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Comment es-tu arrivé à la mise en scène ?
C'est par la musique que je suis arrivé au théâtre.
Adolescent, j'étais passionné par l'opéra et le
chant. J'ai voulu me diriger vers la mise en scène d'opéra.
J'ai donc commencé à travailler à l'Opéra
de Nice puis à La Monnaie de Bruxelles. C'était merveilleux
mais en même temps théâtralement très ennuyeux.
Les mises en scène étaient très conventionnelles
- comme c'est souvent encore le cas. Et puis l'Opéra est une
institution lourde, tous les rapports sont très hiérarchisés.
J'ai alors fait du théâtre à la fac. En maîtrise
de Lettres j'ai rencontré Jacques Lassalle, alors directeur du
Théâtre National de Strasbourg, qui m'a pris comme stagiaire.
Passée la première méfiance, il m'a complètement
assimilé à l'équipe. Ça a été
un bonheur absolu. J'ai laissé tomber l'opéra. C'était
tellement le jour et la nuit en terme de qualité humaine dans
les rapports de théâtre, dans l'approfondissement du travail
Lassalle
m'a alors pris comme assistant. Longtemps après, j'ai retrouvé
le plaisir de travailler avec des musiciens et des chanteurs.
A 26 ans, tu es nommé secrétaire général
de la Comédie Française. Tu as occupé ce poste
pendant 2 ans. Pourquoi s'être alors engagé dans une tâche
purement administrative ?
A ce moment-là, je n'étais pas encore très avancé
dans mon travail de mise en scène et certain de vouloir et de
pouvoir devenir metteur en scène. Quand Lassalle m'a proposé
ce poste, je travaillais avec lui depuis déjà trois ans.
J'avais fait le tour du poste d'assistant. Au même moment, Guy
Walter m'avait proposé de travailler à la Villa Gillet.
J'étais très attaché à Jacques Lassalle
et trouvais intéressant d'être amené à me
poser les questions : qu'est-ce que c'est que la production, la communication
? Comment un théâtre fonctionne-t-il ? Quel type de public
veut-on avoir dans la salle ? J'ai donc accepté le poste à
la Comédie Française. Parallèlement j'ai quand
même fait des spectacles à la Villa Gillet. Ce qui m'a
amené à me demander : mais qu'est-ce que je fais dans
ces bureaux ? Ça a été très intéressant,
mais ce n'était pas là que j'avais envie d'être.
J'ai donc arrêté au bout de 2 ans et fondé la Compagnie
Ecuador à Lyon parce que mon travail commençait avec la
Villa.
Pendant cette période, on a l'impression que tu mets la musique
de côté ?
Ce n'était pas dans mes préoccupations. La musique est
revenue via la rencontre avec Bernard Yannotta et le travail que j'ai
fait au festival des Arcs. C'est un festival de musique de chambre avec
des petits ensembles de musiciens. C'est une façon de travailler
qui n'a rien à voir avec la hiérarchie de l'opéra,
c'est comme une troupe de théâtre. Ce festival est un lieu
d'expérimentation. Bernard et moi avons vu qu'on pouvait faire
un travail de jeu avec les chanteurs, c'est-à-dire, investir
le corps du chanteur dans le spectacle A partir de là, je me
suis à nouveau réinvesti dans la musique. Car j'en ai
absolument besoin, tout comme du théâtre. On a commencé
à faire des spectacles musicaux qui ont d'ailleurs assez peu
été joués à Lyon à part L'Homme qui
prenait sa femme pour un chapeau de Michael Nyman. J'ai beaucoup travaillé
à Lyon puisque la compagnie est implantée ici, mais très
peu sur des choses musicales car peu de théâtres permettent
cela.
Qu'est-ce qu'apporte la musique dans le théâtre ? Qu'est-ce
qui fait sa force ?
Musique et théâtre sont deux choses très différentes,
moi je travaille beaucoup sur les passerelles entre les deux car c'est
là qu'on peut inventer des choses. La musique permet d'atteindre
une émotion qu'on n'atteindra jamais au théâtre.
