Depuis
l'année 2000, Régine Chopinot travaille avec des danseurs
de l'Opéra Ballet et de l'Ecole Supérieure de Danse
du Vietnam avec en projet, la création sur place d'une première
compagnie de danse contemporaine. Anh Mat (Le regard), la pièce
qu'elle présente à Saint-Priest, est faite d'une rencontre
jubilatoire, bourrée de plaisir avec 11 danseuses et danseurs
vietnamiens. Une rencontre qui remet sans cesse en question son propre
travail et qui ne peut éviter le lien de la danse avec la situation
politique du pays. Notre rencontre à nous est tout simplement
passionnante !
Ce désir de travailler avec des danseurs vietnamiens, il
est venu à vous de quelle manière ?
En 2000, j'ai présenté La Danse du temps au festival
de Hué au Vietnam et pendant 15 jours j'ai organisé
des ateliers qui m'ont permis de faire des rencontres humaines, artistiques
et politiques fantastiques. Jusque-là, il n'y avait pas de
danse contemporaine dans ce pays. C'est avec mes tutelles françaises
et le soutien du Ministère de la Culture vietnamien que l'on
a organisé des allers-retours pour former les danseurs et aboutir
à ce spectacle. Dans ce désir, je trouve ce qu'apporte
"le lointain", par rapport à une situation locale
à la Rochelle où je suis installée et une situation
nationale quand je dis que travaille en France. C'est un endroit qui
requestionne tout; cela veut dire que je suis obligée de tout
revisiter, toutes mes certitudes, cela m'oblige à n'avoir aucune
certitude et pour un artiste, c'est vraiment fantastique.
Cela questionne tout parce qu'il n'y a pas la connaissance de la
danse contemporaine ?
Non, c'est l'inverse. Ce sont des artistes hallucinants qui ont une
formation artistique même si elle n'est pas contemporaine. Ils
ont une relation à la vie, au politique qui est beaucoup plus
claire que ce que l'on vit ici. Là-bas, il n'y a pas de création
en dehors du comité populaire, les directeurs de l'Opéra
et de l'Ecole sont des anciens danseurs et ils sont au parti, tout
est logique. Et ce qui est passionnant, c'est de voir les questions
qu'ils se posent eux-mêmes sur la nécessité de
s'ouvrir ou non au monde occidental sans vouer leur âme au diable.
Cela ne fait que quelques années qu'ils ont décidé
une ouverture et c'est un symbole, mais fort, il n'y a toujours pas
de Macdo. Je ne défends pas ce régime bien sûr,
plein de paradoxes et de corruption, mais c'est un peuple de résistance,
avec la force que l'on sait dans son histoire, et moi c'est cela qui
m'intéresse humainement et artistiquement, cette résistance
que l'on devrait tous avoir en soi, positive et constructrice.
C'est un peuple de résistance par rapport à l'extérieur,
avec tout de même une absence de liberté d'expression
!
Mais de toute façon, la liberté n'existe pas en tant
que telle et la liberté dans ce monument de contraintes, elle
est fascinante à essayer de se trouver. Je sais parfaitement
que les dernières pièces que j'ai créées
à la Rochelle comme Chair-Obscur n'ont aucune chance de tourner
là-bas, qu'elles vont être censurées puisqu'à
chaque fois que l'on crée un spectacle, il est soumis à
l'autorisation du comité populaire. Pour créer Anh Mat,
j'étais dans la volonté absolue de ne faire aucun compromis
tout en faisant en sorte qu'il soit suffisamment intelligent pour
être vu et qu'il puisse faire avancer les consciences, les nécessités.
Comment, dans un contexte de contraintes et de contrôle,
les danseurs reçoivent-ils ce que vous apportez au niveau de
la danse ?
Ils sont malins, car ils ont tout à fait conscience des enjeux
que cela peut apporter, ils savent que c'est très révolutionnaire
pour le Vietnam. Dans ce pays, il y a deux règles : la première,
c'est qu'on arrive sur terre pour s'occuper de ses parents et la deuxième,
c'est que tous nos besoins doivent être réalisés
et pris en charge par le parti. La base de mon travail artistique,
c'est l'autonomie qui amène forcément à se dégager
de ces règles-là, et puis c'est aussi la relation au
plaisir, le fait de se questionner, de savoir pourquoi on danse, de
comprendre ce qu'est la danse. Ce qui est génial c'est que
d'une part, moi, je suis obligée de trouver les bonnes questions
pour ne pas me faire interdire au Vietnam et de l'autre, il faut que
je sois, révolutionnaire. On est sans cesse dans
des paradoxes qui sont absolument nécessaires pour être
un artiste.
Est-ce que ces danseurs ont des qualités particulières
?
Ils ont beaucoup de qualités et j'ai énormément
appris avec eux. On a été plusieurs en Europe et moi
la première, à travailler sur ce qu'on appelle la perception,
les sensations, et c'est vrai qu'une des critiques que je ferais sur
cette direction de travail c'est que finalement plus personne ne bouge.
On est là, à sentir et finalement on oublie de sauter,
on ne sait plus courir, tomber, lever la jambe jusqu'à l'oreille
et ce qui est génial, c'est qu'ils ont une virtuosité
très multiple. Ils ont la danse classique et en même
temps, toutes les danses ethniques avec des choses très proches
de la danse contemporaine, dans des rythmes, des mouvements d'épaules,
des mouvements de bras que l'on trouve dans toutes les danses traditionnelles
mondiales. Surtout, ils ont tout de suite pigé l'histoire d'être
en relation avec une écoute intérieure, sans perdre
ce que nous on a perdu en Europe, le grand bonheur d'une énergie
délirante, de sauter, de courir. Avec eux, je trouve le moyen
de concilier l'action et la perception, qui amène aussi à
tout un travail sur l'espace intérieur. Il faut rappeler que
Anh Mat, signifie le regard intérieur, ouvert sur l'extérieur
et qui ne coupe pas de la relation. Grâce à leur énergie
et leur désir, c'est une pièce où ça bouge
à "donf", ça tourne, ça porte, une
pièce très vivante qui ne se prend pas le chou, très
engagée physiquement. Tous les danseurs mouillent leur chemise,
ils ont vraiment conscience que c'est très fort et puis ils
sont tellement séduisants !
Martine
Pullara
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