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2003

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  FEVRIER N°79  



 

Jean Lacornerie

Jean Lacornerie, metteur en scène, est à la tête depuis quelques mois avec Etienne Paoli du théâtre de la Renaissance à Oullins.

Comment es-tu arrivé à la mise en scène ?
C'est par la musique que je suis arrivé au théâtre. Adolescent, j'étais passionné par l'opéra et le chant. J'ai voulu me diriger vers la mise en scène d'opéra. J'ai donc commencé à travailler à l'Opéra de Nice puis à La Monnaie de Bruxelles. C'était merveilleux mais en même temps théâtralement très ennuyeux. Les mises en scène étaient très conventionnelles - comme c'est souvent encore le cas. Et puis l'Opéra est une institution lourde, tous les rapports sont très hiérarchisés. J'ai alors fait du théâtre à la fac. En maîtrise de Lettres j'ai rencontré Jacques Lassalle, alors directeur du Théâtre National de Strasbourg, qui m'a pris comme stagiaire. Passée la première méfiance, il m'a complètement assimilé à l'équipe. Ça a été un bonheur absolu. J'ai laissé tomber l'opéra. C'était tellement le jour et la nuit en terme de qualité humaine dans les rapports de théâtre, dans l'approfondissement du travail…Lassalle m'a alors pris comme assistant. Longtemps après, j'ai retrouvé le plaisir de travailler avec des musiciens et des chanteurs.
A 26 ans, tu es nommé secrétaire général de la Comédie Française. Tu as occupé ce poste pendant 2 ans. Pourquoi s'être alors engagé dans une tâche purement administrative ?
A ce moment-là, je n'étais pas encore très avancé dans mon travail de mise en scène et certain de vouloir et de pouvoir devenir metteur en scène. Quand Lassalle m'a proposé ce poste, je travaillais avec lui depuis déjà trois ans. J'avais fait le tour du poste d'assistant. Au même moment, Guy Walter m'avait proposé de travailler à la Villa Gillet. J'étais très attaché à Jacques Lassalle et trouvais intéressant d'être amené à me poser les questions : qu'est-ce que c'est que la production, la communication ? Comment un théâtre fonctionne-t-il ? Quel type de public veut-on avoir dans la salle ? J'ai donc accepté le poste à la Comédie Française. Parallèlement j'ai quand même fait des spectacles à la Villa Gillet. Ce qui m'a amené à me demander : mais qu'est-ce que je fais dans ces bureaux ? Ça a été très intéressant, mais ce n'était pas là que j'avais envie d'être. J'ai donc arrêté au bout de 2 ans et fondé la Compagnie Ecuador à Lyon parce que mon travail commençait avec la Villa.
Pendant cette période, on a l'impression que tu mets la musique de côté ?
Ce n'était pas dans mes préoccupations. La musique est revenue via la rencontre avec Bernard Yannotta et le travail que j'ai fait au festival des Arcs. C'est un festival de musique de chambre avec des petits ensembles de musiciens. C'est une façon de travailler qui n'a rien à voir avec la hiérarchie de l'opéra, c'est comme une troupe de théâtre. Ce festival est un lieu d'expérimentation. Bernard et moi avons vu qu'on pouvait faire un travail de jeu avec les chanteurs, c'est-à-dire, investir le corps du chanteur dans le spectacle A partir de là, je me suis à nouveau réinvesti dans la musique. Car j'en ai absolument besoin, tout comme du théâtre. On a commencé à faire des spectacles musicaux qui ont d'ailleurs assez peu été joués à Lyon à part L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau de Michael Nyman. J'ai beaucoup travaillé à Lyon puisque la compagnie est implantée ici, mais très peu sur des choses musicales car peu de théâtres permettent cela.
Qu'est-ce qu'apporte la musique dans le théâtre ? Qu'est-ce qui fait sa force ?
