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  OCTOBRE N°86  


Philippe Matsas©

 

Colum McCann

À l'occasion de la parution de son dernier roman basé sur la vie tumultueuse de Rudolf Noureïev (Danseur - Ed Belfond); Colum McCann, jeune et talentueux écrivain irlandais installé à New York depuis maintenant dix ans, répond ci-dessous à nos questions avant de pouvoir éventuellement répondre aux vôtres le 14 octobre prochain à la Villa Gillet. Il sera ce soir-là accompagné d'un autre romancier en devenir, Aleksandar Hemon, ayant lui aussi choisi de quitter son pays (l'ex Yougoslavie) pour les Amérique, mais pas forcément pour les mêmes raisons.

Vous traitez une fois encore de l'exil dans votre dernier roman, un de vos thèmes de prédilection semble-t-il, au regard de votre œuvre : exil dans le métro new-yorkais (in Les Saisons de la nuit), exil à Londres (in La Rivière de l'exil) et parfois même exil dans son propre pays (in Ailleurs en ce pays)… Expliquez-nous pourquoi & est-ce une façon pour vous de "vivre avec l'exil" ?
Je ne suis pas un exilé mais plutôt une sorte de vagabond volontaire… Les écrivains irlandais du siècle dernier - et particulièrement Joyce et Beckett - eux étaient effectivement en exil, mais il n'y a plus vraiment de raison pour s'exiler d'Irlande aujourd'hui (ndlr : en l'espèce Colum McCann parle de l'Eire, cad la république d'Irlande et non de l'Ulster, intégré au Royaume-Uni). L'église catholique n'a heureusement plus la même influence et la répression en terme de lutte des classes n'a plus rien à voir avec ce qu'elle a été par le passé. Sans doute que l'éclairage fait à la situation politique de l'Irlande du nord a encouragé une plus grande libéralisation au sud et de fait, ce pays est aujourd'hui une terre de libertés, bien plus que ne le sont les Etats-Unis par exemple… Je n'ai donc rien d'un exilé d'autant que cette notion renvoie à un statut politique particulier; je n'ai pas quitté l'Irlande pour cause d'oppression mais par simple envie d'aller voir ailleurs. Mais quelque part vous avez raison… l'exil me fascine ! Et une grande partie de mon travail s'articule en effet autour de ce thème décliné en de multiples interrogations pouvant hanter les personnes exilées : envisager un retour ou pas, avoir ne serait-ce que la capacité de rentrer chez soi ou non. Ainsi mes personnages sont souvent déplacés ou déracinés; aussi parce que le déracinement procure à l'intéressé un point de vue totalement différent sur le monde, une vision enrichissante et pour le moins unique.
L'herbe est-elle "toujours plus verte de l'autre côté" ?
Toujours. Mais qui peut dire ce que "de l'autre côté" représente ? Un jour, vous pensez avoir franchi le pas pour vous retrouver finalement à l'exacte même place que vous aviez quittée… Il y a pourtant quelque chose de merveilleux dans ce dilemme humain parce que sans raison apparente, l'espoir fait vivre !
Vous sentez-vous parfois comme un "homme de nulle part" (allusion au titre en V.O du nouveau livre d'Aleksandar Hemon : Nowhere man) ?
James Joyce écrivit un jour dans une lettre qu'il avait été si longtemps éloigné de l'Irlande qu'il pouvait se la représenter (& "feel its voice") dans tous les endroits où il se rendait. Je me sens proche de cette pensée et plutôt qu'un homme de nulle part, j'ai l'impression d'être un "homme de partout"; et je dis cela sans aucune prétention ni vantardise. Je suis sans doute une espèce de "bâtard international"… mais si vous me mettez un gun sur la tempe en me demandant : dis moi qui tu es ! Je répondrais sûrement que je suis à la fois irlandais et new-yorkais. Brian Moore, un autre auteur irlandais, prétendait que tu sais réellement d'où tu viens lorsque tu es sûr de l'endroit où tu veux être enterré. Dans ce cas de figure, cela ne me dérangerait pas de voir mes cendres balancées du pont de Brooklin, du moment que l'on en saupoudre une petite partie sous un tabouret au comptoir du Stag's Head Pub de Dublin…
Qu'est-ce qui a vraiment changé à New York depuis le 11 septembre ?
