Vous traitez une fois encore de l'exil dans votre dernier roman,
un de vos thèmes de prédilection semble-t-il, au regard
de votre uvre : exil dans le métro new-yorkais (in Les
Saisons de la nuit), exil à Londres (in La Rivière de
l'exil) et parfois même exil dans son propre pays (in Ailleurs
en ce pays)
Expliquez-nous pourquoi & est-ce une façon
pour vous de "vivre avec l'exil" ?
Je ne suis pas un exilé mais plutôt une sorte de vagabond
volontaire
Les écrivains irlandais du siècle dernier
- et particulièrement Joyce et Beckett - eux étaient
effectivement en exil, mais il n'y a plus vraiment de raison pour
s'exiler d'Irlande aujourd'hui (ndlr : en l'espèce Colum McCann
parle de l'Eire, cad la république d'Irlande et non de l'Ulster,
intégré au Royaume-Uni). L'église catholique
n'a heureusement plus la même influence et la répression
en terme de lutte des classes n'a plus rien à voir avec ce
qu'elle a été par le passé. Sans doute que l'éclairage
fait à la situation politique de l'Irlande du nord a encouragé
une plus grande libéralisation au sud et de fait, ce pays est
aujourd'hui une terre de libertés, bien plus que ne le sont
les Etats-Unis par exemple
Je n'ai donc rien d'un exilé
d'autant que cette notion renvoie à un statut politique particulier;
je n'ai pas quitté l'Irlande pour cause d'oppression mais par
simple envie d'aller voir ailleurs. Mais quelque part vous avez raison
l'exil me fascine ! Et une grande partie de mon travail s'articule
en effet autour de ce thème décliné en de multiples
interrogations pouvant hanter les personnes exilées : envisager
un retour ou pas, avoir ne serait-ce que la capacité de rentrer
chez soi ou non. Ainsi mes personnages sont souvent déplacés
ou déracinés; aussi parce que le déracinement
procure à l'intéressé un point de vue totalement
différent sur le monde, une vision enrichissante et pour le
moins unique.
L'herbe est-elle "toujours plus verte de l'autre côté"
?
Toujours. Mais qui peut dire ce que "de l'autre côté"
représente ? Un jour, vous pensez avoir franchi le pas pour
vous retrouver finalement à l'exacte même place que vous
aviez quittée
Il y a pourtant quelque chose de merveilleux
dans ce dilemme humain parce que sans raison apparente, l'espoir fait
vivre !
Vous sentez-vous parfois comme un "homme de nulle part"
(allusion au titre en V.O du nouveau livre d'Aleksandar Hemon : Nowhere
man) ?
James Joyce écrivit un jour dans une lettre qu'il avait été
si longtemps éloigné de l'Irlande qu'il pouvait se la
représenter (& "feel its voice") dans tous les
endroits où il se rendait. Je me sens proche de cette pensée
et plutôt qu'un homme de nulle part, j'ai l'impression d'être
un "homme de partout"; et je dis cela sans aucune prétention
ni vantardise. Je suis sans doute une espèce de "bâtard
international"
mais si vous me mettez un gun sur la tempe
en me demandant : dis moi qui tu es ! Je répondrais sûrement
que je suis à la fois irlandais et new-yorkais. Brian Moore,
un autre auteur irlandais, prétendait que tu sais réellement
d'où tu viens lorsque tu es sûr de l'endroit où
tu veux être enterré. Dans ce cas de figure, cela ne
me dérangerait pas de voir mes cendres balancées du
pont de Brooklin, du moment que l'on en saupoudre une petite partie
sous un tabouret au comptoir du Stag's Head Pub de Dublin
Qu'est-ce qui a vraiment changé à New York depuis
le 11 septembre ?
