Des
livres comme cela, il y en a peu, heureusement d'ailleurs, car dans
ce cas précis, l'enfer terrestre est entre ces pages, la barbarie
concentrationnaire comme permanence couvrent ces pages. La Kolyma
c'est un lieu en parfaite mouvance, (un fleuve porte ce nom) c'est
dans la steppe que Staline et ses potes ont mis en place un système
pour broyer l'être humain. Une terre immense, tout au bout,
dans un froid terrible. Imaginez l'homme mal nourri, mal vêtu,
vraiment mal, pas dans l'à peu près, mais dans un terrible
dépouillement physique et mental, donc imaginez l'homme devant
travailler 16 heures dans une température de moins 50, même
un cheval n'y résisterait pas.
C'est la première fois que sortent ces Récits de la
Kolyma dans leur intégralité, une somme, 1500 pages
pour découvrir l'univers des camps, aussi assourdissant que
ceux de Buchenwald ou Auschwitz écrit par la plume sans fioriture
de Varlam Chalamov qui connut la vie des camps dès 1929 (pour
deux années), puis en 1937 c'est la Kolyma pour une longue
période entrecoupée des moments de liberté. Il
sortira définitivement de la Kolyma en 1953, et entreprendra
l'écrit de ces Récits. "L'ivresse que donne le
pouvoir sur autrui, l'impunité, le sadisme, l'art de manier
la carotte et le bâton, voilà l'échelle morale
d'une carrière de chef."
En homme poussé par la désobéissance, Varlam
Chalamov va construire sa vie autour de cet acte, et son écriture
nous pousse de plain-pied dans ce travail de la mémoire. Car
c'est bien de cela qu'il s'agit, garder la mémoire des horreurs
et des aberrations. "Si l'on se rappelle l'épidémie
d'automutilations, d'auto amputations. si l'on tient compte de l'immense
accablement moral et de l'absence de tout espoir, on voit facilement
à quel point "l'air pur" était plus dangereux
que la prison pour la santé."
Ce livre est composé d'une suite de textes courts, on découvre
des centaines de personnages, des portraits, des êtres oubliés,
anéantis, face à une mort presque certaine. Et l'Entreprise
soviétique veille au grain pour frapper l'homme, cette matière
première, cette main d'uvre gratuite que l'on presse,
"Il est impossible de se souvenir de toutes les beignes mais
je me rappelle très bien le premier coup" la souffrance
du froid, de la faim, de la fatigue, "c'est alors que survint
une sorte de bonheur
l'aumône d'un repos indu". Terrible
et indispensable.
Récits de la Kolyma, Éditions Verdier,1515 pages
Bruno Pin |