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2002

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  SEPTEMBRE N°74  

Party A Ground Zero


Les experts sont unanimes : ce fut vraiment un été pourri ! Et peut-être encore plus pourri qu'il n'y paraît. Chacun verra sans doute dans ce déluge post électoral un énième sale coup d'El Niño, le sauvageon de l'extrême que les forces de l'ordre tardent manifestement à interpeller… Qui a dit que la France était pourtant le pays le plus policé d'Europe en pourcentage par habitant ? Sûrement personne au printemps dernier si ce n'est Le Canard Enchaîné. Et avec la réouverture anticipée de la chasse au faciès, il semble que ce soit bien parti pour ne pas s'arranger. Qu'importe finalement le taux exponentiel de surpopulation dans les prisons, les "djeuns" ont aujourd'hui intérêt à se tenir à carreau s'ils ne veulent pas finir derrière les barreaux. C'est d'une logique quasi californienne et ça pourrait sentir Le grand enfermement. Ainsi les gardiens bleu marine du temple ont-ils reçu quelques directives estivales de la plus haute importance : traquer pêle-mêle les voleurs de bicyclette, les fumeurs de gazon, les adeptes de l'école buissonnière (les fans des 400 coups apprécieront) sans oublier les "woodstockers" des temps modernes… puisqu'en dehors des JMJ, les raves sont désormais interdites. Quant aux rêves, cela ne devrait plus tarder, le ministre de Neuilly s'y emploie de l'intérieur. Alors mine de rien, cela fait du monde en bas à remettre dans le droit chemin du civisme à toute épreuve prêché en haut (selon une certaine idée de la morale), et dont (toujours en haut) on semble naturellement absous considérant la quantité de langue de bois au km2 d'audience. Jeu dangereux s'il en est mais à chacun ses priorités en matière de droit chemin pour brebis égarées.
Pendant ce temps-là, de l'autre côté de l'Atlantique… On assiste également à une sorte de croisade façon tolérance zéro (et vice versa) mais à plus grande échelle. Il s'agit en effet de rappeler à l'ordre (de l'Oncle Sam) une bonne partie de la planète et en particulier certains pays catalogués selon un axe du mal (Iran, Irak, Soudan, Corée du nord…). God bless America qui se devra de punir (c'est le mot employé) ces forces maléfiques et donc forcément égarées. Du côté des ennemis jurés d'Al Quaïda, on s'y connaît aussi en termes bibliques puisque les Etats-Unis sont assimilés au grand Satan himself. Les deux camps rivalisant ainsi en argumentation de type médiéval, le troisième millénaire devrait vraisemblablement accoucher de nouvelles guerres de religion, mais en version cataclysme mondial, cad sans les arcs ni les flèches, ni même l'huile bouillante… On pourrait se demander comment, schématiquement bien sûr, on en est arrivé là ?
Il y a un an - le onze septembre (11.9) : non sans humour, certains new-yorkais disent nine eleven, ce qui correspond aussi au numéro d'appel d'urgence de leur police…- les tours du centre du commerce mondial étaient anéanties par un lancé d'avions kamikazes a priori affrétés par une organisation terroriste n'appréciant que moyennement le stationnement des troupes américaines sur la terre des lieux sains de l'Islam (Arabie Saoudite). Quelques dix années auparavant (hiver 90/91), ces mêmes troupes avaient été envoyées sur place pour protéger le pays (et plus sûrement son pétrole) d'une prétendue invasion imminente de l'armée irakienne (fausses photos satellite à l'appui) faisant suite à celle du Koweït. Après l'épisode tempête du désert (encore El Niño ?), on sait ce qu'il advint des forces armées de Saddam Hussein, lors d'un conflit rarement aussi médiatisé (revoir les "illuminations de Bagdad") et consacrant une nouvelle ère : celle de la désinformation de masse. Bizarrement ou presque, le régime de Bagdad fut épargné par la bourrasque, laissant ensuite libre cours à son jeu de massacre des populations Kurdes et Chiites. Un embargo frappa l'Irak, un embargo (à gogo) dont souffrent toujours actuellement les civils, et surtout eux.
