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Guy Vivien©

 

Pierre-Laurent Aimard

Une fois de plus l'Auditorium de Lyon, et cela il faut le redire, sort des sentiers battus de la musique, cela grâce à David Robertson, chef d'orchestre aux ramifications suffisamment larges pour offrir une semaine autour de György Ligeti. Compositeur des deux siècles, 20ème et 21ème siècle, cette semaine s'annonce d'une grande richesse avec outre des conférences, du cinéma et des concerts où l'on pourra entendre une grande partie de l'œuvre pour piano solo et pour orchestre. Stanley Kubrick rendra d'ailleurs au public la musique de Ligeti un peu plus familière, puisqu'elle illustrera 2001, l'Odyssée de l'espace et Shining qui seront projetés pendant ce début de mois. Pour revenir à la musique de Ligeti, Pierre-Laurent Aimard, pianiste, grand défenseur de la musique contemporaine sera présent pour trois concerts que l'on peut qualifier d'exceptionnels, tant par leurs qualités que par leur rareté.

Interview


Pierre-Laurent Aimard un pianiste qui a choisi le répertoire contemporain tout en restant aussi dans le répertoire classique avec Chopin, Liszt ou Bartok. Vous jouez souvent Messian, Boulez et Ligeti, qu'est-ce qui vous a poussé vers ce répertoire ?
L'intérêt du répertoire d'abord, c'est-à-dire la richesse qu'il y avait en musique nouvelle. J'ai fait ce choix très jeune et puis tout au long de mon parcours. L'intérêt des œuvres avant tout, leur actualité, le fait que ça concernait des personnes vivantes aux prises avec le monde que l'on connaît. Ce qui m'a poussé à le faire, c'est la capitulation de la majorité du milieu à cette époque-là, j'ai trouvé que c’était du gâchis qu'il y ait des créateurs vivants, captivants et qu'une majorité écrasante du milieu ne s'en soucie pas. Ça a beaucoup changé depuis, même s'il y a encore beaucoup de conservatisme. Je l'ai fait par priorité.
C'est malgré tout un répertoire que l'on peut qualifier de difficile d'accès pour le public ?
Oui et non, ça l'est parce qu'on l'a beaucoup négligé. Le public est guidé par les “guides” justement, et à notre période où malheureusement l'interprète est au centre des choses, les guides ce sont les stars, et les stars malheureusement ne font pas leur travail d'interprète, la plupart du temps, il y a des exceptions heureuses et les choses changent maintenant. Majoritairement les stars recherchent un succès sur une attitude complètement conservatrice : le type de concert qu'ils font, le type de répertoire qu'ils choisissent et le type d'interprétation qu'ils proposent. C'est-à-dire qu'au lieu d'être des personnes en cheville avec les créateurs, au lieu de provoquer la création comme ça s'est toujours fait, au lieu de se préoccuper de problèmes de facture instrumentale et d'instruments; certains le font, mais beaucoup ne le font pas, au lieu de s'occuper de communication, c'est-à-dire de pédagogie avec le public, comment faire passer une musique, et comment la faire passer pour la jeune génération. La plupart du temps, ils jouent la même chose, ils restent dans leur tour d'ivoire et se regardent dans le miroir de leurs succès.
On connaît ses œuvres pour Orgue de Barbarie. Qu'est-ce qui pousse à votre avis un compositeur comme Ligeti à explorer ce genre d'instrument ?
L'Orgue de Barbarie c'est une chose anecdotique, ce sont les exécutants d'Orgue de Barbarie qui ont retranscrit ces pièces. Ligeti en tant que créateur est un homme curieux, doncil s'intéresse à ce qui n'est pas forcément la normale justement et puis il élargit comme cela notre champ de vision. Donc il s'est intéressé à leurs instruments qu'il a du reste intégrés dans ses compositions. Je crois que ce qui le caractérise, c'est son intérêt pour d'autres univers qui élargissent et enrichissent son imagination. C'est sa liberté de curiosité qui est très importante.
On la retrouve cette curiosité dans l'influence de certaines musiques, surtout sur ces 15 ou 20 dernières années avec notamment la polyphonie et les musiques ethniques, qui ont été des sources entre autres de son inspiration.
