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  MARS N°80  


Daniel Mordzinsk©

 

Pedro Rosa Mendes
De l'intimité de la guerre

Le 20 mars, la villa Gillet accueille deux écrivains autour du thème "les atlas volés : voyage au bout des mots". Nuruddin Farah, né en 1945 en Somalie, écrit en Anglais. Pedro Rosa Mendes est né au Portugal en 1968 et écrit en Portugais. Entre eux, une génération et un continent de différence. Chacun à sa manière, pourtant, leur travail est familier de la géographie et de la guerre. De l'Afrique.

Entretien avec Pedro Rosa Mendes, ancien grand reporter du quotidien Público dont Baie des Tigres est le seul livre publié en France en 2001. En 2002, il a également écrit Ilhas de fogo, un livre de reportages "positifs" en Afrique lusophone pour le compte de l'Acep, une ONG portugaise. En avril prochain, il publie, avec le photographe João Francisco Vilhena, Atlântico, un "roman cinématographique" qui concerne des réfugiés européens au Portugal, en 1941.
Baie des Tigres s'ouvre comme le récit du voyage d'un fou, journaliste de guerre pour Público, mais débarqué en Angola sans motif professionnel, sans prétexte, avec l'ambition de traverser l'Afrique en guerre de l'Angola au Mozambique, de Luanda à Quelimane. Négociations serrées avec un militaire pour traverser des régions minées, minutieuses descriptions géographiques, progression dans la nuit... Le voyage commence, la peur au ventre. Puis, de chapitre en chapitre surviennent des personnages rencontrés, selon une chronologie faisant fi du temps et de l'espace et associe dialogues, chansons, flash-back, lettres, légendes, descriptions de paysages dévastés, péripéties multiples du voyage, introspection… C'est comme une poésie de l'explosion. A tâtons.

Avez-vous été marqué par la décolonisation?

J'ai eu des discussions très précoces avec mon grand-père sur la dictature portugaise et sur la guerre en Afrique. Mon père avait passé trois ans en Guinée-Bissão avant ma naissance et très tôt, je savais déjà que ces années avaient été une expérience terrible pour lui. Alors je ne comprenais pas ce grand-père qui justifiait cette guerre et cette souffrance et toute une dictature qui avait besoin de sacrifices, du côté portugais et du côté africain... Lors de la décolonisation, partout au Portugal, les familles ont reçu et intégré des parents ou des proches qui étaient jusque-là en Afrique. Chez moi, on a accueilli une cousine un peu plus âgée que moi qui venait du Mozambique. Je garde ce souvenir lointain (et naïf) de l'Afrique: un quelque part d'où les Portugais étaient chassés dans des circonstances sur lesquelles les adultes parlaient à mots cachés. "Cette fille a vu des choses…" Mais j'étais trop jeune pour saisir les faits et l'enjeu de tout cela.
Après de nombreux reportages de guerre, pourquoi vous lancer dans cette traversée de paysages en guerre?
La curiosité. Je soupçonnais l'existence d'une "intimité" de la guerre qu'on ne peut pas saisir si l'on ne sort pas du langage et des règles du journalisme (et d'abord de l'honnêteté journalistique). Pour arriver à écrire cette intimité, il faut risquer les règles de la fiction - et ça ne veut pas dire les règles du roman. On peut travailler les faits, la réalité, avec les outils du romanesque.
Le journalisme reste là - et moi aussi, comme reporter de guerre. C'est pourquoi je n'ai pas présenté Baie des Tigres comme reportage : ce serait tromper le lecteur. Ce que je dis c'est qu'il n'y a pas qu'une seule route pour comprendre une réalité, un conflit, une personne. On peut faire un détour - mais en ne l'appelant pas du journalisme.
Quand et comment avez-vous écrit ?
J'ai écrit mon journal pendant le voyage, mais pas directement pour le roman. Le roman n'est pas le récit de ce voyage. J'ai recueilli beaucoup des sons. J'ai enregistré partout où je suis allé et cette boîte sonore m'a servi de matériel en brut pour le roman. De retour au Portugal, j'ai travaillé péniblement… J'avais mon boulot au quotidien Público, et je devais écrire le soir ou la nuit, les week-ends.
Quelle est la part de fiction dans votre œuvre ?
Les règles d'écriture et de lecture. Le livre a un point de départ "réel". Mais je n'ai pas travaillé mon parcours d'une manière journalistique ou documentaire. C'est pourquoi on a tant discuté l'identité de Baie des Tigres au Portugal : roman ou reportage littéraire? Plutôt roman, même s'il y a un regard de reporter dans tout le livre et si quelques histoires sont bien racontées "journalistiquement". En général, ce qui concerne mon parcours (les mines, les difficultés, etc.) est strictement factuel. Pour le reste, je travaille des morceaux de réalité pour accomplir une galerie de personnages nouveaux. Mais il y a plus de mensonges dans la méthode que dans le matériel utilisé.
Pourquoi ce titre ?
Avec ce titre, je voulais à la fois une référence cartographique et métaphorique. La Baie des Tigres existe sur une carte et peut nous renvoyer à la réalité du conflit angolais : on raconte que dans cette baie, des chiens sauvages ont été oubliés et coupés du monde, du continent, de la normalité. Au fil des générations, ils ont seulement foncé dans la violence et la haine…
Peut-on dire que Baie des Tigres trace une cartographie intime et plurielle?
Tout à fait. Ce que je voulais partager, c'est cette géographie autrement : le territoire n'est pas donné par les distances et la relativité, mais dans nos rapports avec eux. Au bout du voyage, ce qu'on trouve, c'est un réseau de noms, de visages, de voix. Une carte. La géographie, c'est des mots pour lire un territoire.
Comment retrouvez-vous votre voix dans la polyphonie créée?
J'ai essayé de partager tant que possible le siège - la chaise, si vous voulez - du narrateur. Très souvent, le meilleur narrateur d'une histoire est son propre sujet. Alors, il faut être humble pour s'écarter et donner sa place au personnage. Ça c'est vrai pour la fiction et pour le reportage.
"Les Atlas volés : voyage au bout des mots". En quoi vous sentez-vous concerné par ce thème de la rencontre à la villa Gillet, à Lyon ?
Si on analyse la guerre - non telle ou telle guerre, mais la guerre comme processus, mécanisme, logique -, on peut voir que le bout de la destruction est la destruction même de la condition humaine - de "l'homminité". Ça veut dire, dans une carte "intime": l'effacement des réseaux qui tissent un être humain (culture, religion, idéologie, ethnicité, langage, mémoire …). Ou l'effacement de tous les mots qui peuvent bâtir un individu. Cette destruction concerne plutôt un effacement de territoire, même physiquement - comme en Angola et ailleurs. Il n'y a plus de territoire pour "être".

Florence Roux