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  MAI N°82  



 

Jean-Luc Cipière, ATTAC
Je rêvais d’un autre monde...

Le monde est à la limite de l'implosion, et c'est quasiment absurde de le rappeler au regard la récente Busherie en Irak après 12 ans d'embargo, mais aussi des derniers crashs boursiers, des faillites d'états avec effet domino, du saccage généralisé de l'environnement ou du non-respect endémique des droits de l'homme aux quatre coins de la planète… Sur ce, les huit chefs d'état des pays les plus industrialisés se réuniront à Evian début juin (sommet du G8), pour décider ensemble du non-avenir de ce monde qu'ils dirigent à la baguette selon les lois (de la jungle ?) a priori dictées par la globalisation des marchés, où visiblement tous les coups sont permis. Depuis le sommet de Seattle en 1999, une large partie de la population du globe a simplement décidé de dire non ! (avec force et utopie…), non à la sauvagerie économique et à la lente agonie programmée de cette superbe (sic) planète bleue. Un collectif Non au G8 s'est formé dans le Rhône comme un peu partout ailleurs, regroupant associations, partis et individus alter-mondialistes de différentes sensibilités. En son nom, Jean-Luc Cipière, membre d'ATTAC, répond ici à nos questions.

Dire Non au G8, qu'est-ce que cela veut dire exactement ?
Cela veut dire considérer que le G8 est une instance illégitime, particulièrement au regard du résultat des politiques qu'elle a impulsé pendant ces vingt-huit dernières années, qui engagent la totalité de la planète, y compris les quelques 189 autres pays non invités à en débattre.
Concernant ces politiques impulsées, vous pouvez préciser…
Le G8 a été le 1er promoteur des politiques néo-libérales en matière économique et financière jusqu'au fiasco que l'on connaît aujourd'hui, et spécialement depuis'98 : crash boursier en Asie, faillite en Argentine, endettement massif des USA, scandales financiers en pagaille ou effondrement des systèmes de retraites etc. Le G8 a été également l'instigateur avec la banque mondiale et le FMI, des politiques dites d'ajustement structurel concernant le surendettement des pays du sud, actuellement au bord de l'asphyxie. On pourrait aussi parler des orientations prises en matière de santé, d'environnement, de paradis fiscaux… Il y a de fait un décalage flagrant entre les déclarations d'intentions clôturant chaque sommet, et les décisions qui sont prises en réalité; à ce niveau, la question de l'allègement de la dette des pays les moins avancés est aujourd'hui emblématique, puisque rien n'est encore véritablement réglé.
Certains "bien-penseurs" argumentent avec facilité que les dirigeants du G8 sont liés au niveau décisionnel par les lois du marché économique mondialisé et ne font qu'appliquer une sorte de politique du moins pire…
Ils se sont liés les mains eux-mêmes ! Et avec cette problématique, on touche à la "moelle du politique" : ces dirigeants sont sensés représenter des populations qui les ont élus pour engager des politiques. La question essentielle est bien de savoir qui décide ? du politique ou de l'économique. Pour l'instant, c'est visiblement toujours le marché selon une logique néo-libérale; ainsi nous réclamons que le politique reprenne tous ses droits.
Si l'on considère le phénomène associatif comme un bon baromètre de la prise en charge de nos concitoyens; y a-t-il aujourd'hui selon vous des raisons d'être optimiste ou au contraire, n'est-ce pas plutôt l'abandon de citoyenneté qui devient le pendant des différentes populations de nos chères "démocraties occidentales" ?
Il y a une désaffection évidente du champ politique, qui se matérialise d'emblée par une abstention battant des records à chaque élection… mais cette "démission" a ses raisons avec en 1er lieu celle qui recoupe ce que l'on vient d'évoquer : comment peut-on se convaincre qu'il est finalement utile de voter, à partir du moment où l'on constate que les élections servent à changer les têtes mais pas les politiques ? C'est un peu simpliste mais cela correspond néanmoins à certaines réalités. Cette désaffection se manifeste ensuite au jour le jour par un déclin du militantisme politique dans le cadre traditionnel des partis et des syndicats.
Il semblerait justement que les gens militent de plus en plus dans les associations et ONG pour soutenir des causes environnementalistes et humanitaires, au détriment des partis et des syndicats; n'est-ce pas là aussi le signe d'une désillusion en ce qui concerne le combat politique ?
Il y eu en effet dès les années '80 un engagement massif autour de causes humanitaires mais je crois que la tendance est maintenant au reflux avec un réinvestissement total du champ politique. Et la vague va grandissant au fil des forums sociaux (régionaux ou mondiaux) dans lesquels interviennent de plus en plus d'hommes et de femmes, émanant de nouvelles structures qui innovent en matière de fonctionnement et/ou de pratique militante. Mais ce regain d'intérêt pour le politique (au sens noble du terme) a aussi des répercutions au sein du cadre plus traditionnel des partis, investis également dans ce que l'on nomme aujourd'hui Le mouvement social. Ce qui change en définitive, c'est la façon de faire de la politique.
Ce regain d'intérêt pour le politique est-il significatif en terme d'impact ? considérant par exemple le nombre de personnes prêtes à fouler le pavé pour leurs idées…
A l'évidence, depuis le G8 de Lyon en '96 jusqu'à celui de Gênes, le mouvement de contestation est allé en s'amplifiant, et cela vaut pour tous les rendez-vous internationaux hors G8 !