Dans le chant, il y a une émotion, une fragilité, une
générosité qui n'est pas l'émotion du théâtre
qui passe, non par l'immédiateté, mais par un processus
intellectuel. Cette espèce d'immédiateté, de naïveté
même quelquefois, me touche. La question du mélange, c'est
autre chose. Amener la musique dans le théâtre m'intéresse
énormément pour créer cette émotion. Le
théâtre est autocentré. Le théâtre
ne parle que du théâtre. J'aime quand il est perturbé
par d'autres formes. Perturbation qui vient remettre en cause les "bonnes
habitudes". Je le fais avec de la musique, de la danse, mais aussi
de l'acrobatie quand j'ai monté Les Cyniques de Mariengof. C'est
comme s'il fallait se rappeler qu'il n'y a pas que le théâtre
dans la vie. Il y a d'autres façons d'investir la scène.
C'est pourquoi, au fond, j'ai plus envie de parler de spectacle que
de théâtre.
Quel regard portes-tu sur le théâtre aujourd'hui ?
C'est une période de mutation. On est allé au bout d'un
certain esprit, d'une certaine façon de faire du théâtre
- que d'ailleurs j'ai appris auprès de Lassalle. On a exploré
cette façon de faire. On ne peut que tourner en rond. Il y a
toute une partie du théâtre, toujours à la recherche
du nouveau Chéreau, qui essaie de faire que ça continue
comme cela. Moi, je pense qu'il y a d'autres façons d'aborder
les classiques. C'est difficile d'avoir de bons acteurs et un beau décor.
Mais même si on atteint cette perfection-là, c'est vain
car ce n'est plus en phase. C'est une redite. Que faire d'autre ? Il
y a plein de choses en ce moment. Etranges, qui ne ressemblent à
rien de ce qui a été fait jusqu'à présent.
On ne sait même pas comment en parler.
Quelles sont les orientations de la programmation de la saison prochaine
?
Le théâtre de la Renaissance a une identité forte.
Il faut qu'on la réactive sans changer l'état d'esprit
d'ouverture et de pluridisciplinarité. On va maintenir à
notre manière cette idée avec des spectacles un peu bizarres
à la croisée des genres, théâtre, littérature,
musique. Moi, c'est là que je m'amuse au théâtre.
Quand je vois des trucs brindezingues ! Etienne Paoli et moi avons beaucoup
d'envies qu'il faut essayer de faire rentrer dans le budget et le calendrier.
Il y a aura notamment des petites formes avec des chanteurs qui vont
se balader un peu partout. On monte Gerschwin. Et puis le cinéma
est une salle d'art et d'essais. On va essayer de plus l'intégrer
dans la programmation générale. Si on veut faire une programmation
exigeante de toute façon il faut bosser pour que les gens viennent
et comprennent que ça peut leur plaire. Parce que dès
qu'on prononce le mot "exigeant", les gens pensent "intello"
et ça leur fait peur. Il faut que cette exigence soit séduisante.
La différence quand tu es dans une compagnie ou dans un théâtre,
c'est que tu construis une relation avec un public. Ça prend
beaucoup de temps mais c'est une relation de confiance.
Comment se passe cette co-direction ?
Etienne Paoli serait tout à fait capable de diriger tout seul
ce théâtre. C'est lui qui a décidé de m'appeler.
Il avait besoin de quelqu'un pour réfléchir avec lui.
Cette co-direction se passe très bien parce que nous ne sommes
pas sur le même terrain. Lui est plutôt un programmateur,
un directeur d'équipe. Moi, je suis metteur en scène.
Je suis le porte-parole des artistes à l'intérieur de
la maison. On ne voit pas les choses de la même façon ce
qui nous rend complémentaires. Pour l'instant cela fonctionne
très bien. Et puis, si je devais diriger ce théâtre
tout seul, il y a plein de choses que je ne saurais pas faire. Cela
me permet donc d'apprendre ce métier et d'y porter un autre regard.
Que penses-tu de ce qui arrive au Centre Léonard de Vinci
à Feyzin ?
Une chose qu'il est intéressant de noter, c'est que maintenant
quand un maire décide que le théâtre c'est pas intéressant
et que ça coûte trop cher, c'est possible. On peut tout
d'un coup remettre en cause la légitimité du théâtre.
On ne fait jamais ça avec les piscines, stades, etc. Il est invraisemblable
que l'équipement culturel puisse être à la merci
de ce genre de décisions. Ce qui est fou, c'est que ça
vient de gauche. De ce côté réactionnaire de la
gauche qui pense que la culture doit être de l'éducation,
qu'on doit pouvoir l'utiliser. Alors que la culture est quelque chose
de complètement gratuit et pourtant essentiel ! Comme le dit
très bien Brecht "On ne vit que pour le superflu".
Léonore
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