Au début des années 90, une campagne d'affichage BD
sans précédent a investi, pendant plusieurs semaines,
les colonnes Morris et les kiosques à journaux. Des posters
géants montraient la bouille d'un ado nippon furibard, dressé
dans un halo de lumière. Un slogan jetait cet avertissement
: "C'est violent et c'est beau". Akira, le personnage survitaminé
de Katsuhiro Otomo, devenait soudain l'emblème de la déferlante
manga en France.
Avant de faire les beaux jours de la maison Glénat, cette impressionnante
saga de 120 épisodes est née dans la revue japonaise
Young Magazine, en décembre 1982. Deux ans auparavant, Otomo
signait les premières planches de Dômu (Rêves d'enfants),
un récit fantastique encensé par la critique japonaise
de l'époque. En France, curieusement, il faut attendre près
de dix ans pour que les Humanoïdes Associés négocient
avec Mash Room, le studio d'Otomo, les droits d'inscrire Dômu,
en trois volumes, dans leur catalogue.
La major vient de rééditer en un seul pavé ce
manga qui débute comme un bon polar. Pas de robot, pas de super
héros de carnaval, pas de dialogues cul-cul. L'histoire se
déroule dans un ensemble HLM à la périphérie
de Tokyo. La police enquête sur le décès d'un
homme qui se serait jeté du toit d'un immeuble, alors que la
porte d'accès à la terrasse était verrouillée.
Les limiers du commissaire Yamagawa inspectent la cité. Comme
les habitants, ils ont le blues : c'est le 25e décès
suspect en trois ans. Yamagawa observe, interroge. Il n'aura pas le
loisir d'aller au bout de son investigation. La nuit suivante, il
décède dans les mêmes circonstances que l'homme
"suicidé". Et avec lui, disparaît un autre
policier.
Le lecteur est alors plongé dans le quotidien des habitants
du quartier : Yo-Chan, colosse handicapé, compagnon de jeu
du petit Hiroshi et de sa copine Etsukoo, Mme Tetsuda, qui erre, hagarde,
avec sa poussette vide, Yoshikawa, l'ancien chauffeur alcoolique,
Chô-San, le vieillard sénile vissé sur son banc
public
Le jeune inspecteur Takamaya se jette dans l'enquête mais c'est
la petite E-Chan qui découvre le pot aux roses. L'assassin
qui est doué, comme elle, de pouvoirs psychokinésiques,
suggère à ses victimes les gestes les plus désespérés,
comme de dessouder un enfant à bout portant ou de s'ouvrir
la gorge au cutter dans une cage d'ascenseur. On croit le récit
parvenu à son paroxysme, mais l'entreprise de destruction est
lancée. Des appartements explosent au gaz et c'est toute une
barre qui menace de s'effondrer. Au milieu des déflagrations,
les deux protagonistes s'affrontent en pyjama, dans des scènes
qui n'ont rien à envier aux séquences de combat aérien
aperçues dans Matrix.
Otomo fait preuve ici des qualités d'un auteur total. Scénariste,
il exploite à merveille ses thèmes de prédilection
(la violence urbaine, le fait de société, le conte fantastique)
en développant constamment les variations de rythme et de cadrage.
Graphiste élégant, il alterne un traitement semi-réaliste,
qu'il réserve à ses personnages, et une représentation
hyperréaliste de l'architecture et des déflagrations.
Dommage que le mangaka ait stoppé sa carrière de dessinateur-illustrateur,
déclinant par exemple la proposition de Jodorowsky qui lui
avait destiné le scénario de Mégalex. La tasse
de thé d'Otomo, c'est le film d'animation. Après sa
performance solo sur Akira, sa participation au story board et au
scénario de Metropolis (2001) de Rin Taro, l'artiste cinquantenaire
a désormais Steamboy dans les tuyaux. Date de sortie non communiquée
: Otomo prépare ce projet depuis bientôt cinq ans.
Dômu, Rêves d'enfants, Les Humanoïdes Associés,
collection Styx - 240 pages |