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Angoulême,
années 90. Dans un petit appartement clair loué à
peu de frais, Fabrice Neaud, dessinateur de 27 ans au chômage,
a campé son atelier. Sur une large table à tréteaux
reposent un porte-plume, un flacon d'encre de chine, une collection
de cartes postales, de diapos et de magazines, quelques carnets de notes
et de croquis, un bon vieux reflex : la base de travail la plus élémentaire.
Du haut de son perchoir, il s'attelle un jour au projet de raconter
sa vie en bande dessinée. Un récit construit à
partir de ces tranches de vie qui, même anodines, comptent. Il
dira sans détours sa révolte contre l'homophobie, son
tourment de vivre "seul, seul autant qu'on peut l'être"
et ses relations, souvent compliquées, avec ses amis ou avec
sa famille. Les personnages seront montrés de manière
aussi réaliste que le permet le dessin saisi au miroir, de mémoire
ou d'après photos.
Morceau de bravoure
Ce qui aurait pu déboucher sur une performance sans lendemain,
voire sur l'énième opus autobiographique dont regorge
les éditions indépendantes, est devenu en sept ans un
étonnant morceau de bravoure : quatre épais volumes au
total, dans lesquels Neaud multiplie les astuces graphiques et narratives
même si le récit suit, assez classiquement, une progression
chronologique. Toute la grande richesse du Journal de Neaud tient là,
dans cette capacité à varier les registres, à inventer
un langage neuf en bande dessinée : "Il faut cesser de considérer
que la BD, ce n'est que du texte plus de l'image, c'est un médium
pluricodique". Il y a bien sûr le traitement hyperréaliste
qu'il réserve aux paysages, à ses "macros" d'objets
dérisoires ou familiers comme aux portraits des amants d'un soir,
des comparses dessinateurs du "Poney Club", du collectif éditorial
belge Fréon ou encore des animateurs radio d'une station associative.
Mais la force de Neaud, c'est d'avoir su introduire des ruptures de
codes visuels pour traduire une réflexion ou un sentiment en
BD. Par exemple, si Denis, un nouveau venu au Poney Club, plutôt
débonnaire, est rendu plus amusant et attachant, c'est notamment
parce que Neaud a choisi de lui donner, lorsqu'il l'évoque dans
le souvenir, l'aspect d'un Castor junior tiré des Mickey Parade.
Idem pour le dessinateur Aristophane, qu'il montre parfois sous les
traits d'un Lego, ou d'une couverture d'album.
Formats musicaux
Neaud va très loin dans ses représentations du quotidien,
allant jusqu'à détailler son travail du tome 1 du Journal.
Mais la dimension autobiographique sert surtout de forme au récit
: "Ce n'est pas uniquement ma vie que je raconte, j'essaie de montrer
comment un groupe se constitue, je fais le portrait d'une jeunesse trentenaire
contemporaine. Je suis dans la mise en scène, pas dans la recherche
de l'authenticité. Il y a bien sûr des anecdotes vécues.
L'animateur de radio idiot dans sa veste trop grande et la cruche incrustée
sur mon stand, lors d'un festival, se reconnaîtront bien. Mais
j'invente aussi beaucoup, par exemple la balade au Pays basque au début
du tome 4, ou le dialogue avec une jeune femme à qui je dédicace
mon premier livre : c'est à la fois une balade résumant
toutes mes balades ou un mélange des bons souvenirs de mes lecteurs".
Souci du détail, variété des registres... Une troisième
qualité de l'autofiction de Neaud, ce sont ces combinaisons de
rythmes qui font du Journal un livre si sensible. "L'art qui m'est
le plus proche n'est pas le cinéma, ni la littérature,
explique-t-il. Je travaille en musique et je pense la construction de
mes planches selon des séquences, selon des formats musicaux".
Cette recherche de correspondance, il envisage de la pousser plus loin
encore dans un prochain volume : "J'imagine 20 à 30 pages
de lent dégradé vers le blanc, à la manière
du Lux aeterna de Ligeti : le compositeur a prévu qu'à
la fin de sa partition, la musique vire sur le silence. Et de fait,
le chef d'orchestre bat le silence pendant près de deux minutes.
J'aurai recours à ce dispositif, lorsque mon récit se
prêtera encore davantage à déboucher sur un total
anéantissement". Rendez-vous donc pour la suite du Journal.
Mais il faudra s'armer de patience. Car Neaud, qui laisse à son
histoire le temps de venir à lui, ne remet sa copie que tous
les deux ans.
Journal (4), Ego Comme X, 222 pages
Laurent
Poillot
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