|
Le choix s'est fait par le biais de voyages successifs mais ces voyages
étaient très préparés. Dans un premier
temps, nous avons interrogé les ambassades des pays concernés,
les attachés culturels français ou conseillers culturels.
Nous avons reçu un certain nombre de vidéos, ce qui
nous a permis de faire une première sélection sur des
pays dont le niveau nous paraissait meilleur que d'autres. Je ne pouvais
pas aller partout, c'était évident, il a fallu limiter
à 11 pays les voyages mais je crois cependant avoir retenu
les pays les plus importants en matière de danse en Amérique
latine, ceux également qui n'ont pas de séismes politiques
ou naturels, de crises économiques suffisamment graves pour
que l'art n'y ait plus de place.
On a l'impression, au fur et à mesure des biennales, que votre
discours est plus impliqué politiquement, que votre regard
est de plus en plus attentif à l'environnement social et économique
des pays dans lesquels la danse évolue !
C'est certainement parce que l'homme que je suis a changé.
Au fil des années, les expériences, les rencontres ont
fait que je suis profondément attaché à un certain
nombre de valeurs qu'il est important de défendre comme simplement
la liberté, et c'est ce qu'il s'est passé dans ma rencontre
avec l'Amérique latine. Aujourd'hui, je regrette que les programmateurs
européens ne s'intéressent pas beaucoup à ce
continent, c'est une très grande injustice. J'ai choisi d'inviter
25 compagnies qui ne sont jamais venues en Europe justement pour réparer
cette injustice.
Pourquoi les programmateurs ne s'intéressent-ils pas à
lAmérique latine ?
L'Amérique latine a été très à
la mode à une certaine époque, l'époque noire,
celle des dictatures. La France et l'Europe étaient des terres
d'accueil, de grands auteurs de la littérature, des chanteurs
très célèbres sont venus et sont restés
longtemps. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas, il y a une ligne de
pensée en Europe, une ligne géographique qui se situe
entre Lisbonne, Anvers et Berlin et très peu de programmateurs
s'en éloignent. Mais je crois qu'il faut également un
certain nombre d'événements pour relancer la machine,
c'est notre rôle en fait, nous avons une responsabilité
et quand je dis cela, je ne parle pas des très nombreux festivals
latino-américains qui peuvent exister, je parle du spectacle
vivant et particulièrement de la danse.
Ce continent a subi de nombreuses transformations sociales et politiques,
souvent violentes et rapides, dans ce contexte la danse a-t-elle pu
se trouver une identité ?
Il n'y a aucune unité aujourd'hui dans la danse en Amérique
latine, il y a des parcours complètement différents.
Nous nous trouvons dans une situation qui est très liée
aux problèmes économiques, avec une très grande
difficulté à voyager, acheter des billets d'avions,
alors que les distances sont justement très longues entre chaque
pays. La conséquence, c'est l'absence d'un marché de
la danse, très peu d'échanges et pas de développement
possible. Aujourd'hui, un spectacle créé dans un pays
va exceptionnellement dans un pays voisin. Il n'y a pas d'unité,
il y a des écoles, des influences très différentes,
par contre on trouve partout une vraie formation pour la danse moderne
ou contemporaine. Il faut bien rappeler qu'entre le Mexique et la
Terre de Feu, il y a la même distance et les mêmes différences
qu'il peut y avoir entre la Suède et la Grèce. Ce sont
des pays immenses avec de très grandes différences culturelles.
Certains sont peuplés de métis indiens, d'autres de
métis africains et d'enfants de colonisateurs, d'autres encore
sont totalement blancs. On ne peut pas comparer le Mexique descendant
des Incas, le Brésil avec cette tradition du métissage
en particulier avec l'Afrique, et l'Argentine qui est un pays d'immigrants
issus presque tous de l'Europe. On a donc des différences considérables
que l'on retrouve aussi dans la danse. En Argentine, au Chili, on
trouve une école de danse expressionniste allemande en raison
du nombre important de chorégraphes qui ont fui le nazisme
pour venir s'y installer. Au Mexique et aux frontières avec
les Etats-Unis, on sent un appel plus direct avec le grand voisin
Nord américain et puis on a des pays comme le Brésil
où la culture françaises avait une très grande
place et qui a toujours regardé du côté de la
France et de l'Europe en particulier.
Est-ce que l'on peut dire que les spectacles présentés
lors de cette Biennale sont politiquement engagés ?
Avant de répondre, il est important de rappeler le rôle
des chorégraphes dans ces pays. La majorité d'entre
eux a une véritable attitude sociale et dans leurs chorégraphies,
ils abordent les problèmes sociaux, la pauvreté, la
situation des paysans. En revanche, ils occultent leur histoire politique,
ils ne veulent pas parler des périodes de dictatures, c'est
volontaire, ils n'ont pas envie de cette mémoire-là,
ils ont tiré un trait, et donc ce n'est pas quelque chose que
l'on trouve fréquemment dans les créations. J'ai effectivement
trouvé une volonté d'engagement politique dans certains
spectacles que j'ai pu voir, notamment ceux issus de la danse-théâtre,
mais ils n'étaient pas de bonne qualité et n'avaient
pas leur place dans la programmation. En fait, le discours politique
dans cette biennale, va appartenir aux chorégraphes français
que j'ai invités, car ils ont tous choisi d'avoir un regard
et un discours politiques sur l'Amérique latine.
La programmation est riche et totalement à découvrir.
