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2002

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  SEPTEMBRE N°74  



 

Pierre Astier
Une fois n'est pas coutume,
Le Serpent à Plumes fait sa rentrée.

 

Entretien avec Pierre Astier, directeur éditorial et fondateur des éditions Le Serpent à Plumes

L'histoire du Serpent à Plumes est une aventure à part : d'abord revue et depuis bientôt dix ans maison d'édition. Qu'est-ce qui a motivé ce changement de statut ?
Trois constats nous ont amenés peu à peu à ce choix. La revue était éditée par une association d'une dizaine de personnes. Le premier numéro est sorti en 1988. La première chose est que cette expérience nous a permis de découvrir des auteurs, de travailler avec des traducteurs, des agents littéraires, des journalistes, des libraires, des illustrateurs, etc., en un mot, d'apprendre le métier. Nous avions pour règle de ne pas publier deux fois le même auteur car nous voulions vraiment avoir une mission de découverte.
Puis, je me suis rendu compte que certains auteurs, français ou étrangers, que nous découvrions et qui, pour la première fois, voyaient un de leurs textes édités en France, étaient par la suite publiés chez d'autres éditeurs. J'ai trouvé cela un peu dommage de travailler pour les autres.
La troisième chose, c'est que des numéros épuisés nous étaient réclamés par des lecteurs et des libraires. Comme le coût de fabrication de la revue était assez élevé, nous en avons donc imaginé une nouvelle forme. Fin 1992, nous avons réédité les quatre premiers numéros en petit format.
Le succès a été tel - environ 25 000 exemplaires vendus de chacun des numéros -qu'il nous a conforté dans l'idée de créer une maison d'édition, tout en nous en donnant les moyens financiers. Dès lors l'association s'est transformée en une maison d'édition.
Vous aviez écrit à cette époque que l'importance de la nouvelle vous avait amené à fonder cette revue. Cette prise de position est plutôt singulière parce qu'en France, la nouvelle est un genre un peu laissé de côté…
En quoi celle-ci est pour vous un des lieux privilégiés de l'expression littéraire ? D'où puise-t-elle sa force ?
Pour moi, la littérature est, depuis toujours, d'abord l'art de raconter et d'écrire des histoires.
Dans l'écriture de fiction, la nouvelle est la base. Je ne comprends donc pas pourquoi la nouvelle a été si maltraitée en France par les éditeurs. Elle fait partie de l'histoire du roman. Celui-ci est une longue nouvelle ou la nouvelle est un petit roman. Les grands écrivains sont ceux qui savent aussi bien écrire une nouvelle qu'un roman. Faire une distinction est une aberration absolue. De même, je ne comprends pas le cloisonnement artificiel fait en France qui consiste à penser que des écrivains de romans sont exclusivement des écrivains de romans et ceux de nouvelles n'écrivent que des nouvelles.
Que ce soit dans tout le monde anglo-saxon, en Angleterre et dans tous les pays de l'ancien Empire, en Afrique, aux Caraïbes, en Asie, en Amérique du Nord et du Sud, la nouvelle s'écrit partout.
En France, il y a une réticence qui est pleine de paradoxes. Les éditeurs ont plutôt tendance à décourager les auteurs d'écrire des nouvelles, mais dans le même temps, pendant l'été, des journaux comme Elle ou Le Monde en publient. Or, comme il n'y a pas de tradition de la nouvelle en France, ils demandent des nouvelles à des auteurs qui n'en écrivent pas. Donc dans l'ensemble, elles ne sont jamais très bonnes.
Je n'arrive vraiment pas à analyser ce phénomène, car on nous dit sans cesse que les nouvelles ne se vendent pas-ce qui est une idée toute faite et stupide car Gavalda et autre Holder ou Ravalec se sont fait connaître par l'intermédiaire de leurs nouvelles- alors pourquoi leur réserver une place de taille dans les journaux pendant l'été ? Il y a là une vraie contradiction.
Pour nous la nouvelle est une forme fondamentale dans la fiction. Nous en publions donc pas mal, un livre sur trois environ.
