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2002

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  SEPTEMBRE N°74  



 

Guy Darmet
10ème Biennale de la danse

Mexique, Cuba, Brésil, Argentine, Bolivie, Chili, Pérou, Colombie, Costa Rica, Venezuela, Uruguay... soit 11 pays de cet immense continent qu'est l'Amérique latine seront présents lors de la 10ème Biennale de la danse. Hormis quelques exceptions, la plupart des compagnies n'ont jamais dansé hors de leur pays et le pari de cette biennale est bien là : faire se rencontrer des cultures, des histoires et surtout des êtres humains, qui sans la danse ne se seraient jamais croisés et n'auraient pas trouvé un public impatient de les découvrir. C'est ce que nous dit, avec passion, son directeur artistique Guy Darmet !

Onze pays d'Amérique latine sont représentés dans cette biennale, comment avez-vous travaillé sur le choix des compagnies et de ces pays ?

Le choix s'est fait par le biais de voyages successifs mais ces voyages étaient très préparés. Dans un premier temps, nous avons interrogé les ambassades des pays concernés, les attachés culturels français ou conseillers culturels. Nous avons reçu un certain nombre de vidéos, ce qui nous a permis de faire une première sélection sur des pays dont le niveau nous paraissait meilleur que d'autres. Je ne pouvais pas aller partout, c'était évident, il a fallu limiter à 11 pays les voyages mais je crois cependant avoir retenu les pays les plus importants en matière de danse en Amérique latine, ceux également qui n'ont pas de séismes politiques ou naturels, de crises économiques suffisamment graves pour que l'art n'y ait plus de place.
On a l'impression, au fur et à mesure des biennales, que votre discours est plus impliqué politiquement, que votre regard est de plus en plus attentif à l'environnement social et économique des pays dans lesquels la danse évolue !
C'est certainement parce que l'homme que je suis a changé. Au fil des années, les expériences, les rencontres ont fait que je suis profondément attaché à un certain nombre de valeurs qu'il est important de défendre comme simplement la liberté, et c'est ce qu'il s'est passé dans ma rencontre avec l'Amérique latine. Aujourd'hui, je regrette que les programmateurs européens ne s'intéressent pas beaucoup à ce continent, c'est une très grande injustice. J'ai choisi d'inviter 25 compagnies qui ne sont jamais venues en Europe justement pour réparer cette injustice.
Pourquoi les programmateurs ne s'intéressent-ils pas à l’Amérique latine ?
L'Amérique latine a été très à la mode à une certaine époque, l'époque noire, celle des dictatures. La France et l'Europe étaient des terres d'accueil, de grands auteurs de la littérature, des chanteurs très célèbres sont venus et sont restés longtemps. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas, il y a une ligne de pensée en Europe, une ligne géographique qui se situe entre Lisbonne, Anvers et Berlin et très peu de programmateurs s'en éloignent. Mais je crois qu'il faut également un certain nombre d'événements pour relancer la machine, c'est notre rôle en fait, nous avons une responsabilité et quand je dis cela, je ne parle pas des très nombreux festivals latino-américains qui peuvent exister, je parle du spectacle vivant et particulièrement de la danse.
Ce continent a subi de nombreuses transformations sociales et politiques, souvent violentes et rapides, dans ce contexte la danse a-t-elle pu se trouver une identité ?
Il n'y a aucune unité aujourd'hui dans la danse en Amérique latine, il y a des parcours complètement différents. Nous nous trouvons dans une situation qui est très liée aux problèmes économiques, avec une très grande difficulté à voyager, acheter des billets d'avions, alors que les distances sont justement très longues entre chaque pays. La conséquence, c'est l'absence d'un marché de la danse, très peu d'échanges et pas de développement possible. Aujourd'hui, un spectacle créé dans un pays va exceptionnellement dans un pays voisin. Il n'y a pas d'unité, il y a des écoles, des influences très différentes, par contre on trouve partout une vraie formation pour la danse moderne ou contemporaine. Il faut bien rappeler qu'entre le Mexique et la Terre de Feu, il y a la même distance et les mêmes différences qu'il peut y avoir entre la Suède et la Grèce. Ce sont des pays immenses avec de très grandes différences culturelles. Certains sont peuplés de métis indiens, d'autres de métis africains et d'enfants de colonisateurs, d'autres encore sont totalement blancs. On ne peut pas comparer le Mexique descendant des Incas, le Brésil avec cette tradition du métissage en particulier avec l'Afrique, et l'Argentine qui est un pays d'immigrants issus presque tous de l'Europe. On a donc des différences considérables que l'on retrouve aussi dans la danse. En Argentine, au Chili, on trouve une école de danse expressionniste allemande en raison du nombre important de chorégraphes qui ont fui le nazisme pour venir s'y installer. Au Mexique et aux frontières avec les Etats-Unis, on sent un appel plus direct avec le grand voisin Nord américain et puis on a des pays comme le Brésil où la culture françaises avait une très grande place et qui a toujours regardé du côté de la France et de l'Europe en particulier.
Est-ce que l'on peut dire que les spectacles présentés lors de cette Biennale sont politiquement engagés ?
