2 grands moments, comme le font les Allemands avec succès, on aurait 3/4 mois pour défendre des livres et pas 3 semaines.
Quand on lit un certain nombre d'auteurs de la Collection Bleue, on est frappé par l'unité de ce que vous publiez. Certains thèmes apparaissent de manière récurrente (roman familial, quête identitaire, rapport à la mémoire…). Ne peut-on pas voir dans vos choix un reflet des thèmes qu'en tant que romancier vous abordez ?
Oui, tout est lié. Tout se mélange. Si certains auteurs "en détresse" comme François Taillandier chez De Fallois, Luc Lang, Nina Bouraoui, Christine Angot chez Gallimard sont venus vers moi c'est qu'ils ont senti que j'étais une terre d'accueil possible. Terre d'accueil au sens large, c'est-à-dire qu'heureusement, tous ces auteurs ne se ressemblent pas, ni comme individus, ni comme écrivains, mais en même temps, et je suis complètement d'accord avec vous, il y a un air de famille. Alors que je déteste les familles ! Mais justement, la meilleure famille, c'est celle qu'on invente. Si je pense à mon travail, oui on s'influence les uns les autres sans s'en apercevoir. Je crois que c'est inévitable. Moi, j'écris toujours contre le livre précédent, mais pas contre quelqu'un mais avec et pour.
Ce qui fait votre singularité dans ce milieu, c'est la force de vos liens avec vos auteurs. Certains sont même vos proches. Et la plupart vous suivent lors de vos pérégrinations éditoriales. Comment l'expliquez-vous ?
Difficile de répondre pour l'ensemble. Chacun m'a suivi pour des raisons différentes. La principale : un lien affectif fort. Je ne pourrais jamais travailler avec certains auteurs parce que je ne les aime pas comme personne. Je dis toujours qu'un éditeur doit s'adapter à l'auteur. Quand je ne suis pas capable de le faire, je renonce à l'auteur. Je pense à Eric Holder dont j'aime certains textes, mais le type m'est antipathique et donc je ne pourrais pas travailler avec lui. Les auteurs me suivent, parce qu'ils me font- je l'espère- confiance. Ils savent aussi que si je n'ai jamais créé ma propre maison, c'est parce que je serais très embarrassé d'avoir des problèmes de trésoreries. En ce qui concerne la littérature, l'édition doit rester une sorte de mécénat. On doit publier des auteurs à perte pendant un certain temps. Et ça jusqu'à présent, et ça va peut-être choquer beaucoup de gens, mais seul le groupe Hachette me l'a permis. Qui m'a donné du temps, qui m'a donné de l'argent ? Hachette. Sans jamais discuter mes choix d'ouvrages. Jamais. Si ça devait arriver, je partirais. Mais si je pars, ils savent maintenant que tout le monde part……
Comment vivez-vous le fait d'être d'un côté romancier et de l'autre éditeur ?
En fait, je crois que j'ai trouvé récemment la réponse. Moi, ça ne me pose pas de problèmes. Aux autres oui. J'ai toujours écrit, avant même d'être éditeur. Les bons livres me donnent envie d'écrire. Les mauvais glissent sur moi.
Dans un article du Monde, Dominique Gautier (éditions Le Diletante) dit qu'il faut un coup de foudre pour publier un premier roman. Est-ce la même chose pour vous ?
Oui, c'est la moindre des choses. Mais il faut aussi se dire que c'est le début d'une longue histoire. Quand j'hésite et que je finis par dire "oui", en général et cela m'est déjà arrivé deux fois, les romans suivants ne sont pas bons. Je crois qu'il ne faut aucune hésitation.
Etes-vous de ceux qui imposent à un auteur de premier roman un travail de réécriture ?
Non, c'est le contraire. Parce que justement, on ne se connaît pas. C'est la première fois qu'on travaille ensemble. Il y a eu coup de foudre comme dirait Gautier. Les maladresses et les défauts m'ont séduit. C'est comme quand on regarde dans la rue son prochain amour. Il nous plaît globalement. On ne connaît pas encore les choses qui ne nous plairont pas. Il faut accepter les défauts. Je crois que c'est indispensable.

Léonore