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2002

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FEVRIER N°68
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La Tribu Hérisson
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AVRIL N°70
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JUIN N°72/73
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DECEMBRE N°77
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  JANVIER N°67  


Florence Chambournier©

 

Laurent Vercelletto

En ce début d'année Laurent Vercelletto propose ses deux derniers spectacles créés la saison dernière hors de Lyon. Jours tranquilles est présenté à La Scène puis Le Fond des navires au théâtre Kantor de l'ENS. Ces deux rendez-vous inaugurent une résidence souhaitée par la compagnie sur le quartier de Gerland, un quartier en grands chamboulements que la compagnie veut impulser artistiquement.
Car Laurent Vercelletto reste lucide : sa compagnie n'est pas là pour animer mais pour emmener, n'en déplaise aux politiques publiques qui oublient parfois que les artistes sont des créateurs avant tout.


Quels liens entre ces deux spectacles ?
D'abord des textes de Philippe Vincenot que j'ai mis en scène. Deux femmes dans Jours tranquilles, deux hommes dans Le Fond des navires, et deux voyages : l'un en mouvement l'autre immobile. Il y a comme ça plein de ponts, d'analogies et de correspondances même si ça reste deux spectacles bien différents.
Tu présentes ces spectacles dans deux lieux également bien différents : La Scène et le théâtre Kantor de l'ENS lettres.
C'est ça qui me plait. C'est à l'image du quartier, très divers. Tu y trouves des bistrots remplis de types qui bossent dans les entrepôts du coin, des immeubles en construction où tu te demandes qui va venir habiter là, l'ENS lettres, l'ENS sciences, l'IEP (Institut d'Etudes Politiques) où l'on vient d'ouvrir un atelier théâtre dans le cadre de notre association de quartier. C'est une espèce de champignon, ça pousse de partout, pour l'instant il n'y a pas de centre, il y a le stade au bout, c'est un capharnaüm pas encore structuré et c'est ça que je trouve passionnant. Il y a des cités-jardins, des endroits très populaires et en même temps des trucs branchés comme le Ninkasi. C'est donc au carrefour de plein de choses dans un quartier immense et pauvre en équipements culturels. Il existe la Maison Ravier mais qui est aussi un espace associatif et où il est très difficile de travailler. La Scène et le théâtre Kantor sont des vrais théâtres qui ont envie d'accueillir de la création contemporaine. Et nous on a envie de faire venir du public pour qui ça semble complètement verrouillé. Quand tu passes devant l'ENS, c'est hyper froid, tu n'entres pas ou alors sur la pointe des pieds. Quand on leur a dit qu'on allait proposer du vin aux spectateurs dans le hall, c'était panique à bord ! Mais bon il existe une volonté grâce à quelques profs pour que des choses se fassent dans cette école et ce joli petit théâtre.
Quant à La Scène, c'est un espace moins chic, un ancien entrepôt reconverti en école de théâtre et avec lequel tu as un véritable projet de collaboration.
J'interviens comme formateur mais ce n'est pas ma priorité. L'association que l'on a avec La Scène repose sur le lieu pas sur l'école. Je suis compagnie en résidence à La Scène et donc j'y répète, j'y joue, je peux organiser des événements… C'est un très bel espace de travail, un lieu de fabrication comme il n'y en a pas d'autres à Lyon. Je me sens mieux là qu'aux Subsistances ! C'est encore un peu en bordel, un lieu qui reste vivant, sans vigile à l'entrée !
J'ai aussi l'envie de créer des liens avec les élèves. D'abord ils peuvent évidemment venir aux répétitions, discuter avec moi de la mise en scène, avec Vincenot de l'écriture, et puis j'aimerais les associer sur des événements spécifiques que je veux faire dans le quartier. Par exemple on veut monter avec Magali Bonnat, comédienne associée à la compagnie, un texte écrit à partir de témoignages sur la catastrophe de Tchernobyl. On devrait jouer dans plusieurs endroits dont notamment un mur d'escalade assez exceptionnel. Dix à quinze élèves seront mobilisés là-dessus avec une dizaine d'acteurs professionnels. L'idée c'est plus de les emmener vers le public et vers l'extérieur que d'être moi prof à l'intérieur.