Certaines compagnies retiennent notre attention, comme Balé
de Rua où l'on retrouve la danse de rue, apparentée
au hip-hop.
Comme la très grande majorité des compagnies invitées
dans cette Biennale, Balé de Rua a une vocation sociale, d'abord
pour les danseurs puisque ce sont 13 garçons et 1 fille qui
avaient plus ou moins des petits boulots (laveur de voiture, boulanger,
maçon etc...) et qui bénéficient aujourd'hui
de soutien de Mécènes privés leur permettant
de vivre de la danse. Ensuite parce que s'ils sont 14, ils ont également
250 élèves dans les favelas, des jeunes de la rue à
qui ils enseignent la street-dance, le hip-hop. Leur travail est magnifique
car il a toute l'énergie du hip-hop avec une force très
brésilienne. On peut imaginer la joie immense de ces jeunes
qui n'avaient pas de passeports et qui se retrouvent en France aux
côtés de compagnies aussi célèbres que
Grupo Corpo et Quasar !
La Cebra est une compagnie mexicaine qui se revendique avant tout
gay, cela a un sens particulier au Mexique de s'affirmer ainsi ?
Ce qu'il faut savoir, c'est que le Mexique, c'est le pays de Pancho
Villa, du foot et c'est le pays qui a inventé le mot macho,
cela situe rapidement les choses. Il est évident que d'avoir
créé la première compagnie gay contemporaine
au monde et, il n'y en a pas d'autres actuellement, témoigne
d'une affirmation et d'une lutte très forte à mener
avec des scandales à assumer tout autour. Malgré tout,
la compagnie existe depuis 10 ans et elle est respectée. Cela
veut peut-être dire qu'il y a une évolution dans les
mentalités de ce pays, mais bon ne rêvons pas trop. La
question que l'on pourra se poser avec ce spectacle, est celle de
la nécessité ou non de s'affirmer gay, à l'intérieur
d'une compagnie de danse. Il faudra également découvrir
le travail d'Alvaro Restrepo avec son groupe El Colegio del Cuerpo.
Il fait un travail pédagogique très important en Colombie,
avec des jeunes de 14 à 20 ans issus des quartiers défavorisés
de Carthagène, une ville moins violente que Bogota et qui abrite
justement de nombreux réfugiés. Il a créé
le collège du corps, une école qui redonne goût
à la vie par la danse... A voir absolument, la compagnie cubaine
Retazos, parce que l'on n'a jamais vu son travail et surtout parce
qu'elle est d'un très grand niveau technique au sein d'un courant
plutôt danse-théâtre et, bien sûr Quasar,
une compagnie brésilienne, qui avec une pièce, (Coréografia
para ouvir), très originale, inventive, remarquablement interprétée
et plus contemporaine que celle de Grupo Corpo, sera sûrement
l'une des révélations de cette Biennale...
Les compagnies régionales françaises sont au nombre
de 5 et font pour cette Biennale, un véritable travail de recherche
artistique et de création, elles n'ont bien sûr pas été
choisies au hasard ?
Avant tout, il faut rappeler que la Biennale et la Maison de la Danse
ont une mission auprès des compagnies installées en
région qui est de leur ouvrir un maximum de portes sur l'avenir.
C'est dans ce contexte que j'ai choisi celles qui aujourd'hui, me
semblent défendre particulièrement bien la danse. Il
y aura donc Denis Plassard, qui avait déjà un projet
s'intégrant parfaitement dans le cadre de cette biennale avec
une commande de l'Alliance Française de Montevideo. On aura
ainsi, le spectacle d'un chorégraphe français travaillant
avec des danseurs uruguayens sur le thème de la ville de Montevideo
et de ses quartiers. Maguy Marin, dont on connaît l'intérêt
pour l'Amérique latine, qui a depuis plusieurs années
une véritable démarche politique et s'intéresse
au pouvoir, aux rapports de force de manière générale.
Il faut d'ailleurs citer le titre de son spectacle car, à lui
tout seul, il laisse déjà entendre beaucoup de choses
: Les Applaudissements ne se mangent pas. La compagnie de Montélimar,
Teatri del Vento nous propose un projet sur le thème de la
fête, positive ou négative, et qui est le résultat
de 4 mois de tournage sur tous les carnavals, toutes les fêtes
se déroulant en Amérique latine. La compagnie Acte dont
la chorégraphe Annick Charlot s'intéresse ici au thème
de la dictature, de la torture et dont la pièce s'intitule
Resistencia. Et enfin, la compagnie Anou Skan avec Sophie Tabakov,
autour d' un joli projet de danse et art plastique, un hommage aux
indiens Nazcas du Pérou qui avaient inventé les labyrinthes
que l'on pouvait voir du ciel. Il s'agit là d'un travail fait
avec un plasticien, une uvre d'art enfouie sous le sable et
révélée au public au fur et à mesure...
Et le défilé du 15 Septembre, c'est toujours un événement
dans l'événement Biennale ?
Plus que jamais ! l'on peut préciser que le regard politique
est porté par les compagnies régionales mais aussi par
la quasi totalité des chorégraphes du défilé.
Beaucoup ont décidé de parler des paysans sans terres,
du commandant Marcos, de la disparition des Incas, de sujets sociaux,
de la pauvreté, de la révolte et ce de manière
toujours festive puisque l'on est dans une fête avant tout,
une fête qui comptera cette année 4500 participants,
un record jamais égalé !
Martine
Pullara
|