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En
ce début d'année Laurent Vercelletto propose ses deux
derniers spectacles créés la saison dernière
hors de Lyon. Jours tranquilles est présenté à
La Scène puis Le Fond des navires au théâtre Kantor
de l'ENS. Ces deux rendez-vous inaugurent une résidence souhaitée
par la compagnie sur le quartier de Gerland, un quartier en grands
chamboulements que la compagnie veut impulser artistiquement.
Car Laurent Vercelletto reste lucide : sa compagnie n'est pas là
pour animer mais pour emmener, n'en déplaise aux politiques
publiques qui oublient parfois que les artistes sont des créateurs
avant tout.
Quels liens entre ces deux spectacles ?
D'abord des textes de Philippe Vincenot que j'ai mis en scène.
Deux femmes dans Jours tranquilles, deux hommes dans Le Fond des navires,
et deux voyages : l'un en mouvement l'autre immobile. Il y a comme
ça plein de ponts, d'analogies et de correspondances même
si ça reste deux spectacles bien différents.
Tu présentes ces spectacles dans deux lieux également
bien différents : La Scène et le théâtre
Kantor de l'ENS lettres.
C'est ça qui me plait. C'est à l'image du quartier,
très divers. Tu y trouves des bistrots remplis de types qui
bossent dans les entrepôts du coin, des immeubles en construction
où tu te demandes qui va venir habiter là, l'ENS lettres,
l'ENS sciences, l'IEP (Institut d'Etudes Politiques) où l'on
vient d'ouvrir un atelier théâtre dans le cadre de notre
association de quartier. C'est une espèce de champignon, ça
pousse de partout, pour l'instant il n'y a pas de centre, il y a le
stade au bout, c'est un capharnaüm pas encore structuré
et c'est ça que je trouve passionnant. Il y a des cités-jardins,
des endroits très populaires et en même temps des trucs
branchés comme le Ninkasi. C'est donc au carrefour de plein
de choses dans un quartier immense et pauvre en équipements
culturels. Il existe la Maison Ravier mais qui est aussi un espace
associatif et où il est très difficile de travailler.
La Scène et le théâtre Kantor sont des vrais théâtres
qui ont envie d'accueillir de la création contemporaine. Et
nous on a envie de faire venir du public pour qui ça semble
complètement verrouillé. Quand tu passes devant l'ENS,
c'est hyper froid, tu n'entres pas ou alors sur la pointe des pieds.
Quand on leur a dit qu'on allait proposer du vin aux spectateurs dans
le hall, c'était panique à bord ! Mais bon il existe
une volonté grâce à quelques profs pour que des
choses se fassent dans cette école et ce joli petit théâtre.
Quant à La Scène, c'est un espace moins chic, un
ancien entrepôt reconverti en école de théâtre
et avec lequel tu as un véritable projet de collaboration.
J'interviens comme formateur mais ce n'est pas ma priorité.
L'association que l'on a avec La Scène repose sur le lieu pas
sur l'école. Je suis compagnie en résidence à
La Scène et donc j'y répète, j'y joue, je peux
organiser des événements
C'est un très
bel espace de travail, un lieu de fabrication comme il n'y en a pas
d'autres à Lyon. Je me sens mieux là qu'aux Subsistances
! C'est encore un peu en bordel, un lieu qui reste vivant, sans vigile
à l'entrée !
J'ai aussi l'envie de créer des liens avec les élèves.
D'abord ils peuvent évidemment venir aux répétitions,
discuter avec moi de la mise en scène, avec Vincenot de l'écriture,
et puis j'aimerais les associer sur des événements spécifiques
que je veux faire dans le quartier. Par exemple on veut monter avec
Magali Bonnat, comédienne associée à la compagnie,
un texte écrit à partir de témoignages sur la
catastrophe de Tchernobyl. On devrait jouer dans plusieurs endroits
dont notamment un mur d'escalade assez exceptionnel. Dix à
quinze élèves seront mobilisés là-dessus
avec une dizaine d'acteurs professionnels. L'idée c'est plus
de les emmener vers le public et vers l'extérieur que d'être
moi prof à l'intérieur.