Bizarrement, j'ai l'impression que les changements concernent surtout le reste des Etats-Unis et non pas New York intra-muros. Cette ville a toujours vécu "au présent" et continue aujourd'hui sur sa lancée, c'est dire sans attention particulière pour le passé, quel qu'il soit. Evidemment la peur est encore présente et ma petite fille par exemple, est toujours traumatisée par la vision du feu sous n'importe quelle forme. Il n'empêche, les New-yorkais sont dans l'ensemble assez résistants et manifestement la cité a aujourd'hui assimilé cette tragédie d'une façon surprenante. Il me semble en revanche que l'opinion publique américaine a pris un dangereux virage réactionnaire en avalant toutes ces conneries servies en pâture à la télévision par les politiciens de tous bords. Ceux-là se sont servis du 11 septembre à des fins politiques de bas étage, officialisant au passage une sorte d'échelle de valeur entre la peine du peuple américain et celle de tout autre peuple sur la planète, et ça c'est véritablement effrayant. En réalité, le gouvernement actuel a amplifié à l'extrême la portée des “événements” pour masquer ses propres turpitudes; et de cela, George Bush devra forcément répondre.
En tant qu'Irlandais et New-yorkais, que vous inspire ces perpétuelles guerres de religion, pendant semble-t-il obligatoire de l'histoire de l'humanité ?
C'est justement le côté perpétuel de ces guerres qui est malheureux. Le monde manque aujourd'hui cruellement de "grands hommes" - un Ghandi ou un Martin Luther King - pour l'éclairer.
Dans votre livre précédent (Ailleurs en ce pays), vous éclairez la tragédie irlandaise d'une façon très personnelle; quel est votre sentiment concernant l'évolution de la situation en Irlande du nord et particulièrement depuis le cessez-le-feu ?
Je suis très sensible à tout ce qui s'est passé là-bas mais je crois qu'il faudra bien deux générations avant que les choses commencent réellement à s'arranger. Il n'y a de toute façon aucun remède pour certaines blessures…
Si jamais vous l'avez lu, que pensez-vous de la description de la vie quotidienne à Belfast faite par Robert McLiam Wilson dans Eureka street ?
C'est un livre fabuleux bien que le roman de McLiam Wilson que je préfère reste Ripley bogle ! Et concernant l'Irlande du nord, il existe un second roman dont la lecture devrait être rendue obligatoire ! : Reading in the dark de Seamus Deane (ndlr : A lire la nuit - Actes Sud - 1997). Magistralement écrit, c'est également un examen minutieux du passage à l'âge adulte et plus généralement de l'enfance dans un pays en proie à un combat politique sans fin et sans merci.
Quels sont les auteurs que vous appréciez actuellement ?
Aleksandar Hemon est vraiment mon jeune auteur préféré du moment et il me tarde de faire des lectures avec lui. Sinon j'ai toujours adoré le travail de John Berger, romancier anglais désormais établi en France; cet homme est un génie.
Revenons à votre dernier livre, pourquoi avoir choisi Rudolf Noureïev comme source d'inspiration ?
Au départ c'est le récit de l'expérience d'un vieux camarade de Dublin qui m'a interpellé et amené à m'intéresser de plus près au danseur : enfant, il avait vu Noureïev "crever l'écran" du tout premier poste de télévision familial et cette "apparition" allait le poursuivre sa vie durant jusqu'à la recherche de sa propre identité sexuelle… J'ai commencé par me demander comment il était possible qu'un danseur russe puisse tant interférer dans la vie d'un petit prolétaire irlandais; comment cette histoire simple au premier abord, nous renvoyait l'image d'un monde devenu à la fois si vaste et si petit… Je voulais par ailleurs vraiment faire un livre "sans frontières" (qui puisse évoquer à chacun d'entre nous quelque chose d'encré au plus profond) et il me semblait que Noureïev était l'incarnation parfaite d'un homme sans frontières (au propre comme au figuré). Une personnalité simultanément attractive et fuyante qui aura traversé sur les chapeaux de roues un siècle de tumultes. Mais pour dire la vérité, je ne connaissais pas grand chose de lui avant de mener mon enquête et je crois aujourd'hui qu'il a surtout été un symbole politique.
