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2003

JANVIER N°78
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JUIN N°83/84
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OCTOBRE N°86
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NOVEMBRE N°87
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P Dror Endeweld
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  OCTOBRE N°86  


Jean-Michel Bruyère©

 

Régine Chopinot

Depuis l'année 2000, Régine Chopinot travaille avec des danseurs de l'Opéra Ballet et de l'Ecole Supérieure de Danse du Vietnam avec en projet, la création sur place d'une première compagnie de danse contemporaine. Anh Mat (Le regard), la pièce qu'elle présente à Saint-Priest, est faite d'une rencontre jubilatoire, bourrée de plaisir avec 11 danseuses et danseurs vietnamiens. Une rencontre qui remet sans cesse en question son propre travail et qui ne peut éviter le lien de la danse avec la situation politique du pays. Notre rencontre à nous est tout simplement passionnante !

Ce désir de travailler avec des danseurs vietnamiens, il est venu à vous de quelle manière ?
En 2000, j'ai présenté La Danse du temps au festival de Hué au Vietnam et pendant 15 jours j'ai organisé des ateliers qui m'ont permis de faire des rencontres humaines, artistiques et politiques fantastiques. Jusque-là, il n'y avait pas de danse contemporaine dans ce pays. C'est avec mes tutelles françaises et le soutien du Ministère de la Culture vietnamien que l'on a organisé des allers-retours pour former les danseurs et aboutir à ce spectacle. Dans ce désir, je trouve ce qu'apporte "le lointain", par rapport à une situation locale à la Rochelle où je suis installée et une situation nationale quand je dis que travaille en France. C'est un endroit qui requestionne tout; cela veut dire que je suis obligée de tout revisiter, toutes mes certitudes, cela m'oblige à n'avoir aucune certitude et pour un artiste, c'est vraiment fantastique.
Cela questionne tout parce qu'il n'y a pas la connaissance de la danse contemporaine ?
Non, c'est l'inverse. Ce sont des artistes hallucinants qui ont une formation artistique même si elle n'est pas contemporaine. Ils ont une relation à la vie, au politique qui est beaucoup plus claire que ce que l'on vit ici. Là-bas, il n'y a pas de création en dehors du comité populaire, les directeurs de l'Opéra et de l'Ecole sont des anciens danseurs et ils sont au parti, tout est logique. Et ce qui est passionnant, c'est de voir les questions qu'ils se posent eux-mêmes sur la nécessité de s'ouvrir ou non au monde occidental sans vouer leur âme au diable. Cela ne fait que quelques années qu'ils ont décidé une ouverture et c'est un symbole, mais fort, il n'y a toujours pas de Macdo. Je ne défends pas ce régime bien sûr, plein de paradoxes et de corruption, mais c'est un peuple de résistance, avec la force que l'on sait dans son histoire, et moi c'est cela qui m'intéresse humainement et artistiquement, cette résistance que l'on devrait tous avoir en soi, positive et constructrice.
C'est un peuple de résistance par rapport à l'extérieur, avec tout de même une absence de liberté d'expression !
Mais de toute façon, la liberté n'existe pas en tant que telle et la liberté dans ce monument de contraintes, elle est fascinante à essayer de se trouver. Je sais parfaitement que les dernières pièces que j'ai créées à la Rochelle comme Chair-Obscur n'ont aucune chance de tourner là-bas, qu'elles vont être censurées puisqu'à chaque fois que l'on crée un spectacle, il est soumis à l'autorisation du comité populaire. Pour créer Anh Mat, j'étais dans la volonté absolue de ne faire aucun compromis tout en faisant en sorte qu'il soit suffisamment intelligent pour être vu et qu'il puisse faire avancer les consciences, les nécessités.
Comment, dans un contexte de contraintes et de contrôle, les danseurs reçoivent-ils ce que vous apportez au niveau de la danse ?
Ils sont malins, car ils ont tout à fait conscience des enjeux que cela peut apporter, ils savent que c'est très révolutionnaire pour le Vietnam. Dans ce pays, il y a deux règles : la première, c'est qu'on arrive sur terre pour s'occuper de ses parents et la deuxième, c'est que tous nos besoins doivent être réalisés et pris en charge par le parti. La base de mon travail artistique, c'est l'autonomie qui amène forcément à se dégager de ces règles-là, et puis c'est aussi la relation au plaisir, le fait de se questionner, de savoir pourquoi on danse, de comprendre ce qu'est la danse. Ce qui est génial c'est que d'une part, moi, je suis obligée de trouver les bonnes questions pour ne pas me faire interdire au Vietnam et de l'autre, il faut que je sois, “révolutionnaire”. On est sans cesse dans des paradoxes qui sont absolument nécessaires pour être un artiste.
Est-ce que ces danseurs ont des qualités particulières ?
Ils ont beaucoup de qualités et j'ai énormément appris avec eux. On a été plusieurs en Europe et moi la première, à travailler sur ce qu'on appelle la perception, les sensations, et c'est vrai qu'une des critiques que je ferais sur cette direction de travail c'est que finalement plus personne ne bouge. On est là, à sentir et finalement on oublie de sauter, on ne sait plus courir, tomber, lever la jambe jusqu'à l'oreille et ce qui est génial, c'est qu'ils ont une virtuosité très multiple. Ils ont la danse classique et en même temps, toutes les danses ethniques avec des choses très proches de la danse contemporaine, dans des rythmes, des mouvements d'épaules, des mouvements de bras que l'on trouve dans toutes les danses traditionnelles mondiales. Surtout, ils ont tout de suite pigé l'histoire d'être en relation avec une écoute intérieure, sans perdre ce que nous on a perdu en Europe, le grand bonheur d'une énergie délirante, de sauter, de courir. Avec eux, je trouve le moyen de concilier l'action et la perception, qui amène aussi à tout un travail sur l'espace intérieur. Il faut rappeler que Anh Mat, signifie le regard intérieur, ouvert sur l'extérieur et qui ne coupe pas de la relation. Grâce à leur énergie et leur désir, c'est une pièce où ça bouge à "donf", ça tourne, ça porte, une pièce très vivante qui ne se prend pas le chou, très engagée physiquement. Tous les danseurs mouillent leur chemise, ils ont vraiment conscience que c'est très fort et puis ils sont tellement séduisants !

Martine Pullara