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Pierre
Michon est raisonnablement un auteur hors des modes, et par ce fait
écrit des livres hors du temps, avec on le devine en le lisant,
un souci extrême d'intégrer son écriture à
la plus parfaite des littératures. Un auteur qui vit dans les
livres, d'ailleurs il s'en explique dans le cahier livres de Libération
du 10 octobre 2002 "Vous, vous me voyez dehors, ce type qui pose
à l'écrivain, bourré la plupart du temps. Mais
je ne sors presque jamais, je lis, je passe ma vie à lire, je
m'imbibe de toute écriture." Un livre de Pierre Michon,
c'est un cadeau, c'est justement écrit. Le rythme n'y fait défaut
et encore moins le sens de la langue. Alors deux livres d'un seul coup,
pour cet auteur qui les délivre avec soin, qui prend le temps,
une dizaine en presque vingt ans, c'est peu mais c'est un moment de
bonheur. Corps du roi et puis Abbés, à la couverture jaune,
deux livres tellement différents et totalement attachants.
Dans Corps du roi, il est question de Beckett, de Flaubert, de Faulkner,
du Sultan al-Malik al-Achraf Chabân, on entre dans un détail,
moment, instantané d'une vie, d'une photographie, dans l'admiration.
A propos d'une photographie de Faulkner : "L'État du Mississippi
est le lieu de l'action. Juillet dans le Sud. L'année 1931. Dans
le cabinet de James R. Cofield, photographe. Je ne sais pas si le kodak
archaïque est sur son grand trépied, ou dans les mains de
Cofield. J'incline pour le trépied, puisque nous sommes en 1931
Tweed en dépit de la chaleur, chemise dalton blanche ouverte
sans ostentation, la pose artiste chic qui vient tout droit de Montparnasse
via La Nouvelle-Orléans. Les bras croisés, mais pas comme
à l'église, comme après le déjeuner. Dans
la main droite le petit sablier de feu, la très précieuse
cigarette qui marque avec une intolérable acuité le passage
du temps, qui réduit le temps à l'instant, la durée
de la combustion
Et, comme née d'une lucky strike et d'un
tweed, la fracassante apparition de William Faulkner."
On se laisse porter parce que cette écriture a la phrase parfaite.
Il y a ce sens du rythme aussi, Abbés et cette magnifique histoire
d'individus, nous sommes au Xème siècle, les moines noirs
et les autres, pêcheurs, chasseurs, femmes, tous réunis
pour assécher les marais, l'histoire en quelque sorte, un petit
bout, quelques individus et un point géographique. "A la
fin de septembre, Eble bénit les charrues. Il faut se hâter,
les pluies viennent. Dix machines de guerre, avec des mancherons longs
comme une lance et larges comme une cuisse, et six bufs deux à
deux jugulés au timon."
Loin des modes Pierre Michon délivre sa langue avec musicalité,
et l'esprit vagabonde avec enchantement.
Corps du roi, Éditions Verdier, 102 pages
Abbés Éditions Verdier, 71 pages
Bruno
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