Pourquoi employez-vous le "je" pour quasiment tous les personnages de votre livre ?
L'objet de ce livre est avant tout de raconter des "histoires", mais concerne également la manière de raconter une histoire. En l'écrivant, je me suis posé quelques questions qui peuvent sembler à la fois basiques et compliquées : A qui appartient une histoire ? qui donc a le droit de la raconter ? Et comment doit-elle être racontée. Il m'apparaît évident que lorsque nous racontons des histoires, quelles qu'elles soient, nous ne faisons que mentir… Pourtant, nos histoires - et le fait que nous les racontions - nous permettent visiblement de rester vivant ! La majorité d'entre elles sont racontées à la première personne parce qu'il semblerait que ce soit la façon la plus honnête de le faire, et pourtant "chaque fois que nous parlons du passé, nous mentons comme nous respirons" (William Maxwell)…
… Dans ce cas, comment vous y êtes vous pris pour mixer fiction et réalité ? Et ne pensez-vous pas que certains lecteurs pourraient prendre ce livre comme une biographie ?
Je suis un romancier, cad un artisan dont le métier est de mentir. Concernant la vie de Noureïev, je me suis surtout intéressé aux côtés obscurs et inconnus du personnage, négligeant volontairement les faits d'armes que tout le monde peut connaître. Je voulais en même temps laisser libre cours à mon imagination, et ce, sans aucune contrainte, danser avec l'écriture en quelque sorte. Danseur n'est donc absolument pas une biographie ! mais plutôt un parti pris, une approche subjective d'une destinée incroyable. Tout ce qu'il y a dans ces pages est sûrement faux hormis évidemment les éléments les plus basiques de son parcours. La question de savoir ce qui est faux de ce qui ne l'est pas est cependant un des thèmes centraux du roman… Ainsi beaucoup d'amis et d'anciens amants de Noureïev sont venus me voir ces derniers mois pour me dire que j'avais réussi à "capturer l'homme" dans ce livre bien plus que n'importe quelle photographie ou souvenir qu'ils gardaient de lui. Je n'ai pourtant jamais cherché à dépeindre fidèlement Noureïev, mais plutôt appréhender son caractère, ses excès, ses histoires secrètes, son approche de la danse et/ou son sentiment face à la gloire et à l'exil. Approcher sa vie sous un angle insolite en essayant de saisir les nuances entre les faits avérés et son monde intérieur que j'imagine chaotique. C'est entre la fiction et la non-fiction que l'écrivain peut opérer en toute liberté et en assumant ses propres contradictions. En définitive, ce roman traite de l'ombre et des ténèbres derrière cette ombre.
L'ombre d'un Noureïev à la fois ange et démon ?
Tout à fait et c'est ce côté ange et démon qui m'a plu chez lui : un être excessivement lunatique et insaisissable, exubérant en public, tourmenté et parfois affreusement distant en privé. Cette contradiction inhérente au personnage est simultanément la raison et l'objet de ce livre. On en revient au boulot du romancier qui est justement de capturer ce genre de contradictions dans une histoire.
Vous êtes allé enquêter en Russie; qu'avez-vous trouvé là-bas en dehors de la matière pour votre livre ?
La vodka. Les chansons. La tristesse. La poésie. L'exil. La violence. En d'autres mots, j'ai trouvé l'Irlande.
Et en Irlande ! vous y retournez souvent ?
Le plus souvent possible puisque ma famille est toujours là-bas.
Pour finir, quels sont vos projets ?
Je viens de travailler pendant six mois sur un nouveau roman qui parle des gitans (The Roma). Alors peut-être que je vais m'y remettre mais pour l'instant je me sens en manque d'inspiration… Sinon, je suis également en train d'écrire un scénario à partir de Danseur, pour un film que Wayne Wang pourrait éventuellement diriger. Alors croisez les doigts pour moi !
Assurément !


Danseur au Edition Belfond, 376 pages

Laurent Zine