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En
ce mois d'avril, le Ballet de l'Opéra de Lyon propose plusieurs
soirées autour du chorégraphe suédois Mats EK,
avec un duo Solo for two et l'entrée au répertoire d'une
nouvelle pièce Fluke. Yorgos Loukos qui dirige le ballet, nous
rappelle pourquoi Mats Ek est lun des chorégraphes majeurs
de ces trente dernières années.
Mats Ek est un chorégraphe important, dans l'histoire
de la danse, mais aussi dans l'histoire du Ballet de l'Opéra
de Lyon ?
C'est exact. Mats Ek est un chorégraphe avec qui nous travaillons
depuis 1988, il fait partie des relations privilégiées
que nous avons avec les grands chorégraphes de notre temps,
comme Maguy Marin, Kylian, Forsythe... Nous sommes les seuls en France,
avec l'Opéra de Paris, à avoir certaines de ses pièces
dans notre répertoire. Son travail est très particulier
car il est issu de l'expressionnisme allemand et il aurait été
inconcevable qu'une compagnie comme la nôtre ne l'intègre
pas dans son approche de la danse contemporaine. On a eu Eldstad,
Carmen, Solo for Two, et maintenant Fluke. Pour bien le comprendre,
il est important de rappeler que Mats Ek est l'enfant non dansant
d'une famille de danseurs. Il est le fils de la grande chorégraphe
suédoise Birgit Cullberg et son frère fut également
un très grand danseur chez Béjart. À l'origine,
il était metteur en scène et bien sûr ce qui caractérise
l'ensemble de son uvre, c'est cette force, cette pertinence
théâtrale que peu de chorégraphes actuels possèdent.
Il a revisité tous les grands classiques tels Gisèle,
Le Lac des cygnes, Carmen, La Belle au Bois Dormant, avec une conception
de la danse beaucoup plus moderne, plus ludique, pleine d'humour,
très théâtrale, très expressionniste. Si
j'utilise le mot expressionniste, ce n'est pas par hasard, puisque
que sa mère elle-même a été très
influencée par Kurt Joos.
Vous dites que Fluke est une de ses pièces les plus réussies
mais aussi la plus complexe, pour quelles raisons ?
Cette pièce-là est très caractéristique
de son travail parce qu'à une époque où le post-modernisme
américain, l'abstraction sont encore une référence
absolue en matière de danse, surtout en dehors de l'Europe,
il est probablement un des seuls, avec Pina Bausch et Maguy Marin,
à créer de véritables situations dramatiques,
sans être totalement narratif et en excluant l'abstraction.
Fluke n'est pas une pièce avec des corps qui bougent en collants
académiques sur telle ou telle musique comme le fait par exemple
Merce Cunningham; au contraire, c'est une pièce avec des caractères,
des êtres humains dans des situations comiques ou tragiques,
qui nous font partager des scènes de la vie quotidienne et
font appel sans arrêt à notre imaginaire, à notre
curiosité. Deux personnages se rencontrent et s'aiment, deux
autres se croisent et s'ignorent, deux encore sont si ambigus que
l'on ne sait s'ils sont frère et sur, mari et femme,
ami ou ennemi. On se retrouve dans un univers de fête de village,
sur une place, avec deux vieillards qui passent, deux enfants qui
jouent, se tiennent par la main, des amants qui s'embrassent, avec
tout autour des lumières qui éclairent des paysages
qui se transforment au fur et mesure. Certaines scènes pourraient
appartenir au cinéma muet, au théâtre des années
trente, par moments même, on a l'impression d'être dans
un univers fellinien. On est surtout au cur d'une humanité
en perpétuel mouvement, qui s'interroge, se regarde vivre,
une humanité dévoilée par la danse et la théâtralité
mélangées.
Quelle est la particularité de son travail sur le mouvement
?
Sa théâtralité ne l'empêche pas pour autant
d'être un chorégraphe très exigeant, très
en attente de la perfection, de l'interprétation du mouvement.
Fluke est une pièce où les danseurs bougent sans arrêt,
c'est très dur physiquement, très dense, mais Mats Ek
défend cette exigence, justement pour que les situations dramatiques
soient encore plus intenses, plus touchantes. Son vocabulaire est
très imprégné de la danse classique pour la virtuosité,
mais également de la danse contemporaine notamment celle de
Martha Graham ou de José Limon en ce qui concerne le haut du
corps, le relâchement de la tête, des bras, et du dos,
la fluidité et la souplesse du torse en général,
tout un travail qu'il met là aussi complètement au service
de la dramaturgie.
Solo for two est un magnifique duo, est-ce qu'on peut en rappeler
le thème ?
C'est une pièce de trente minutes, avec deux personnages, la
rencontre de deux êtres et c'est, je pense, la quintessence
du travail de Mats Ek. On ne sait pas qui ils sont, ils se rencontrent,
se saluent, ils se retrouvent devant un mur, chacun fait une variation,
ils se déshabillent, ils s'aiment. C'est aussi quelque chose
sur les deux sexes parce qu'à un moment donné, ils ôtent
leurs vêtements, le garçon met la robe de la femme qui
met son costume à lui, et en changeant ainsi de vêtements
et peut-être de sexe, chacun fait une autre variation et puis
ils disparaissent. On ne sait pas si le garçon a rêvé
de cette femme, si c'est une rencontre fortuite, si c'est une séparation.
Il y a ainsi plusieurs manières d'interpréter le sens
de leur relation, de leur existence. La musique d'Arvo Pärt est
très belle, elle se mêle à une grande précision
dramatique, une chorégraphie très puissante et tout
cela exprime les sentiments, les émotions de deux êtres
perdus devant un mur. Quand je parle de quintessence, je veux dire
que cette pièce est la concentration de tout ce que l'on trouve
dans son travail, c'est-à-dire souvent la rencontre de deux
êtres humains, le regard sur l'humanité et la chorégraphie
qui n'est là que pour servir le devenir, l'évolution
de ces deux personnages et permettre également au spectateur
d'imaginer, de se raconter une histoire qui n'appartiendra qu'à
lui.
Martine
Pullara
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