Musique et théâtre sont deux choses très différentes, moi je travaille beaucoup sur les passerelles entre les deux car c'est là qu'on peut inventer des choses. La musique permet d'atteindre une émotion qu'on n'atteindra jamais au théâtre. Dans le chant, il y a une émotion, une fragilité, une générosité qui n'est pas l'émotion du théâtre qui passe, non par l'immédiateté, mais par un processus intellectuel. Cette espèce d'immédiateté, de naïveté même quelquefois, me touche. La question du mélange, c'est autre chose. Amener la musique dans le théâtre m'intéresse énormément pour créer cette émotion. Le théâtre est autocentré. Le théâtre ne parle que du théâtre. J'aime quand il est perturbé par d'autres formes. Perturbation qui vient remettre en cause les "bonnes habitudes". Je le fais avec de la musique, de la danse, mais aussi de l'acrobatie quand j'ai monté Les Cyniques de Mariengof. C'est comme s'il fallait se rappeler qu'il n'y a pas que le théâtre dans la vie. Il y a d'autres façons d'investir la scène. C'est pourquoi, au fond, j'ai plus envie de parler de spectacle que de théâtre.
Quel regard portes-tu sur le théâtre aujourd'hui ?
C'est une période de mutation. On est allé au bout d'un certain esprit, d'une certaine façon de faire du théâtre - que d'ailleurs j'ai appris auprès de Lassalle. On a exploré cette façon de faire. On ne peut que tourner en rond. Il y a toute une partie du théâtre, toujours à la recherche du nouveau Chéreau, qui essaie de faire que ça continue comme cela. Moi, je pense qu'il y a d'autres façons d'aborder les classiques. C'est difficile d'avoir de bons acteurs et un beau décor. Mais même si on atteint cette perfection-là, c'est vain car ce n'est plus en phase. C'est une redite. Que faire d'autre ? Il y a plein de choses en ce moment. Etranges, qui ne ressemblent à rien de ce qui a été fait jusqu'à présent. On ne sait même pas comment en parler.
Quelles sont les orientations de la programmation de la saison prochaine ?
Le théâtre de la Renaissance a une identité forte. Il faut qu'on la réactive sans changer l'état d'esprit d'ouverture et de pluridisciplinarité. On va maintenir à notre manière cette idée avec des spectacles un peu bizarres à la croisée des genres, théâtre, littérature, musique. Moi, c'est là que je m'amuse au théâtre. Quand je vois des trucs brindezingues ! Etienne Paoli et moi avons beaucoup d'envies qu'il faut essayer de faire rentrer dans le budget et le calendrier.
Il y a aura notamment des petites formes avec des chanteurs qui vont se balader un peu partout. On monte Gerschwin. Et puis le cinéma est une salle d'art et d'essais. On va essayer de plus l'intégrer dans la programmation générale. Si on veut faire une programmation exigeante de toute façon il faut bosser pour que les gens viennent et comprennent que ça peut leur plaire. Parce que dès qu'on prononce le mot "exigeant", les gens pensent "intello" et ça leur fait peur. Il faut que cette exigence soit séduisante. La différence quand tu es dans une compagnie ou dans un théâtre, c'est que tu construis une relation avec un public. Ça prend beaucoup de temps mais c'est une relation de confiance.
Comment se passe cette co-direction ?
Etienne Paoli serait tout à fait capable de diriger tout seul ce théâtre. C'est lui qui a décidé de m'appeler. Il avait besoin de quelqu'un pour réfléchir avec lui. Cette co-direction se passe très bien parce que nous ne sommes pas sur le même terrain. Lui est plutôt un programmateur, un directeur d'équipe. Moi, je suis metteur en scène. Je suis le porte-parole des artistes à l'intérieur de la maison. On ne voit pas les choses de la même façon ce qui nous rend complémentaires. Pour l'instant cela fonctionne très bien. Et puis, si je devais diriger ce théâtre tout seul, il y a plein de choses que je ne saurais pas faire. Cela me permet donc d'apprendre ce métier et d'y porter un autre regard.
Que penses-tu de ce qui arrive au Centre Léonard de Vinci à Feyzin ?
Une chose qu'il est intéressant de noter, c'est que maintenant quand un maire décide que le théâtre c'est pas intéressant et que ça coûte trop cher, c'est possible. On peut tout d'un coup remettre en cause la légitimité du théâtre. On ne fait jamais ça avec les piscines, stades, etc. Il est invraisemblable que l'équipement culturel puisse être à la merci de ce genre de décisions. Ce qui est fou, c'est que ça vient de gauche. De ce côté réactionnaire de la gauche qui pense que la culture doit être de l'éducation, qu'on doit pouvoir l'utiliser. Alors que la culture est quelque chose de complètement gratuit et pourtant essentiel ! Comme le dit très bien Brecht "On ne vit que pour le superflu".

Léonore