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L'histoire du Serpent à Plumes est une aventure à
part : d'abord revue et depuis bientôt dix ans maison d'édition.
Qu'est-ce qui a motivé ce changement de statut ?
Trois constats nous ont amenés peu à peu à ce
choix. La revue était éditée par une association
d'une dizaine de personnes. Le premier numéro est sorti en
1988. La première chose est que cette expérience nous
a permis de découvrir des auteurs, de travailler avec des traducteurs,
des agents littéraires, des journalistes, des libraires, des
illustrateurs, etc., en un mot, d'apprendre le métier. Nous
avions pour règle de ne pas publier deux fois le même
auteur car nous voulions vraiment avoir une mission de découverte.
Puis, je me suis rendu compte que certains auteurs, français
ou étrangers, que nous découvrions et qui, pour la première
fois, voyaient un de leurs textes édités en France,
étaient par la suite publiés chez d'autres éditeurs.
J'ai trouvé cela un peu dommage de travailler pour les autres.
La troisième chose, c'est que des numéros épuisés
nous étaient réclamés par des lecteurs et des
libraires. Comme le coût de fabrication de la revue était
assez élevé, nous en avons donc imaginé une nouvelle
forme. Fin 1992, nous avons réédité les quatre
premiers numéros en petit format.
Le succès a été tel - environ 25 000 exemplaires
vendus de chacun des numéros -qu'il nous a conforté
dans l'idée de créer une maison d'édition, tout
en nous en donnant les moyens financiers. Dès lors l'association
s'est transformée en une maison d'édition.
Vous aviez écrit à cette époque que l'importance
de la nouvelle vous avait amené à fonder cette revue.
Cette prise de position est plutôt singulière parce qu'en
France, la nouvelle est un genre un peu laissé de côté
En quoi celle-ci est pour vous un des lieux privilégiés
de l'expression littéraire ? D'où puise-t-elle sa force
?
Pour moi, la littérature est, depuis toujours, d'abord l'art
de raconter et d'écrire des histoires.
Dans l'écriture de fiction, la nouvelle est la base. Je ne
comprends donc pas pourquoi la nouvelle a été si maltraitée
en France par les éditeurs. Elle fait partie de l'histoire
du roman. Celui-ci est une longue nouvelle ou la nouvelle est un petit
roman. Les grands écrivains sont ceux qui savent aussi bien
écrire une nouvelle qu'un roman. Faire une distinction est
une aberration absolue. De même, je ne comprends pas le cloisonnement
artificiel fait en France qui consiste à penser que des écrivains
de romans sont exclusivement des écrivains de romans et ceux
de nouvelles n'écrivent que des nouvelles.
Que ce soit dans tout le monde anglo-saxon, en Angleterre et dans
tous les pays de l'ancien Empire, en Afrique, aux Caraïbes, en
Asie, en Amérique du Nord et du Sud, la nouvelle s'écrit
partout.
En France, il y a une réticence qui est pleine de paradoxes.
Les éditeurs ont plutôt tendance à décourager
les auteurs d'écrire des nouvelles, mais dans le même
temps, pendant l'été, des journaux comme Elle ou Le
Monde en publient. Or, comme il n'y a pas de tradition de la nouvelle
en France, ils demandent des nouvelles à des auteurs qui n'en
écrivent pas. Donc dans l'ensemble, elles ne sont jamais très
bonnes.
Je n'arrive vraiment pas à analyser ce phénomène,
car on nous dit sans cesse que les nouvelles ne se vendent pas-ce
qui est une idée toute faite et stupide car Gavalda et autre
Holder ou Ravalec se sont fait connaître par l'intermédiaire
de leurs nouvelles- alors pourquoi leur réserver une place
de taille dans les journaux pendant l'été ? Il y a là
une vraie contradiction.
Pour nous la nouvelle est une forme fondamentale dans la fiction.
Nous en publions donc pas mal, un livre sur trois environ.
