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2003

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  JANVIER N°78  



 

Delphine Gaud
Liber Mundi

Lecture des mots, lecture des corps... Plus que tout, il s'agit d'être en lien avec le monde, avec l'autre... Mais comment apprend-on à lire ? et comment l'autre nous amène-t-il à le lire ?. Avec Liber Mundi, Delphine Gaud nous entraîne dans l'univers du livre comme dans celui de la danse et de leur lecture. Un propos concret qui dévoile une danse au plus près des corps et nous laisse penser, qu'à l'instar de sa dernière création Bombix Mori, des moments de grâce nous attendent encore !

Liber Mundi nous plonge dans l'univers du livre, plus exactement dans celui de la lecture, pourquoi ce choix de travail ?
Mon père Robert Gaud est écrivain, toute mon enfance s'est déroulée dans l'univers du livre, de l'écriture, mais surtout de la lecture. Moi, j'ai choisi la lecture du corps en choisissant la danse. Liber Mundi répond à ce désir très fort de relier deux univers, de créer une passerelle entre deux vécus, passé et actuel. J'ai eu cette envie de travailler sur le parallèle entre l'apprentissage de la lecture et l'apprentissage de la danse. J'ai rencontré des gens, dans des médiathèques, je les ai écouté parler de leur rapport à la lecture. J'ai questionné les danseurs sur les difficultés de lecture de l'autre, notamment lorsque dans la formation, un langage est imposé aux élèves sans que le maître à danser ne tienne jamais compte de leur personnalité, de leurs propres capacités. Il y a un duo dans la deuxième partie où l'on voit une personne qui apprend à l'autre avec bienveillance, avec une grande patience, une grande application. Il s'agit ici d'apprendre à quelqu'un et en même temps de suivre, de gérer une personne qui n'a pas tous les codes pour être libre de regarder et de danser. La transmission, c'est ce qui permet de relier le monde de la danse et la lecture, comment j'apprends à danser, comment j'apprends à lire un livre, à lire un spectacle de danse... Après on rentre dans la liberté, on rentre dans l'univers d'un écrivain, on rentre dans l'univers d'un chorégraphe sans qu'il n'ait plus rien à nous apprendre pour le comprendre.
Parler de la lecture d'un livre ou d'un spectacle implique-t-il de parler dans le même temps de l'écriture ?
Liber Mundi parle de la chaîne de transmission, de comment entretenir un lien, une idée, une pensée, une écriture. Le livre c'est un support qui permet l'échange. Dans la danse, c'est le corps qui est le support de l'échange, le corps et le sens qu'on lui donne. Cette pièce se concentre essentiellement sur l'acte de lire, de reconnaître, d'apprendre à reconnaître. J'ai souhaité étayer mon propos car le travail d'écriture mériterait d'être traité d'une autre manière, complètement à part. Travailler sur la lecture pose automatiquement la question du public, comment on donne à voir quelque chose, comment il peut lire ce qu'il voit. Liber Mundi propose au spectateur de lire un livre et à chaque fois qu'il tourne une page, il est avec nous.
Le spectacle est conçu sur deux parties dont la deuxième est clairement l'aboutissement de la première ?
Oui, c'est exact. La première partie est le ferment de la lecture, le livre dans son histoire, dans le temps, dans l'imaginaire collectif, dans le mien. J'ai travaillé sur l'enluminure, notamment avec la danse, les mains, les doigts. Au début, on a un magma de corps et au fur et à mesure, la danse se codifie comme pour arriver à la naissance de l'écriture, de la lecture. On a tout d'abord une vision globale de l'auteur et petit à petit, on se rapproche de son univers, c'est dans ce sens que la première partie est la genèse de la seconde. La première partie parle bien-sûr de l'imprimerie, de la rupture que sa mécanisation a provoquée par rapport à l'enluminure. La deuxième partie questionne sur le sens de la lecture, de notre lecture, comment on lit, comment on apprend à lire...
Vous mêlez volontairement des atmosphères très différentes, tant au niveau de la danse que de la musique et du son ?
Au début du spectacle, la danse est basée sur le contact, le toucher, la peau, le poids du corps et l'abandon. Petit à petit, elle se modifie, on part du sol, les corps se mettent sur leurs pieds, se verticalisent comme la naissance de quelque chose. La musique est aussi très variée. Il peut y avoir une mélodie très musicale, des voix de danseurs, des voix de personnes qui parlent de la lecture, on entend des poèmes, "la linotype", une imprimante moderne dont le son est mêlé à des chants baroques, il y a des bruits naturels, de forêt, de vent, des ambiances de nuit, un tango de Piazzola... Les instruments de musique n'ont pas été choisis au hasard; la clarinette basse dont le souffle fait parfois penser au bruit d'une page qui se froisse et qui permet d'élargir les espaces; le Zarb, l'instrument de percussion dont la peau fait penser à celle du livre, au papier que l'on frotte, une peau en cuir qui rappelle également la couverture du livre. Comme dans la musique, la scénographie et la danse, le livre n'est jamais concrétisé, il est toujours suggéré, évoqué, imaginé...
La question fondamentale de votre spectacle, c'est comment rendre lisible ?
Oui, rendre lisible un corps même s'il fait n'importe quoi, rendre accessible un langage, rendre à la portée, qu'il passe de l'état de cheval fou à celui de cheval apprivoisé. On lui donne une forme, une direction, on lui donne une énergie, on sculpte l'espace. Tous ces choix sont faits pour que le spectateur comprenne la cohérence qu'il y a dans l'organisation de la danse, pour qu'il puisse mieux la lire, pour qu'il accepte aussi de se perdre. Mais pour arriver à tout cela, il faut que l'on soit lisible et lisible ne veut surtout pas dire formel, c'est donner un sens, garder toute la vie émotive du corps tout en le conduisant...

Martine Pullara