Bizarrement, j'ai l'impression que les changements concernent surtout
le reste des Etats-Unis et non pas New York intra-muros. Cette ville
a toujours vécu "au présent" et continue aujourd'hui
sur sa lancée, c'est dire sans attention particulière
pour le passé, quel qu'il soit. Evidemment la peur est encore
présente et ma petite fille par exemple, est toujours traumatisée
par la vision du feu sous n'importe quelle forme. Il n'empêche,
les New-yorkais sont dans l'ensemble assez résistants et manifestement
la cité a aujourd'hui assimilé cette tragédie
d'une façon surprenante. Il me semble en revanche que l'opinion
publique américaine a pris un dangereux virage réactionnaire
en avalant toutes ces conneries servies en pâture à la
télévision par les politiciens de tous bords. Ceux-là
se sont servis du 11 septembre à des fins politiques de bas
étage, officialisant au passage une sorte d'échelle
de valeur entre la peine du peuple américain et celle de tout
autre peuple sur la planète, et ça c'est véritablement
effrayant. En réalité, le gouvernement actuel a amplifié
à l'extrême la portée des événements
pour masquer ses propres turpitudes; et de cela, George Bush devra
forcément répondre.
En tant qu'Irlandais et New-yorkais, que vous inspire ces perpétuelles
guerres de religion, pendant semble-t-il obligatoire de l'histoire
de l'humanité ?
C'est justement le côté perpétuel de ces guerres
qui est malheureux. Le monde manque aujourd'hui cruellement de "grands
hommes" - un Ghandi ou un Martin Luther King - pour l'éclairer.
Dans votre livre précédent (Ailleurs en ce pays),
vous éclairez la tragédie irlandaise d'une façon
très personnelle; quel est votre sentiment concernant l'évolution
de la situation en Irlande du nord et particulièrement depuis
le cessez-le-feu ?
Je suis très sensible à tout ce qui s'est passé
là-bas mais je crois qu'il faudra bien deux générations
avant que les choses commencent réellement à s'arranger.
Il n'y a de toute façon aucun remède pour certaines
blessures
Si jamais vous l'avez lu, que pensez-vous de la description de
la vie quotidienne à Belfast faite par Robert McLiam Wilson
dans Eureka street ?
C'est un livre fabuleux bien que le roman de McLiam Wilson que je
préfère reste Ripley bogle ! Et concernant l'Irlande
du nord, il existe un second roman dont la lecture devrait être
rendue obligatoire ! : Reading in the dark de Seamus Deane (ndlr :
A lire la nuit - Actes Sud - 1997). Magistralement écrit, c'est
également un examen minutieux du passage à l'âge
adulte et plus généralement de l'enfance dans un pays
en proie à un combat politique sans fin et sans merci.
Quels sont les auteurs que vous appréciez actuellement ?
Aleksandar Hemon est vraiment mon jeune auteur préféré
du moment et il me tarde de faire des lectures avec lui. Sinon j'ai
toujours adoré le travail de John Berger, romancier anglais
désormais établi en France; cet homme est un génie.
Revenons à votre dernier livre, pourquoi avoir choisi Rudolf
Noureïev comme source d'inspiration ?
Au départ c'est le récit de l'expérience d'un
vieux camarade de Dublin qui m'a interpellé et amené
à m'intéresser de plus près au danseur : enfant,
il avait vu Noureïev "crever l'écran" du tout
premier poste de télévision familial et cette "apparition"
allait le poursuivre sa vie durant jusqu'à la recherche de
sa propre identité sexuelle
J'ai commencé par
me demander comment il était possible qu'un danseur russe puisse
tant interférer dans la vie d'un petit prolétaire irlandais;
comment cette histoire simple au premier abord, nous renvoyait l'image
d'un monde devenu à la fois si vaste et si petit
Je voulais
par ailleurs vraiment faire un livre "sans frontières"
(qui puisse évoquer à chacun d'entre nous quelque chose
d'encré au plus profond) et il me semblait que Noureïev
était l'incarnation parfaite d'un homme sans frontières
(au propre comme au figuré). Une personnalité simultanément
attractive et fuyante qui aura traversé sur les chapeaux de
roues un siècle de tumultes. Mais pour dire la vérité,
je ne connaissais pas grand chose de lui avant de mener mon enquête
et je crois aujourd'hui qu'il a surtout été un symbole
politique.
