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2003

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  SEPTEMBRE N°85  


Alain Mabanckou Johan Debellefontaine/Opale©

 

Alain Mabanckou,
Yambo Ouologuem

On l'avait remarqué depuis longtemps, la littérature africaine ne se comporte pas comme une littérature de migration mais a su depuis longtemps prendre en charge sa différence, ayant intégré les sources littéraires et philosophiques du colonisateur, faisant éclater la norme linguistique, pour construire sa propre langue, son propre langage, en rupture avec les règles. L'Afrique est liée à l'Europe, l'histoire le montre, aujourd'hui encore, comme deux parents aux relations difficiles; presque incestueuses.

Les livres d'Emmanuel Dongala, d'Alain Mabanckou ou le pamphlet d'Yambo Ouologuem Lettre à une France nègre, montrent que les auteurs africains ne sont pas là pour le décorum. Ils sont ancrés dans leurs quotidiens, pour raconter les déchirures, les violences, l'après colonisation. La maison d'édition Le Serpent à Plumes, contribue depuis dix ans à nous faire découvrir des auteurs, dont une partie vient des Caraïbes et d'Afrique. Que nous relisions des auteurs comme Dany Laferrière, tous ses livres ! Que nous lisions un livre comme Johnny, chien méchant d'Emmanuel Dongala (paru en septembre 2002), et l'on sait que ce livre à deux voix ne vous lâche plus, le cauchemar est trop intense, on sent sourdre la voix d'une nouvelle littérature.
Aujourd'hui est réédité Lettre à la France nègre du Malien Yambo Ouologuem, pamphlet historique paru en 1969, qui fit suite au Devoir de violence (réédité il y a quelques mois), premier roman d'un jeune auteur qui connaîtra une véritable cabale médiatique. Depuis Yambo Ouologuem vit au Mali, loin du monde, tourné vers sa foi. N'empêche que Lettre à la France nègre arrive en pleine France gaulliste. "Et tous les petits blancs qui s'insurgent en réactionnaires (sans avoir les reins solides, puisqu'ils gagnent difficilement leur vie) sont des Nègres d'une autre espèce, et qui s'ignorent - un peu comme un cheval d'eau douce." C'est en treize lettres (Lettre au Président de la République française, aux non-racistes, aux rois nègres de passage en France, à tous les racistes, aux pères d'Astérix…) qu'Yambo Ouologuem prend l'écriture pour arme, il n'en ressortira pas intact.
Cherchant à se libérer de l'imagerie "bon nègre" toujours affiliée à la négritude, il va tenter un nouveau langage littéraire dans Le Devoir de violence que certains attaqueront notamment dans la forme littéraire jugée irresponsable. "Il tente de désacraliser le genre même du roman par un parti pris d'irresponsabilité totale en empruntant à des sources littéraires aussi composites qu'inconciliables."*1, comme on le voit, certains refusent encore aujourd'hui l'importance d'un tel livre.
Il aura fallu que le temps passe pour que le livre soit enfin réédité, publié initialement en 1968, obtenant le Prix Renaudot la même année, ce livre était censuré en France depuis plus de trente ans, alors qu'il soulevait l'enthousiasme partout ailleurs; véritable livre culte Le Devoir de violence refait enfin surface. Certains auraient préféré l'oubli (de l'histoire coloniale) à cette réalité littéraire et qui se fait le porte-parole d'une Afrique ouverte à une nouvelle écriture, débarrassé des sédiments d'une littérature qui a trop souffert d'un manque réel de liberté, malgré ou peut-être à cause d'écrivains comme Léopold Sédar Senghor.
Depuis Yambo Ouologuem vit au Mali, toujours actif dans la communauté tidjane où "il travaille également à la réforme du système scolaire malien et mauritanien. Avant tout, il cherche à mettre un terme à l'oppression raciale dont sont victimes les musulmans noirs au Sahel et partout ailleurs, spécialement ceux aux mains des musulmans arabes." *2
Alain Mabanckou est un jeune auteur, né au Congo en 66; il offre à travers ses livres une vision particulière du mal-être africain, on se souvient de cette plume, notamment dans le livre paru l'année passée Les Petits-fils nègres de Vercingétorix où au travers du regard d'une femme, épouse, mère, il nous donne à voir, à écouter le drame, un drame africain de guerre civile. C'est véritablement un très beau livre et il serait dommage de passer à côté de cette écriture alerte. Cette rentrée littéraire se fera pour Alain Mabanckou sous un livre un peu plus baroque, mais excellent, ayant pour titre African psycho. Le héros du livre, Grégoire Nakobomayo cherche par tous les moyens à devenir aussi célèbre que son idole Angoualima, pour qui il a une vénération sans borne, allant régulièrement dialoguer avec lui sur sa tombe, afin que son modèle le guide dans son ascension vers le crime. Mais voilà cet halluciné chancelant et désorienté n'est pas l'égal de son maître, un célèbre serial killer. Dès le début du livre il essaie de poser son personnage "Il ya des équivoques que je voudrais dès à présent lever : l'éducation éclectique dans les familles d'accueil et celle que j'ai reçue de la rue ont façonné en moi une culture qui ressemble un peu à la mayonnaise mal tournée". A l'abri des clichés, ce roman est un fruit plein de saveur et bourré d'épines, il montre la maîtrise de conteur d'Alain Mabanckou, car cet African psycho prend rapidement le pas d'un conte surréaliste. C'est plein d'esprit et de moquerie; car Mabanckou sait au travers de ce roman faire une critique de l'occident et des médias. Et dans tout cela le pauvre Grégoire Nakobomayo se fera gruger.

*1 - La Littérature africaine contemporaine et ses langages de Kangui Alemdjoro
*2 - Christopher Wise, préface du livre Le Devoir de violence
Editions Le Serpent à Plumes :
African Psycho d'Alain Mabanckou, 192 pages, Lettre à la France nègre de Yambo Ouologuem, 230 pages, Le Devoir de violence de Yambo Ouologuem, 280 pages,

Bruno Pin