|
On
savait que les Trois-Huit s'occupaient de théâtre et de
pédagogie, voilà un spectacle qui leur sied, on y joue,
on y parle du jeu. Forcément, c'est la vie de Meyerhold qui est
l'objet du spectacle, et son uvre indissociable, réformatrice
de la mise en scène, fulgurante et changeante à l'image
du contexte politique de la Russie. La révolution, pardon la
répétition de la vie de celui qui a été
surnommé le "Shakespeare de la mise en scène".
Voir Un deux trois Meyerhold, c'est se rappeler qu'on voit encore aujourd'hui
du Meyerhold-sans-le-savoir : ruptures, collages et découpages
de textes, clefs du burlesque, montée des acteurs dans le public,
mélange des genres, Meyerhold l'a fait. Voilà presque
un siècle. Allez, on pourrait dire que si Shakespeare a inventé
la dramaturgie contemporaine, Meyerhold l'a pratiquée. C'est
d'ailleurs cette admiration pour le grand Will qui l'a mené à
travailler des passages clownesques au sein des tragédies. Passages
qui existent aussi dans le texte de Vincent Bady, vrais moments de grâce
du spectacle.
On entre dans la salle comme pour assister à une répétition,
échauffements, déambulations, c'est un vivier d'acteurs
au travail, leur intime. On va parler de choses importantes, d'un théâtre
en train de s'inventer, de l'histoire du théâtre, de la
chair de ceux qui font exister ce qui va continuer sans eux. Je pense
à tous ceux qui se sont tués en inventant l'aviation.
Puis fût un temps (révolu ?) où le théâtre
était un art qui concernait le public, je veux dire qui lui donnait
d'autres arguments de rassemblement que cette sorte de consommation
culturelle; aller au théâtre fut éminemment politique
et personnel avant d'être une façon de tuer le temps.(On
doit être trop bien nourri, les caddies sont de plus en plus grands).
Meyerhold parle du théâtre aux prises avec le pouvoir,
en commentaire du pouvoir, du théâtre utopique crié
de l'intérieur, cette détresse qui fait qu'on en vient
aux mots parce que "ça donne une é-ner-gie !"
dit une jeune comédienne étonnante.
La mise en scène de Guy Naigeon étire le temps scénique
en multipliant les ruptures, les ajouts de textes, les infidélités
historiques. Il laisse la part belle aux acteurs et à leurs possibles
improvisations. Un deux trois Meyerhold n'est ni une grande fresque
l'homme l'uvre et c'est une histoire vraie vous savez, ni un cours
didactique sur l'histoire du théâtre, malgré une
écriture archi-référencée pour les profanes.
Ce qui prédomine, c'est la variété du jeu des acteurs,
la très grande valeur de leur direction. On ne sent pas, comme
trop souvent, ce flou du jeu porté par des acteurs livrés
à eux-mêmes, chacun semble suivre une ligne qui lui est
propre, dans laquelle il progresse, sans qu'une identité commune
du jeu soit imposée pour une soi-disant unité d'ensemble.
On prend le risque d'être là où on en est. Cette
liberté est d'autant plus visible chez les jeunes acteurs (en
formation avec la compagnie), qui jouent dans le spectacle : pas de
formatage d'école, de dictature du jeu, et même
lorsqu'ils parlent de biomécanique, l'on ressent plus de bio
que de mécanique. Les trois Meyerhold sont résolument
différents, et en cela se ressemblent, comme un même homme
en trois dimensions. (Yves Charreton est formidable d'évidence,
le moindre de ses gestes fait image, et son résumé d'Hamlet
en cinq minutes est un moment rare).
Ajoutez à ce creuset d'acteurs en vrai, un environnement scénique
léger en complément du parfois trop riche des textes,
des lumières aux tons doux et une permanence du son qui ourle
l'ensemble de chaleur et de nostalgie. Comme pouvaient l'être
les musiques d'un cinéma ancien, avec pour refrain ce piano qu'on
entendrait d'une fenêtre; sons et lumières ont leur petit
lot d'images, on veut bien s'y laisser prendre.
Et aussi il y a ce dernier moment, on voit les yeux des acteurs, le
coup de pinceau qui les transperce au passé, on voit comme des
pierres, ça parle de fondations, ça dit "oublie-moi
pour la maison tout entière, cherche le toit."
Vu aux Subsistances en février 2002
Bettina
Paul
|