Quels sont tes partenaires pour t'aider à la réalisation de cette implantation dans le quartier ?
Pour les actions sur le terrain, les événements que je veux organiser, j'aurai des financements. Là où ça coince c'est pour mes propres créations. Et pour moi les deux choses vont ensemble. Si je n'ai pas les moyens de mon travail de création, je ne veux pas me transformer en animateur de quartier. C'est pour ça que ce projet de Gerland peut être mort-né dans un mois.
Mon activité c'est un ensemble, mes spectacles à Gerland, mes futures créations aux Célestins et à Grenoble, celle de la saison prochaine à Lyon et mon projet d'implantation dans le quartier. Or la nouvelle réforme des compagnies mise en place par le Ministère de la Culture me permettra de soutenir toutes ces activités que si je suis conventionné sur trois ans. Si on me file simplement une aide à la production sur un spectacle, ma compagnie explose. Je défends une activité continue. Tout marche ensemble.En tout cas la ville répond plutôt bien à toutes ces propositions, la région aussi, quant à la DRAC je suis dans l'expectative.
Revenons à tes spectacles; Philippe Vincenot, on le connaît à Lyon comme comédien (surtout avec toi et Znorko et aussi avec Mérieux), mais pas comme auteur…
C'est un mec qui a un immense talent d'auteur. C'est un vrai faux-auteur. Auparavant il avait déjà écrit des bouts de textes dans des spectacles avec moi, Le Mauff… Et là il s'est lancé. Jours tranquilles c'est de lui mais avec encore quelques bouts d'autres auteurs comme Calaferte, Durringer… Le Fond des navires c'est que de lui. Je l'avais sollicité pour qu'il écrive suite à une demande que nous avait faite le théâtre du Revest près de Toulon. Lui faire une vraie commande, avoir une échéance ça l'a motivé. Bon, ça n'est pas allé tout seul, il y a eu plusieurs va-et-vient entre lui et moi pendant trois mois avant d'arriver au texte final. Son idée de départ c'était une histoire de bibliothèque, avec une double inspiration, celle de son père qui a passé sa vie à réécrire à la main le catalogue de la bibliothèque du sénat à Paris et l'histoire de la bibliothèque d'Alexandrie, qui avait pour ambition de posséder un exemplaire de tous les documents écrits du monde connu. C'est un désir d'absolu, de posséder tout le savoir. C'est évidemment une impossible accumulation : "c'est l'encombrement total et quand c'est total ça s'effondre" dit le bibliothécaire dans le spectacle. Il est évidemment impossible de tout savoir. Il y a d'ailleurs un jeu de mot sur le titre : à l'époque d'Alexandrie on exigeait que tous les bateaux qui venaient commercer, amènent des écrits pour qu'ils soient copiés et mis dans la bibliothèque. On parlait donc du "fonds" des navires et en même temps, ces documents étaient transportés dans le fond des navires, la cale.
Dans le texte deux personnages, le bibliothécaire et l'archiviste, s'occupent d'une bibliothèque improbable dans le grand Nord, là où "une nuit et un jour font une année". Ils récoltent des bouquins, des écrits venus de navires échoués et ils font une bibliothèque où personne ne vient jamais, à part une fois l'an, un visiteur énigmatique. Et dans l'île où ils se trouvent, personne ne sait lire donc apparemment leur bibliothèque ne sert à rien. On est là dans un voyage immobile, deux personnages qui ont le désir d'aller ailleurs et qui restent dans leur gourbi, leur espèce de radeau, à mariner là-dedans et qui ne bougeront jamais. Ces deux types étranges sont nulle-part, au bout du monde et on ne sait même pas pourquoi ils font ça.
C'est très beckettien. On retrouve souvent ça dans l'écriture de Vincenot. Dans Jours tranquilles deux femmes qui se connaissaient se retrouvent et passent toute une nuit ensemble sur un morceau de route. Le lendemain matin elles repartent… pour moi ce sont deux Godot au féminin…

F.G.