Pourquoi employez-vous le "je" pour quasiment tous les
personnages de votre livre ?
L'objet de ce livre est avant tout de raconter des "histoires",
mais concerne également la manière de raconter une histoire.
En l'écrivant, je me suis posé quelques questions qui
peuvent sembler à la fois basiques et compliquées :
A qui appartient une histoire ? qui donc a le droit de la raconter
? Et comment doit-elle être racontée. Il m'apparaît
évident que lorsque nous racontons des histoires, quelles qu'elles
soient, nous ne faisons que mentir
Pourtant, nos histoires -
et le fait que nous les racontions - nous permettent visiblement de
rester vivant ! La majorité d'entre elles sont racontées
à la première personne parce qu'il semblerait que ce
soit la façon la plus honnête de le faire, et pourtant
"chaque fois que nous parlons du passé, nous mentons comme
nous respirons" (William Maxwell)
Dans ce cas, comment vous y êtes vous pris pour mixer
fiction et réalité ? Et ne pensez-vous pas que certains
lecteurs pourraient prendre ce livre comme une biographie ?
Je suis un romancier, cad un artisan dont le métier est de
mentir. Concernant la vie de Noureïev, je me suis surtout intéressé
aux côtés obscurs et inconnus du personnage, négligeant
volontairement les faits d'armes que tout le monde peut connaître.
Je voulais en même temps laisser libre cours à mon imagination,
et ce, sans aucune contrainte, danser avec l'écriture en quelque
sorte. Danseur n'est donc absolument pas une biographie ! mais plutôt
un parti pris, une approche subjective d'une destinée incroyable.
Tout ce qu'il y a dans ces pages est sûrement faux hormis évidemment
les éléments les plus basiques de son parcours. La question
de savoir ce qui est faux de ce qui ne l'est pas est cependant un
des thèmes centraux du roman
Ainsi beaucoup d'amis et
d'anciens amants de Noureïev sont venus me voir ces derniers
mois pour me dire que j'avais réussi à "capturer
l'homme" dans ce livre bien plus que n'importe quelle photographie
ou souvenir qu'ils gardaient de lui. Je n'ai pourtant jamais cherché
à dépeindre fidèlement Noureïev, mais plutôt
appréhender son caractère, ses excès, ses histoires
secrètes, son approche de la danse et/ou son sentiment face
à la gloire et à l'exil. Approcher sa vie sous un angle
insolite en essayant de saisir les nuances entre les faits avérés
et son monde intérieur que j'imagine chaotique. C'est entre
la fiction et la non-fiction que l'écrivain peut opérer
en toute liberté et en assumant ses propres contradictions.
En définitive, ce roman traite de l'ombre et des ténèbres
derrière cette ombre.
L'ombre d'un Noureïev à la fois ange et démon
?
Tout à fait et c'est ce côté ange et démon
qui m'a plu chez lui : un être excessivement lunatique et insaisissable,
exubérant en public, tourmenté et parfois affreusement
distant en privé. Cette contradiction inhérente au personnage
est simultanément la raison et l'objet de ce livre. On en revient
au boulot du romancier qui est justement de capturer ce genre de contradictions
dans une histoire.
Vous êtes allé enquêter en Russie; qu'avez-vous
trouvé là-bas en dehors de la matière pour votre
livre ?
La vodka. Les chansons. La tristesse. La poésie. L'exil. La
violence. En d'autres mots, j'ai trouvé l'Irlande.
Et en Irlande ! vous y retournez souvent ?
Le plus souvent possible puisque ma famille est toujours là-bas.
Pour finir, quels sont vos projets ?
Je viens de travailler pendant six mois sur un nouveau roman qui parle
des gitans (The Roma). Alors peut-être que je vais m'y remettre
mais pour l'instant je me sens en manque d'inspiration
Sinon,
je suis également en train d'écrire un scénario
à partir de Danseur, pour un film que Wayne Wang pourrait éventuellement
diriger. Alors croisez les doigts pour moi !
Assurément !
Danseur au Edition Belfond, 376 pages
Laurent
Zine
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