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Entretien avec Pedro Rosa Mendes, ancien grand reporter du quotidien
Público dont Baie des Tigres est le seul livre publié
en France en 2001. En 2002, il a également écrit Ilhas
de fogo, un livre de reportages "positifs" en Afrique lusophone
pour le compte de l'Acep, une ONG portugaise. En avril prochain, il
publie, avec le photographe João Francisco Vilhena, Atlântico,
un "roman cinématographique" qui concerne des réfugiés
européens au Portugal, en 1941.
Baie des Tigres s'ouvre comme le récit du voyage d'un fou, journaliste
de guerre pour Público, mais débarqué en Angola
sans motif professionnel, sans prétexte, avec l'ambition de traverser
l'Afrique en guerre de l'Angola au Mozambique, de Luanda à Quelimane.
Négociations serrées avec un militaire pour traverser
des régions minées, minutieuses descriptions géographiques,
progression dans la nuit... Le voyage commence, la peur au ventre. Puis,
de chapitre en chapitre surviennent des personnages rencontrés,
selon une chronologie faisant fi du temps et de l'espace et associe
dialogues, chansons, flash-back, lettres, légendes, descriptions
de paysages dévastés, péripéties multiples
du voyage, introspection
C'est comme une poésie de l'explosion.
A tâtons.
Avez-vous été marqué par la décolonisation?
J'ai eu des discussions très précoces avec mon grand-père
sur la dictature portugaise et sur la guerre en Afrique. Mon père
avait passé trois ans en Guinée-Bissão avant ma
naissance et très tôt, je savais déjà que
ces années avaient été une expérience terrible
pour lui. Alors je ne comprenais pas ce grand-père qui justifiait
cette guerre et cette souffrance et toute une dictature qui avait besoin
de sacrifices, du côté portugais et du côté
africain... Lors de la décolonisation, partout au Portugal, les
familles ont reçu et intégré des parents ou des
proches qui étaient jusque-là en Afrique. Chez moi, on
a accueilli une cousine un peu plus âgée que moi qui venait
du Mozambique. Je garde ce souvenir lointain (et naïf) de l'Afrique:
un quelque part d'où les Portugais étaient chassés
dans des circonstances sur lesquelles les adultes parlaient à
mots cachés. "Cette fille a vu des choses
" Mais
j'étais trop jeune pour saisir les faits et l'enjeu de tout cela.
Après de nombreux reportages de guerre, pourquoi vous lancer
dans cette traversée de paysages en guerre?
La curiosité. Je soupçonnais l'existence d'une "intimité"
de la guerre qu'on ne peut pas saisir si l'on ne sort pas du langage
et des règles du journalisme (et d'abord de l'honnêteté
journalistique). Pour arriver à écrire cette intimité,
il faut risquer les règles de la fiction - et ça ne veut
pas dire les règles du roman. On peut travailler les faits, la
réalité, avec les outils du romanesque.
Le journalisme reste là - et moi aussi, comme reporter de guerre.
C'est pourquoi je n'ai pas présenté Baie des Tigres comme
reportage : ce serait tromper le lecteur. Ce que je dis c'est qu'il
n'y a pas qu'une seule route pour comprendre une réalité,
un conflit, une personne. On peut faire un détour - mais en ne
l'appelant pas du journalisme.
Quand et comment avez-vous écrit ?
J'ai écrit mon journal pendant le voyage, mais pas directement
pour le roman. Le roman n'est pas le récit de ce voyage. J'ai
recueilli beaucoup des sons. J'ai enregistré partout où
je suis allé et cette boîte sonore m'a servi de matériel
en brut pour le roman. De retour au Portugal, j'ai travaillé
péniblement
J'avais mon boulot au quotidien Público,
et je devais écrire le soir ou la nuit, les week-ends.
Quelle est la part de fiction dans votre uvre ?
Les règles d'écriture et de lecture. Le livre a un point
de départ "réel". Mais je n'ai pas travaillé
mon parcours d'une manière journalistique ou documentaire. C'est
pourquoi on a tant discuté l'identité de Baie des Tigres
au Portugal : roman ou reportage littéraire? Plutôt roman,
même s'il y a un regard de reporter dans tout le livre et si quelques
histoires sont bien racontées "journalistiquement".
En général, ce qui concerne mon parcours (les mines, les
difficultés, etc.) est strictement factuel. Pour le reste, je
travaille des morceaux de réalité pour accomplir une galerie
de personnages nouveaux. Mais il y a plus de mensonges dans la méthode
que dans le matériel utilisé.
Pourquoi ce titre ?
Avec ce titre, je voulais à la fois une référence
cartographique et métaphorique. La Baie des Tigres existe sur
une carte et peut nous renvoyer à la réalité du
conflit angolais : on raconte que dans cette baie, des chiens sauvages
ont été oubliés et coupés du monde, du continent,
de la normalité. Au fil des générations, ils ont
seulement foncé dans la violence et la haine
Peut-on dire que Baie des Tigres trace une cartographie intime et
plurielle?
Tout à fait. Ce que je voulais partager, c'est cette géographie
autrement : le territoire n'est pas donné par les distances et
la relativité, mais dans nos rapports avec eux. Au bout du voyage,
ce qu'on trouve, c'est un réseau de noms, de visages, de voix.
Une carte. La géographie, c'est des mots pour lire un territoire.
Comment retrouvez-vous votre voix dans la polyphonie créée?
J'ai essayé de partager tant que possible le siège - la
chaise, si vous voulez - du narrateur. Très souvent, le meilleur
narrateur d'une histoire est son propre sujet. Alors, il faut être
humble pour s'écarter et donner sa place au personnage. Ça
c'est vrai pour la fiction et pour le reportage.
"Les Atlas volés : voyage au bout des mots". En
quoi vous sentez-vous concerné par ce thème de la rencontre
à la villa Gillet, à Lyon ?
Si on analyse la guerre - non telle ou telle guerre, mais la guerre
comme processus, mécanisme, logique -, on peut voir que le bout
de la destruction est la destruction même de la condition humaine
- de "l'homminité". Ça veut dire, dans une carte
"intime": l'effacement des réseaux qui tissent un être
humain (culture, religion, idéologie, ethnicité, langage,
mémoire
). Ou l'effacement de tous les mots qui peuvent
bâtir un individu. Cette destruction concerne plutôt un
effacement de territoire, même physiquement - comme en Angola
et ailleurs. Il n'y a plus de territoire pour "être".
Florence
Roux
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