Avant de répondre, il est important de rappeler le rôle des chorégraphes dans ces pays. La majorité d'entre eux a une véritable attitude sociale et dans leurs chorégraphies, ils abordent les problèmes sociaux, la pauvreté, la situation des paysans. En revanche, ils occultent leur histoire politique, ils ne veulent pas parler des périodes de dictatures, c'est volontaire, ils n'ont pas envie de cette mémoire-là, ils ont tiré un trait, et donc ce n'est pas quelque chose que l'on trouve fréquemment dans les créations. J'ai effectivement trouvé une volonté d'engagement politique dans certains spectacles que j'ai pu voir, notamment ceux issus de la danse-théâtre, mais ils n'étaient pas de bonne qualité et n'avaient pas leur place dans la programmation. En fait, le discours politique dans cette biennale, va appartenir aux chorégraphes français que j'ai invités, car ils ont tous choisi d'avoir un regard et un discours politiques sur l'Amérique latine.
La programmation est riche et totalement à découvrir. Certaines compagnies retiennent notre attention, comme Balé de Rua où l'on retrouve la danse de rue, apparentée au hip-hop.
Comme la très grande majorité des compagnies invitées dans cette Biennale, Balé de Rua a une vocation sociale, d'abord pour les danseurs puisque ce sont 13 garçons et 1 fille qui avaient plus ou moins des petits boulots (laveur de voiture, boulanger, maçon etc...) et qui bénéficient aujourd'hui de soutien de Mécènes privés leur permettant de vivre de la danse. Ensuite parce que s'ils sont 14, ils ont également 250 élèves dans les favelas, des jeunes de la rue à qui ils enseignent la street-dance, le hip-hop. Leur travail est magnifique car il a toute l'énergie du hip-hop avec une force très brésilienne. On peut imaginer la joie immense de ces jeunes qui n'avaient pas de passeports et qui se retrouvent en France aux côtés de compagnies aussi célèbres que Grupo Corpo et Quasar !
La Cebra est une compagnie mexicaine qui se revendique avant tout gay, cela a un sens particulier au Mexique de s'affirmer ainsi ?
Ce qu'il faut savoir, c'est que le Mexique, c'est le pays de Pancho Villa, du foot et c'est le pays qui a inventé le mot macho, cela situe rapidement les choses. Il est évident que d'avoir créé la première compagnie gay contemporaine au monde et, il n'y en a pas d'autres actuellement, témoigne d'une affirmation et d'une lutte très forte à mener avec des scandales à assumer tout autour. Malgré tout, la compagnie existe depuis 10 ans et elle est respectée. Cela veut peut-être dire qu'il y a une évolution dans les mentalités de ce pays, mais bon ne rêvons pas trop. La question que l'on pourra se poser avec ce spectacle, est celle de la nécessité ou non de s'affirmer gay, à l'intérieur d'une compagnie de danse. Il faudra également découvrir le travail d'Alvaro Restrepo avec son groupe El Colegio del Cuerpo. Il fait un travail pédagogique très important en Colombie, avec des jeunes de 14 à 20 ans issus des quartiers défavorisés de Carthagène, une ville moins violente que Bogota et qui abrite justement de nombreux réfugiés. Il a créé le collège du corps, une école qui redonne goût à la vie par la danse... A voir absolument, la compagnie cubaine Retazos, parce que l'on n'a jamais vu son travail et surtout parce qu'elle est d'un très grand niveau technique au sein d'un courant plutôt danse-théâtre et, bien sûr Quasar, une compagnie brésilienne, qui avec une pièce, (Coréografia para ouvir), très originale, inventive, remarquablement interprétée et plus contemporaine que celle de Grupo Corpo, sera sûrement l'une des révélations de cette Biennale...
Les compagnies régionales françaises sont au nombre de 5 et font pour cette Biennale, un véritable travail de recherche artistique et de création, elles n'ont bien sûr pas été choisies au hasard ?
Avant tout, il faut rappeler que la Biennale et la Maison de la Danse ont une mission auprès des compagnies installées en région qui est de leur ouvrir un maximum de portes sur l'avenir. C'est dans ce contexte que j'ai choisi celles qui aujourd'hui, me semblent défendre particulièrement bien la danse. Il y aura donc Denis Plassard, qui avait déjà un projet s'intégrant parfaitement dans le cadre de cette biennale avec une commande de l'Alliance Française de Montevideo. On aura ainsi, le spectacle d'un chorégraphe français travaillant avec des danseurs uruguayens sur le thème de la ville de Montevideo et de ses quartiers. Maguy Marin, dont on connaît l'intérêt pour l'Amérique latine, qui a depuis plusieurs années une véritable démarche politique et s'intéresse au pouvoir, aux rapports de force de manière générale. Il faut d'ailleurs citer le titre de son spectacle car, à lui tout seul, il laisse déjà entendre beaucoup de choses : Les Applaudissements ne se mangent pas. La compagnie de Montélimar, Teatri del Vento nous propose un projet sur le thème de la fête, positive ou négative, et qui est le résultat de 4 mois de tournage sur tous les carnavals, toutes les fêtes se déroulant en Amérique latine. La compagnie Acte dont la chorégraphe Annick Charlot s'intéresse ici au thème de la dictature, de la torture et dont la pièce s'intitule Resistencia. Et enfin, la compagnie Anou Skan avec Sophie Tabakov, autour d' un joli projet de danse et art plastique, un hommage aux indiens Nazcas du Pérou qui avaient inventé les labyrinthes que l'on pouvait voir du ciel. Il s'agit là d'un travail fait avec un plasticien, une œuvre d'art enfouie sous le sable et révélée au public au fur et à mesure...
Et le défilé du 15 Septembre, c'est toujours un événement dans l'événement Biennale ?
Plus que jamais ! l'on peut préciser que le regard politique est porté par les compagnies régionales mais aussi par la quasi totalité des chorégraphes du défilé. Beaucoup ont décidé de parler des paysans sans terres, du commandant Marcos, de la disparition des Incas, de sujets sociaux, de la pauvreté, de la révolte et ce de manière toujours festive puisque l'on est dans une fête avant tout, une fête qui comptera cette année 4500 participants, un record jamais égalé !

Martine Pullara