Oui, comme tout créateur qui reste vivant tout au long de son parcours, non pas un créateur qui s'enferme dans son système et dans son monde, mais quelqu'un qui est toujours sensible aux évolutions du monde, il est intéressé par ce qu'il rencontre sur son chemin. A un moment il s'est intéressé à la musique électronique, il en est parti, ce n'était pas son truc, mais ça l'a influencé dans son parcours. En effet, dans les années 80, il s'est tourné vers des musiques extra-européennes, vers la musique de Centre-Afrique, pas seulement, mais notamment, et il a su régénérer son styleà partir de ces musiques mais aussi à partir d'autres phénomènes, mais sans faire d'exotisme immédiat.
Il reste malgré tout un compositeur assez mélodique
Je dirais pas au premier degré. Il utilise des mélodies avec d'autres buts qu'un but simplement mélodique. Il utilise la mélodie comme un instrument traditionnel; il les combine dans les années 60 pour obtenir des entrelacs extraordinaires, pour obtenir des tissus nouveaux ou alors dans les années 80, il les combine en couches multiples, mais là chaque mélodie a sa vitesse différente, donc il obtient un type d'activité musicale qui est nouveau. Dans les années 90, il est très rythmique, mais là encore il utilise le rythme et la pulsation à d'autres fins qu'au premier degré.
En ce qui concerne le pianiste que vous êtes un Trio, les Etudes pour piano et un Concerto pour piano. Comment se démarquent pour vous ces œuvres dans le répertoire contemporain ?
Pendant très longtemps, il n'a pas écrit pour le piano, hors les œuvres de jeunesse; la première œuvre qu'il compose est une pièce pour deux pianos, c'est vers le milieu des années 70, il compose ensuite pour piano, puis ce sera le trio, le concerto et enfin ce cycle d'études qui a commencé au début des années 80 et qui continue encore maintenant. Ce cycle qui décrit un peu sa trajectoire et qui porte les germes ou les conséquences de beaucoup d'autres œuvres, représente un volume très important. Ce qui est très intéressant c'est qu'il est venu au piano avec toute une série d'expériences et avec un œil nouveau et que de ce fait il a su régénérer complètement l'instrument. Ses études sonnent d'une façon nouvelle, à part tout en intégrant tout de même des traditions. Ce qui est remarquable c'est la façon dont il assume un héritage et en même temps il fait une proposition instrumentale dont le résultat sonore et la virtuosité sont complètement renouvelés. On peut considérer que les études sont un des monuments pour piano, si ce n'est l'œuvre la plus exceptionnelle depuis les compositions de Debussy et Bartok.
Il y a une question que l'on se pose régulièrement, c'est de savoir qui restera dans le futur comme les musiciens du 20ème siècle. Messian sûrement, mais pour Ligeti compositeur plus contemporain, pensez-vous que son œuvre restera ?
Ligeti restera certainement, nous sommes beaucoup à penser qu'il est le plus grand musicien vivant. Le problème est de savoir comment on veut fabriquer une histoire. Si dans 25 ans on ne s'est pas occupé des problèmes d'éducation et que beaucoup de notre héritage de musique "savante occidentale" a disparu ou s'est estompé, est-ce que la question se posera dans les mêmes termes ? On sait très bien que l'on fabrique l'histoire que l'on veut, même un compositeur comme Jean-Sébastien Bach a été effacé de l'histoire pendant de très longues années à un certain moment. Donc le fait qu'un compositeur soit dans l'histoire ou non n'est pas forcément une référence, on sait très bien que l'on inscrit parfois dans l'histoire des choses sur lesquelles on ferait mieux de faire une impasse au contraire. Ce que l'on peut souhaiter c'est que dans 20 ans ou 100 ans on ait un monde qui soit assez riche, assez intense, assez créatif et signifiant pour inscrire un compositeur comme Ligeti au centre de son héritage culturel.

Bruno Pin