ARCHIVES
2002

JANVIER N°67
Albert Agostino
Laurent Vercelletto
Denis Plassard
Abou Lagraa
Nième Compagnie
Les Sans-papiers
Noam Chomsky

FEVRIER N°68
Edward Bunker
La Tribu Hérisson
Richard Brunel
Sylvie Lindeperg

MARS N°69
Arno
The Strokes
Femi Kuti
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Dominique A
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Compagnie Käfig
Yorgos Loukos
Les Trois-huit
Philippe Mangenot
Noam Chomsky
Olivier Cadiot

AVRIL N°70
Patrick Eudeline
Charlie Haden & Dave Holland
Dominique Lardenois

MAI N°71
Tarmac
High Tone
Le Tigre
Christian Bourigault
The Jon Spencer
Blues Explosion

JUIN N°72/73
Bruno Meillier
Sonic Youth
Le Peuple de l'Herbe
Lo'Jo
Lionel Hoche
Jo Lansley & Helen Bendon

SEPTEMBRE N°74
Pierre Astier
Guy Darmet
Party A Ground Zero
Sayag Jazz Machine

OCTOBRE N°75
Alexandre Varlet
Red
Little Bob
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Will Self

NOVEMBRE N°76
Anne-Marie Pascoli
The Jon Spencer Blues Explosion

DECEMBRE N°77
Costes
CNAC
Charles Picq
Général Alcazar

  MARS N°69  



 

Les Trois-huit
L’homme plusieurs

On savait que les Trois-Huit s'occupaient de théâtre et de pédagogie, voilà un spectacle qui leur sied, on y joue, on y parle du jeu. Forcément, c'est la vie de Meyerhold qui est l'objet du spectacle, et son œuvre indissociable, réformatrice de la mise en scène, fulgurante et changeante à l'image du contexte politique de la Russie. La révolution, pardon la répétition de la vie de celui qui a été surnommé le "Shakespeare de la mise en scène".
Voir Un deux trois Meyerhold, c'est se rappeler qu'on voit encore aujourd'hui du Meyerhold-sans-le-savoir : ruptures, collages et découpages de textes, clefs du burlesque, montée des acteurs dans le public, mélange des genres, Meyerhold l'a fait. Voilà presque un siècle. Allez, on pourrait dire que si Shakespeare a inventé la dramaturgie contemporaine, Meyerhold l'a pratiquée. C'est d'ailleurs cette admiration pour le grand Will qui l'a mené à travailler des passages clownesques au sein des tragédies. Passages qui existent aussi dans le texte de Vincent Bady, vrais moments de grâce du spectacle.
On entre dans la salle comme pour assister à une répétition, échauffements, déambulations, c'est un vivier d'acteurs au travail, leur intime. On va parler de choses importantes, d'un théâtre en train de s'inventer, de l'histoire du théâtre, de la chair de ceux qui font exister ce qui va continuer sans eux. Je pense à tous ceux qui se sont tués en inventant l'aviation.
Puis fût un temps (révolu ?) où le théâtre était un art qui concernait le public, je veux dire qui lui donnait d'autres arguments de rassemblement que cette sorte de consommation culturelle; aller au théâtre fut éminemment politique et personnel avant d'être une façon de tuer le temps.(On doit être trop bien nourri, les caddies sont de plus en plus grands). Meyerhold parle du théâtre aux prises avec le pouvoir, en commentaire du pouvoir, du théâtre utopique crié de l'intérieur, cette détresse qui fait qu'on en vient aux mots parce que "ça donne une é-ner-gie !" dit une jeune comédienne étonnante.
La mise en scène de Guy Naigeon étire le temps scénique en multipliant les ruptures, les ajouts de textes, les infidélités historiques. Il laisse la part belle aux acteurs et à leurs possibles improvisations. Un deux trois Meyerhold n'est ni une grande fresque l'homme l'œuvre et c'est une histoire vraie vous savez, ni un cours didactique sur l'histoire du théâtre, malgré une écriture archi-référencée pour les profanes. Ce qui prédomine, c'est la variété du jeu des acteurs, la très grande valeur de leur direction. On ne sent pas, comme trop souvent, ce flou du jeu porté par des acteurs livrés à eux-mêmes, chacun semble suivre une ligne qui lui est propre, dans laquelle il progresse, sans qu'une identité commune du jeu soit imposée pour une soi-disant unité d'ensemble. On prend le risque d'être là où on en est. Cette liberté est d'autant plus visible chez les jeunes acteurs (en formation avec la compagnie), qui jouent dans le spectacle : pas de “formatage” d'école, de dictature du jeu, et même lorsqu'ils parlent de biomécanique, l'on ressent plus de “bio” que de mécanique. Les trois Meyerhold sont résolument différents, et en cela se ressemblent, comme un même homme en trois dimensions. (Yves Charreton est formidable d'évidence, le moindre de ses gestes fait image, et son résumé d'Hamlet en cinq minutes est un moment rare).
Ajoutez à ce creuset d'acteurs en vrai, un environnement scénique léger en complément du parfois trop riche des textes, des lumières aux tons doux et une permanence du son qui ourle l'ensemble de chaleur et de nostalgie. Comme pouvaient l'être les musiques d'un cinéma ancien, avec pour refrain ce piano qu'on entendrait d'une fenêtre; sons et lumières ont leur petit lot d'images, on veut bien s'y laisser prendre.
Et aussi il y a ce dernier moment, on voit les yeux des acteurs, le coup de pinceau qui les transperce au passé, on voit comme des pierres, ça parle de fondations, ça dit "oublie-moi pour la maison tout entière, cherche le toit."
Vu aux Subsistances en février 2002

Bettina Paul