Ce qui nous ramène lamentablement au présent et à l'axe du mal.
L'Irak est aujourd'hui à nouveau montré du doigt (du poing !) par Bush junior, un Texan amateur de bretzels visiblement impatient de finir le travail de son père, mais surtout désireux de venger les morts de New York en offrant à son peuple la tête de présumés coupables (qu'ils le soient de près ou de loin, n'a en définitive que peu d'importance…). Dans la quasi-totalité des médias américains, on parle en l'espèce d'union sacrée derrière le président qui bat tous les records en terme de popularité. Sans s'épancher sur le côté symbolique de la chose, on objectera pourtant que le grand méchant Saddam n'a sans doute rien à voir avec les attentats du 11 septembre. Dictatorial et largement anti Américain (et pour causes), l'Irak du parti Baas n'en est pas moins un état laïc, par définition difficilement assimilable à une base arrière et/ou un suppôt du terrorisme "islamiste" international. Contrairement à l'Arabie Saoudite ou au Pakistan… etc. sauf que junior ne saurait déclarer la guerre à ses propres alliés ni larguer des bombes sur les locaux de la C.I.A. qui fournissait en armes et en logistique les fantassins d'Al Quaïda à l'époque (bénite) de la guerre froide, quand l'U.R.S.S. tentait de mettre au pas l'Afghanistan. Bénite car il était plus facile d'identifier l'ennemi qui actuellement, se confond avec une seule personne (Ben Laden) qui de surcroît, court toujours…
De là l'intérêt pour Bush d'en appeler à une certaine idée de la morale sous l'égide de quelques puissances divines, pour définir aux yeux des opinions publiques (surtout occidentales) les responsables désignés de l'insécurité mondiale, l'axe du mal qu'il faudra éradiquer. Finalement, on ne change pas un processus de réflexion ( ?) qui a toujours fait ses preuves de par le passé. Il semble néanmoins que la tension internationale - portée à son paroxysme dans la zone du Moyen Orient, que les Etats-Unis cherchent évidemment à contrôler militairement parlant et ce, depuis 1945 - relève surtout de problèmes inhérents à la stratégie, l'économie et la géopolitique; autrement dit à l'état des rapports de forces dans la région et non à l'idée que l'on se fait de la morale, qui dans ce cadre-là, n'a tout simplement pas cours…
Un an donc après un certain 11 septembre, l'espace laissé béant par les jumelles à la pointe de Manhattan est appelé Ground Zero et franchement la référence a un goût plutôt amer. Il y a 47 ans en effet (triste anniversaire commémoré en août dernier), l'hypocentre de Nagasaki (cad le point d'impact de la bombe atomique larguée par un B-52) avait lui aussi été baptisé Ground Zero par l'armée américaine… bizarrerie de l'histoire et/ou mauvais esprit puisque le recours à la bombe H faisait également suite à un lancé d'avion kamikazes… (les zéros japonais sur les bâtiments de l'US Navy).
Ainsi, les va-t-en guerre et les fous de dieu (de quel côté qu'ils soient) semblent aujourd'hui prêts à en découdre au nom de la Morale (et c'est souvent la bible qui est prise en otage, selon la lecture que l'on en fait) et au prix de la prolifération de Ground Zero(s) all over la planète. El Niño n'aura plus qu'à bien se tenir. On ose simplement espérer qu'il restera toujours quelques illuminés pour aller danser dans les décombres de nos belles civilisations. Il sera alors difficile de leur interdire de "raver" en paix… C'était peut-être le sens caché et prémonitoire de cette chanson du groupe (américain) Fishbone : Party at Ground Zero.

Laurent Zine