Quels sont tes partenaires pour t'aider à la réalisation
de cette implantation dans le quartier ?
Pour les actions sur le terrain, les événements que
je veux organiser, j'aurai des financements. Là où ça
coince c'est pour mes propres créations. Et pour moi les deux
choses vont ensemble. Si je n'ai pas les moyens de mon travail de
création, je ne veux pas me transformer en animateur de quartier.
C'est pour ça que ce projet de Gerland peut être mort-né
dans un mois.
Mon activité c'est un ensemble, mes spectacles à Gerland,
mes futures créations aux Célestins et à Grenoble,
celle de la saison prochaine à Lyon et mon projet d'implantation
dans le quartier. Or la nouvelle réforme des compagnies mise
en place par le Ministère de la Culture me permettra de soutenir
toutes ces activités que si je suis conventionné sur
trois ans. Si on me file simplement une aide à la production
sur un spectacle, ma compagnie explose. Je défends une activité
continue. Tout marche ensemble.En tout cas la ville répond
plutôt bien à toutes ces propositions, la région
aussi, quant à la DRAC je suis dans l'expectative.
Revenons à tes spectacles; Philippe Vincenot, on le connaît
à Lyon comme comédien (surtout avec toi et Znorko et
aussi avec Mérieux), mais pas comme auteur
C'est un mec qui a un immense talent d'auteur. C'est un vrai faux-auteur.
Auparavant il avait déjà écrit des bouts de textes
dans des spectacles avec moi, Le Mauff
Et là il s'est
lancé. Jours tranquilles c'est de lui mais avec encore quelques
bouts d'autres auteurs comme Calaferte, Durringer
Le Fond des
navires c'est que de lui. Je l'avais sollicité pour qu'il écrive
suite à une demande que nous avait faite le théâtre
du Revest près de Toulon. Lui faire une vraie commande, avoir
une échéance ça l'a motivé. Bon, ça
n'est pas allé tout seul, il y a eu plusieurs va-et-vient entre
lui et moi pendant trois mois avant d'arriver au texte final. Son
idée de départ c'était une histoire de bibliothèque,
avec une double inspiration, celle de son père qui a passé
sa vie à réécrire à la main le catalogue
de la bibliothèque du sénat à Paris et l'histoire
de la bibliothèque d'Alexandrie, qui avait pour ambition de
posséder un exemplaire de tous les documents écrits
du monde connu. C'est un désir d'absolu, de posséder
tout le savoir. C'est évidemment une impossible accumulation
: "c'est l'encombrement total et quand c'est total ça
s'effondre" dit le bibliothécaire dans le spectacle. Il
est évidemment impossible de tout savoir. Il y a d'ailleurs
un jeu de mot sur le titre : à l'époque d'Alexandrie
on exigeait que tous les bateaux qui venaient commercer, amènent
des écrits pour qu'ils soient copiés et mis dans la
bibliothèque. On parlait donc du "fonds" des navires
et en même temps, ces documents étaient transportés
dans le fond des navires, la cale.
Dans le texte deux personnages, le bibliothécaire et l'archiviste,
s'occupent d'une bibliothèque improbable dans le grand Nord,
là où "une nuit et un jour font une année".
Ils récoltent des bouquins, des écrits venus de navires
échoués et ils font une bibliothèque où
personne ne vient jamais, à part une fois l'an, un visiteur
énigmatique. Et dans l'île où ils se trouvent,
personne ne sait lire donc apparemment leur bibliothèque ne
sert à rien. On est là dans un voyage immobile, deux
personnages qui ont le désir d'aller ailleurs et qui restent
dans leur gourbi, leur espèce de radeau, à mariner là-dedans
et qui ne bougeront jamais. Ces deux types étranges sont nulle-part,
au bout du monde et on ne sait même pas pourquoi ils font ça.
C'est très beckettien. On retrouve souvent ça dans l'écriture
de Vincenot. Dans Jours tranquilles deux femmes qui se connaissaient
se retrouvent et passent toute une nuit ensemble sur un morceau de
route. Le lendemain matin elles repartent
pour moi ce sont deux
Godot au féminin
F.G.
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