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2003

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NOVEMBRE N°87
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  AVRIL N°81  



 

Mats Ek

En ce mois d'avril, le Ballet de l'Opéra de Lyon propose plusieurs soirées autour du chorégraphe suédois Mats EK, avec un duo Solo for two et l'entrée au répertoire d'une nouvelle pièce Fluke. Yorgos Loukos qui dirige le ballet, nous rappelle pourquoi Mats Ek est l’un des chorégraphes majeurs de ces trente dernières années.

Mats Ek est un chorégraphe important, dans l'histoire de la danse, mais aussi dans l'histoire du Ballet de l'Opéra de Lyon ?
C'est exact. Mats Ek est un chorégraphe avec qui nous travaillons depuis 1988, il fait partie des relations privilégiées que nous avons avec les grands chorégraphes de notre temps, comme Maguy Marin, Kylian, Forsythe... Nous sommes les seuls en France, avec l'Opéra de Paris, à avoir certaines de ses pièces dans notre répertoire. Son travail est très particulier car il est issu de l'expressionnisme allemand et il aurait été inconcevable qu'une compagnie comme la nôtre ne l'intègre pas dans son approche de la danse contemporaine. On a eu Eldstad, Carmen, Solo for Two, et maintenant Fluke. Pour bien le comprendre, il est important de rappeler que Mats Ek est l'enfant non dansant d'une famille de danseurs. Il est le fils de la grande chorégraphe suédoise Birgit Cullberg et son frère fut également un très grand danseur chez Béjart. À l'origine, il était metteur en scène et bien sûr ce qui caractérise l'ensemble de son œuvre, c'est cette force, cette pertinence théâtrale que peu de chorégraphes actuels possèdent. Il a revisité tous les grands classiques tels Gisèle, Le Lac des cygnes, Carmen, La Belle au Bois Dormant, avec une conception de la danse beaucoup plus moderne, plus ludique, pleine d'humour, très théâtrale, très expressionniste. Si j'utilise le mot expressionniste, ce n'est pas par hasard, puisque que sa mère elle-même a été très influencée par Kurt Joos.
Vous dites que Fluke est une de ses pièces les plus réussies mais aussi la plus complexe, pour quelles raisons ?
Cette pièce-là est très caractéristique de son travail parce qu'à une époque où le post-modernisme américain, l'abstraction sont encore une référence absolue en matière de danse, surtout en dehors de l'Europe, il est probablement un des seuls, avec Pina Bausch et Maguy Marin, à créer de véritables situations dramatiques, sans être totalement narratif et en excluant l'abstraction. Fluke n'est pas une pièce avec des corps qui bougent en collants académiques sur telle ou telle musique comme le fait par exemple Merce Cunningham; au contraire, c'est une pièce avec des caractères, des êtres humains dans des situations comiques ou tragiques, qui nous font partager des scènes de la vie quotidienne et font appel sans arrêt à notre imaginaire, à notre curiosité. Deux personnages se rencontrent et s'aiment, deux autres se croisent et s'ignorent, deux encore sont si ambigus que l'on ne sait s'ils sont frère et sœur, mari et femme, ami ou ennemi. On se retrouve dans un univers de fête de village, sur une place, avec deux vieillards qui passent, deux enfants qui jouent, se tiennent par la main, des amants qui s'embrassent, avec tout autour des lumières qui éclairent des paysages qui se transforment au fur et mesure. Certaines scènes pourraient appartenir au cinéma muet, au théâtre des années trente, par moments même, on a l'impression d'être dans un univers fellinien. On est surtout au cœur d'une humanité en perpétuel mouvement, qui s'interroge, se regarde vivre, une humanité dévoilée par la danse et la théâtralité mélangées.
Quelle est la particularité de son travail sur le mouvement ?
Sa théâtralité ne l'empêche pas pour autant d'être un chorégraphe très exigeant, très en attente de la perfection, de l'interprétation du mouvement. Fluke est une pièce où les danseurs bougent sans arrêt, c'est très dur physiquement, très dense, mais Mats Ek défend cette exigence, justement pour que les situations dramatiques soient encore plus intenses, plus touchantes. Son vocabulaire est très imprégné de la danse classique pour la virtuosité, mais également de la danse contemporaine notamment celle de Martha Graham ou de José Limon en ce qui concerne le haut du corps, le relâchement de la tête, des bras, et du dos, la fluidité et la souplesse du torse en général, tout un travail qu'il met là aussi complètement au service de la dramaturgie.
Solo for two est un magnifique duo, est-ce qu'on peut en rappeler le thème ?
C'est une pièce de trente minutes, avec deux personnages, la rencontre de deux êtres et c'est, je pense, la quintessence du travail de Mats Ek. On ne sait pas qui ils sont, ils se rencontrent, se saluent, ils se retrouvent devant un mur, chacun fait une variation, ils se déshabillent, ils s'aiment. C'est aussi quelque chose sur les deux sexes parce qu'à un moment donné, ils ôtent leurs vêtements, le garçon met la robe de la femme qui met son costume à lui, et en changeant ainsi de vêtements et peut-être de sexe, chacun fait une autre variation et puis ils disparaissent. On ne sait pas si le garçon a rêvé de cette femme, si c'est une rencontre fortuite, si c'est une séparation. Il y a ainsi plusieurs manières d'interpréter le sens de leur relation, de leur existence. La musique d'Arvo Pärt est très belle, elle se mêle à une grande précision dramatique, une chorégraphie très puissante et tout cela exprime les sentiments, les émotions de deux êtres perdus devant un mur. Quand je parle de quintessence, je veux dire que cette pièce est la concentration de tout ce que l'on trouve dans son travail, c'est-à-dire souvent la rencontre de deux êtres humains, le regard sur l'humanité et la chorégraphie qui n'est là que pour servir le devenir, l'évolution de ces deux personnages et permettre également au spectateur d'imaginer, de se raconter une histoire qui n'appartiendra qu'à lui.

Martine Pullara