Prenez l'exemple de l'Américain John Cheever*. Il a été
snobé par les éditeurs en France parce qu'il est avant
tout considéré comme un auteur de nouvelles. Nous avons
décidé de le publier il y a deux ans et son ouvrage,
à mon agréable surprise, s'est vendu énormément.
D'où vient donc ce rejet ?
Je crois que c'est tout simplement une idée toute faite et
bien ancrée dans les esprits. Alors que dans chaque maison
d'édition, il y a eu au moins un succès au cours des
deux ou trois dernières années de recueils de nouvelles
P.O.L ne veut pas en publier. Un de leur auteur Dennis Cooper en écrit,
et c'est nous qui les avons publiées. Minuit n'en édite
jamais, Verticales et Stock, non plus. Ces éditeurs font partie
de ceux qui donnent le ton à la production littéraire.
Ils sont installés dans le roman ou le récit romanesque
souvent à la 1ère personne et ont oublié les
formes traditionnelles de la fiction.
Quand on regarde votre catalogue, on remarque une certaine unité
entre les ouvrages. Unité qui vient de l'idée que vous
vous faites de la littérature et de sa fonction, comme miroir
de la société. Les interactions entre politique et littérature
sont très fortes, comme si cette dernière était
une arme
Pour moi la fonction de la littérature occupe une place très
importante dans la société. La belle écriture,
le beau style, c'est bien mais totalement insuffisant. La littérature
élargit la vision du monde qu'elle permet de mieux décrypter
dans son évolution. C'est vrai que j'ai le sentiment de faire
des choix engagés.
La création de cette collection d'essais est donc une suite
logique?
Oui, tout à fait, c'est le prolongement. La collection Essais/documents
est là pour valider les choix littéraires de manière
plus forte. Plusieurs lignes éditoriales ont été
suivies pendant des années. Cette collection vient dire clairement
nos choix et tout ce à quoi nous croyons.
Il y a quelques années, vous étiez parti en guerre
dans Le Monde contre la dérive des prix et l'hystérie
de la rentrée littéraire. Or cette année, vous
publiez cinq romans fin août. Vous êtes revenu sur vos
positions ?
Il y a deux ans, j'avais dit tout haut ce que tout le monde pense
tout bas à savoir que les rentrées littéraires
sont devenues totalement indigestes que ce soit pour les lecteurs,
les libraires, les journalistes, les agents
en plus, ce phénomène
tue énormément de livres.
J'en pointais donc la cause : les prix littéraires concentrés
sur une seule et même période, octobre/novembre. Il y
a quelques années, il n'y avait que 3 prix puis ils se sont
multipliés. Cette agglomération de prix littéraires
fait qu'aucun n'est vraiment remarquable dans son organisation. J'avais
proposé quelques solutions (notamment l'étalement des
prix) qui se sont heurtées à une indifférence
totale et générale. Je n'ai pas changé d'avis.
Simplement je ne pars plus en guerre contre les prix car ils sont
le reflet de la quintessence du système français. Tout
converge tellement vers cette dramaturgie des prix littéraires
que c'est totalement impossible à changer. Il n'y a rien à
faire.
En revanche, j'ai changé d'avis quant à la rentrée
en elle-même. Pendant des années, je pensais qu'une petite
maison comme nous devait laisser passer la rentrée et publier
après. Mais en même temps les auteurs ne sont pas d'accord.
Ils ont besoin de cette vitrine. Ceux que nous publions en septembre
ont déjà écrit plusieurs livres et ont envie
de cette compétition.
A nos risques et périls et aux leurs en particulier. Car un
livre qui ne passe pas la rampe à la rentrée est vite
dégagé des tables des libraires. Sa durée de
vie est d'un mois maximum.
Stock met en place une rentrée en janvier pour essayer justement
d'étaler les publications.
Nous allons les suivre l'année prochaine et grouper les auteurs
français et francophones. Je tiens absolument à les
publier ensemble afin de leur donner la même place dans notre
catalogue. C'est pour cela qu'à la rentrée il y a un
Africain, un Haïtien, une Belge et deux Français. Cela
sera pareil en janvier.
Léonore
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