Prenez l'exemple de l'Américain John Cheever*. Il a été snobé par les éditeurs en France parce qu'il est avant tout considéré comme un auteur de nouvelles. Nous avons décidé de le publier il y a deux ans et son ouvrage, à mon agréable surprise, s'est vendu énormément.
D'où vient donc ce rejet ?
Je crois que c'est tout simplement une idée toute faite et bien ancrée dans les esprits. Alors que dans chaque maison d'édition, il y a eu au moins un succès au cours des deux ou trois dernières années de recueils de nouvelles…
P.O.L ne veut pas en publier. Un de leur auteur Dennis Cooper en écrit, et c'est nous qui les avons publiées. Minuit n'en édite jamais, Verticales et Stock, non plus. Ces éditeurs font partie de ceux qui donnent le ton à la production littéraire. Ils sont installés dans le roman ou le récit romanesque souvent à la 1ère personne et ont oublié les formes traditionnelles de la fiction.
Quand on regarde votre catalogue, on remarque une certaine unité entre les ouvrages. Unité qui vient de l'idée que vous vous faites de la littérature et de sa fonction, comme miroir de la société. Les interactions entre politique et littérature sont très fortes, comme si cette dernière était une arme…
Pour moi la fonction de la littérature occupe une place très importante dans la société. La belle écriture, le beau style, c'est bien mais totalement insuffisant. La littérature élargit la vision du monde qu'elle permet de mieux décrypter dans son évolution. C'est vrai que j'ai le sentiment de faire des choix engagés.
La création de cette collection d'essais est donc une suite logique?
Oui, tout à fait, c'est le prolongement. La collection Essais/documents est là pour valider les choix littéraires de manière plus forte. Plusieurs lignes éditoriales ont été suivies pendant des années. Cette collection vient dire clairement nos choix et tout ce à quoi nous croyons.
Il y a quelques années, vous étiez parti en guerre dans Le Monde contre la dérive des prix et l'hystérie de la rentrée littéraire. Or cette année, vous publiez cinq romans fin août. Vous êtes revenu sur vos positions ?
Il y a deux ans, j'avais dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas à savoir que les rentrées littéraires sont devenues totalement indigestes que ce soit pour les lecteurs, les libraires, les journalistes, les agents… en plus, ce phénomène tue énormément de livres.
J'en pointais donc la cause : les prix littéraires concentrés sur une seule et même période, octobre/novembre. Il y a quelques années, il n'y avait que 3 prix puis ils se sont multipliés. Cette agglomération de prix littéraires fait qu'aucun n'est vraiment remarquable dans son organisation. J'avais proposé quelques solutions (notamment l'étalement des prix) qui se sont heurtées à une indifférence totale et générale. Je n'ai pas changé d'avis. Simplement je ne pars plus en guerre contre les prix car ils sont le reflet de la quintessence du système français. Tout converge tellement vers cette dramaturgie des prix littéraires que c'est totalement impossible à changer. Il n'y a rien à faire.
En revanche, j'ai changé d'avis quant à la rentrée en elle-même. Pendant des années, je pensais qu'une petite maison comme nous devait laisser passer la rentrée et publier après. Mais en même temps les auteurs ne sont pas d'accord. Ils ont besoin de cette vitrine. Ceux que nous publions en septembre ont déjà écrit plusieurs livres et ont envie de cette compétition.
A nos risques et périls et aux leurs en particulier. Car un livre qui ne passe pas la rampe à la rentrée est vite dégagé des tables des libraires. Sa durée de vie est d'un mois maximum.
Stock met en place une rentrée en janvier pour essayer justement d'étaler les publications.
Nous allons les suivre l'année prochaine et grouper les auteurs français et francophones. Je tiens absolument à les publier ensemble afin de leur donner la même place dans notre catalogue. C'est pour cela qu'à la rentrée il y a un Africain, un Haïtien, une Belge et deux Français. Cela sera pareil en janvier.

Léonore