Les forces unies du refus de cette mondialisation peuvent-elles devenir les forces unies proposant une autre mondialisation, et avec quelles solutions alternatives ? Comment dépasser finalement le stade du refus ?
Toute la difficulté est là. S'il y a effectivement un consensus de plus en plus vaste autour du refus (et on le voit bien avec ce collectif Non au G8), il n'y a pas encore d'unité criante en tant que telle autour d'une solution alternative, véritable et crédible, à ce type de mondialisation. Il existe néanmoins des consensus "techniques" autour d'un certain nombre de questions précises comme la suppression de la dette du Sud, la taxation de la spéculation, les politiques environnementales etc. C'est aussi en ce sens que l'action et le combat politique ont changés : on est donc passé d'une époque où à un système donné on en opposait un autre (années 60-70), à une époque où les combats sont portés par des coalitions et se mènent désormais autour de problèmes particuliers. En juxtaposant l'ensemble des revendications inhérentes à ces combats, on commence pourtant à voir se dessiner quelque chose de plus ambitieux… Et nous sommes véritablement arrivés dans les forums sociaux du monde entier à partager des valeurs communes qui concernent avant tout la conquête et la protection des droits (sociaux, civils, culturels, politiques…) partout sur cette planète. Se pose ensuite la question de la stratégie : comment faire pour aller plus loin, pour que ces revendications s'imposent aux partis politiques, qui eux visent la conquête du pouvoir.
Lorsque vous évoquiez l'opposition des années 70 entre deux modèles d'organisation politique, je me demandais si le problème n'est pas justement de manquer aujourd'hui de modèle ?
Il nous faut sans doute réinventer un modèle ou du moins avoir en tête un autre projet de civilisation. Et a fortiori en ce moment sous la lumière de l'actualité tragique (ndlr : Bagdad pilonnée); dire stop à la guerre ne suffit pas, il faut également réaffirmer les valeurs d'un monde métissé en refusant l'opposition systématique, visiblement prônée par monsieur Bush, entre l'occident et le monde arabe, entre l'occident et bientôt tout le reste du globe.
Croyez-vous à une sorte "d'état providence" qui imposerait sa loi aux entreprises transnationales ? Peut-on au niveau national, puis européen et même mondial… échapper au diktat des marchés de façon législative ?
Il n'y a pas de secret. Soit nous serons en capacité d'établir un rapport de force suffisamment significatif avec les gouvernants, pour pouvoir bloquer voire inverser un certain nombre de processus, soit non, et c'est tout le travail qu'il nous reste à faire : construire ce rapport de force avec l'opinion publique comme seul bras de levier. A nous de convaincre cette opinion publique nationale et internationale que le politique peut reprendre sa marge de manœuvre ! qu'il est possible d'infléchir la fuite en avant du monde.
Quels sont vos rapports avec les médias et comment analysez-vous le traitement médiatique habituel de ce genre d'événement (G8) puisque a priori, "L'opinion, ça se travaille" et pas forcément dans le sens que vous souhaiterez ?
Les médias sont ce qu'ils sont, hétérogènes comme nous le sommes également. Il se trouve en revanche que ceux qui ont le plus de poids, ont assurément certains liens avec les entreprises transnationales dont vous parliez, et qu'ils s'intéressent plus particulièrement à cette société sous l'angle de l'image, de la forme, du sensationnel et de l'éphémère… ce qui est plutôt éloigné de nos préoccupations qui touchent au fond, au long terme ou à la pédagogie etc. Concernant le G8, le traitement de l'information se résume souvent à : est-ce qu'il y a eu de la bagarre ou pas lors des manifestations ? Il est de surcroît souvent difficile pour nous d'avoir un discours attractif, percutant, didactique, compréhensif… et pour les médias de se faire le relais de ce genre de discours. Heureusement, certains le font et surtout au sein de la presse écrite, des journaux alternatifs et/ou en réseau qui émergent actuellement.
En s'inscrivant dans une démarche légaliste et pacifique, imagine-t-on pouvoir faire la guerre à la guerre, qu'elle soit économique ou militaire ?
Il faut se méfier de ce mot "guerre" au niveau sémantique… Quoi qu'il en soit, nous sommes totalement déterminés mais nos moyens d'action sont en effet pacifiques et non-violents. La marge de manœuvre que l'on a, est surtout en rapport avec le nombre et nous sommes les plus nombreux ! L'idée étant toujours d'essayer d'asseoir un rapport de force en notre faveur, quand bien même nous aurions admis que la réponse aux problèmes mondiaux n'est pas forcement au bout des baïonnettes et des fusils. Légaliste oui, car il nous faut ensuite intervenir auprès des législateurs et des élus pour proposer autre chose.
L'objectif de ce concert du 22 mai au C.C.O ? (avec Meï Teï Shô, Monsieur 13 et Pacino Blast)
Evidemment ramener des fonds afin d'affréter des bus pour Evian, mais aussi essayer de sensibiliser un autre public, qui ne va pas forcément aux meetings…
Quant à l'enjeu de la manifestation unitaire du 1er juin ? (à Genève et Annemasse)
Qu'il y ait un maximum de monde et que cela se passe bien, cad pas comme à Gênes. Alors on fait ce qu'il faut pour en terme de négociation avec les pouvoirs publics, en affichant à la fois notre détermination et notre responsabilité… L'idéal, c'est la dissolution du G8 ! Imposer ensuite la transparence démocratique à toutes les instances de régulation internationales.
"Un autre monde est possible …"Ou bien" A l'impossible nous sommes tenus ?"
Les deux ! nous utopistes et nous le revendiquons.


+ d'info sur www.nonaug8rhone.eu.org

Laurent Zine