|
Lecture
des mots, lecture des corps... Plus que tout, il s'agit d'être
en lien avec le monde, avec l'autre... Mais comment apprend-on à
lire ? et comment l'autre nous amène-t-il à le lire ?.
Avec Liber Mundi, Delphine Gaud nous entraîne dans l'univers du
livre comme dans celui de la danse et de leur lecture. Un propos concret
qui dévoile une danse au plus près des corps et nous laisse
penser, qu'à l'instar de sa dernière création Bombix
Mori, des moments de grâce nous attendent encore !
Liber Mundi nous plonge dans l'univers du livre, plus exactement
dans celui de la lecture, pourquoi ce choix de travail ?
Mon père Robert Gaud est écrivain, toute mon enfance s'est
déroulée dans l'univers du livre, de l'écriture,
mais surtout de la lecture. Moi, j'ai choisi la lecture du corps en
choisissant la danse. Liber Mundi répond à ce désir
très fort de relier deux univers, de créer une passerelle
entre deux vécus, passé et actuel. J'ai eu cette envie
de travailler sur le parallèle entre l'apprentissage de la lecture
et l'apprentissage de la danse. J'ai rencontré des gens, dans
des médiathèques, je les ai écouté parler
de leur rapport à la lecture. J'ai questionné les danseurs
sur les difficultés de lecture de l'autre, notamment lorsque
dans la formation, un langage est imposé aux élèves
sans que le maître à danser ne tienne jamais compte de
leur personnalité, de leurs propres capacités. Il y a
un duo dans la deuxième partie où l'on voit une personne
qui apprend à l'autre avec bienveillance, avec une grande patience,
une grande application. Il s'agit ici d'apprendre à quelqu'un
et en même temps de suivre, de gérer une personne qui n'a
pas tous les codes pour être libre de regarder et de danser. La
transmission, c'est ce qui permet de relier le monde de la danse et
la lecture, comment j'apprends à danser, comment j'apprends à
lire un livre, à lire un spectacle de danse... Après on
rentre dans la liberté, on rentre dans l'univers d'un écrivain,
on rentre dans l'univers d'un chorégraphe sans qu'il n'ait plus
rien à nous apprendre pour le comprendre.
Parler de la lecture d'un livre ou d'un spectacle implique-t-il de
parler dans le même temps de l'écriture ?
Liber Mundi parle de la chaîne de transmission, de comment entretenir
un lien, une idée, une pensée, une écriture. Le
livre c'est un support qui permet l'échange. Dans la danse, c'est
le corps qui est le support de l'échange, le corps et le sens
qu'on lui donne. Cette pièce se concentre essentiellement sur
l'acte de lire, de reconnaître, d'apprendre à reconnaître.
J'ai souhaité étayer mon propos car le travail d'écriture
mériterait d'être traité d'une autre manière,
complètement à part. Travailler sur la lecture pose automatiquement
la question du public, comment on donne à voir quelque chose,
comment il peut lire ce qu'il voit. Liber Mundi propose au spectateur
de lire un livre et à chaque fois qu'il tourne une page, il est
avec nous.
Le
spectacle est conçu sur deux parties dont la deuxième
est clairement l'aboutissement de la première ?
Oui, c'est exact. La première partie est le ferment de la lecture,
le livre dans son histoire, dans le temps, dans l'imaginaire collectif,
dans le mien. J'ai travaillé sur l'enluminure, notamment avec
la danse, les mains, les doigts. Au début, on a un magma de corps
et au fur et à mesure, la danse se codifie comme pour arriver
à la naissance de l'écriture, de la lecture. On a tout
d'abord une vision globale de l'auteur et petit à petit, on se
rapproche de son univers, c'est dans ce sens que la première
partie est la genèse de la seconde. La première partie
parle bien-sûr de l'imprimerie, de la rupture que sa mécanisation
a provoquée par rapport à l'enluminure. La deuxième
partie questionne sur le sens de la lecture, de notre lecture, comment
on lit, comment on apprend à lire...
Vous mêlez volontairement des atmosphères très
différentes, tant au niveau de la danse que de la musique et
du son ?
Au début du spectacle, la danse est basée sur le contact,
le toucher, la peau, le poids du corps et l'abandon. Petit à
petit, elle se modifie, on part du sol, les corps se mettent sur leurs
pieds, se verticalisent comme la naissance de quelque chose. La musique
est aussi très variée. Il peut y avoir une mélodie
très musicale, des voix de danseurs, des voix de personnes qui
parlent de la lecture, on entend des poèmes, "la linotype",
une imprimante moderne dont le son est mêlé à des
chants baroques, il y a des bruits naturels, de forêt, de vent,
des ambiances de nuit, un tango de Piazzola... Les instruments de musique
n'ont pas été choisis au hasard; la clarinette basse dont
le souffle fait parfois penser au bruit d'une page qui se froisse et
qui permet d'élargir les espaces; le Zarb, l'instrument de percussion
dont la peau fait penser à celle du livre, au papier que l'on
frotte, une peau en cuir qui rappelle également la couverture
du livre. Comme dans la musique, la scénographie et la danse,
le livre n'est jamais concrétisé, il est toujours suggéré,
évoqué, imaginé...
La question fondamentale de votre spectacle, c'est comment rendre
lisible ?
Oui, rendre lisible un corps même s'il fait n'importe quoi, rendre
accessible un langage, rendre à la portée, qu'il passe
de l'état de cheval fou à celui de cheval apprivoisé.
On lui donne une forme, une direction, on lui donne une énergie,
on sculpte l'espace. Tous ces choix sont faits pour que le spectateur
comprenne la cohérence qu'il y a dans l'organisation de la danse,
pour qu'il puisse mieux la lire, pour qu'il accepte aussi de se perdre.
Mais pour arriver à tout cela, il faut que l'on soit lisible
et lisible ne veut surtout pas dire formel, c'est donner un sens, garder
toute la vie émotive du corps tout en le conduisant...
Martine
Pullara
|