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Longtemps
associé à son alter-ego, cet autre génie décalé
des Balkans (en l'occurrence Emir Kusturica), Goran Bregovic s'est éloigné
du monde cinématographique et s'en est reparti conquérir
d'autres contrées sauvages. Quand il commence à uvrer
derrière Kusturica, Bregovic a quarante ans, il vient de raccrocher
après quinze ans de rock. Il croit s'être mis au vert et
avoir pris une retraite dorée ! Mais le hasard est ainsi fait
Kusturica l'implique dans son Temps des Gitans. En résultera
le chef-d'uvre que l'on connaît, cette B.O. magique et dramatique
qui bouleverse. Fort de sa complicité, de son appartenance au
même pays et d'un parcours quasi similaire, le duo poursuit sa
quête du Graal, enchaînant un Arizona Dream poignant et
le fameux Underground. Goran est le magicien des sons, Kusturica le
faiseur d'images. Ils marqueront à jamais l'histoire du cinéma
avec ces images à en couper le souffle et cette musique belle
à en pleurer. Bregovic ajoutera à son palmarès
la musique de la Reine Margot et les ambiances klezmer de Train de Vie
(Radu Mihaelanu). Fin d'une époque, les routes de Goran et Emir
se séparent.
Nouvelle direction musicale pour Bregovic : il entreprend de jouer en
concert ses uvres avec l'Orchestre des Mariages et Enterrements
(il s'adjoint pour cela sept musiciens virtuoses). Puisque là-bas,
chez lui, ce sont des orchestres familiaux qui rythment la vie, animant
mariages et enterrements. Parfois même, il n'hésite pas
à faire appel à un ensemble philharmonique voire même
une chorale ! Projet un peu gonflé, certes. Et pourtant toujours
la même recherche musicale, ce besoin de marier le folklore des
Balkans, la grandiloquence symphonique et l'énergie punk (ne
dit-il pas que "les Gitans ont une approche très punk de
la musique ?"). Sa musique est baroque, elle est puissamment lyrique;
elle parle au cur et à l'âme. Elle guérit,
elle envoûte, elle émeut, elle apaise, elle fait sourire.
C'est là tout son paradoxe. Nicolas Bouvier n'a t-il pas écrit
"L'Europe de l'Ouest c'est la tête de l'Europe; l'Europe
de l'Est c'est son cur ?" La mélancolie la plus noire
se dissout dans une joie sauvage, les déchaînements passionnels
se fondent en langueurs déchirantes. La magie Bregovic naît
de son insatiable pulsion de vie et son espoir en un monde meilleur.
Goran Bergovic sait de quoi il parle. Il résume à lui
seul le syndrome des Balkans : mère serbe, père croate
et femme bosniaque musulmane. Rebelle dans l'âme (il passera quinze
ans de sa vie à crier sa contestation avec son groupe Bjelo Dugme
-Bouton Blanc-, il vendra d'ailleurs quelque six millions d'exemplaires
en 13 albums) et profondément respectueux des traditions de son
pays. Touché au plus profond de lui-même par la guerre
civile. Marqué par son héritage culturel et les yeux grand
ouverts sur le monde : que de contradictions ! Musicien, compositeur,
arrangeur et chef d'orchestre : il a toutes les casquettes. Il sera
tout à la fois le gardien des traditions, un voleur de folklore,
un contrebandier de musiques et surtout un génial troubadour
des temps modernes ! Dans sa quête d'une musique universelle qui
parle à tous, il a croisé des artistes de renommée
internationale, s'est nourri d'autres cultures, les a confrontées
aux siennes pour en tirer une substantielle moelle. Redonnant à
Iggy Pop une véritable étincelle dans la voix, irradiant
de pureté avec l'Israélienne Ofra Haza, transcendant la
tristesse des airs polonais de Kayah
Et le voir sur scène reste un grand moment. Un bonheur intense.
Arrivée progressive d'abord des musiciens, de ses trois choristes.
Surgit de nulle part son génial chef d'orchestre-batteur (Ognjen
Radivojevic). De noir vêtu, presque diabolique, c'est celui de
qui naît la musique puisque c'est lui qui bat toujours la première
mesure. Le la est donné avec l'explosion des cuivres (l'Orchestre
des Mariages et Enterrements !) et Goran apparaît mèche
folle, tenue blanc crème et allure de dandy. C'est souvent Kalasnjikov
qui démarre les hostilités pour le grand plaisir des aficionados
de la première heure. Il revisite ses uvres, mélangeant
chants orthodoxes, plages symphoniques, voix bulgares et fanfare gitane.
La gouaille tzigane contre la morgue classique, la mélancolie
avec la passion. Le temps n'a plus de prise, on est transporté
par cette fièvre slave, cette tristesse langoureuse ou cette
joie communicative. Les montées sont graduelles, chacune des
parties se répondant, s'imbriquant, pour exploser en une débauche
de sonorités tour à tour joyeuses ou nostalgiques. Là
un tango langoureux fait vibrer le public. La version acoustique du
titre phare d'Arizona Dream fait monter encore d'un cran la pression
dans la salle. Helo Hi, Ederlezi sont beaux à en donner des frissons
Et ce ne sont là que des mots bien plats pour transcrire tant
de sensations !
J'aurais pu évoquer la spiritualité qui émane de
sa musique, la folie dévastatrice qui peut saisir ces musiciens
quand leur énergie explose, la puissance bordélique que
dégage tout ce petit monde, la beauté douloureuse de ces
rythmes, la générosité de ces hommes et femmes
que le destin a marqué
Certainement l'un des concerts à
ne rater sous aucun prétexte.
Anne
Huguet
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