|
Ou
comment rester en éveil quel que soit le contexte. La résonance
limpide mais stridente est parfois dérangeante, certainement
pas dans "l'air du temps" et pour cause
Le Clairon
est cette lettre politique sous forme de journal, rédigée
chaque semaine depuis 1989 par le sieur Albert Agostino, et disponible
uniquement par abonnement. L'homme n'a pas pour habitude de mâcher
ses mots, depuis ses débuts dans le métier de journaliste
au début des années '70 lors de la création de
Libération (qu'il quitta au tournant de 1981
), jusqu'à
aujourd'hui, alors que notre discussion s'oriente vers le traitement
(douloureux) de l'information. Extraits.
Nous nous retrouvons attablés au Whisky, Cassoulet, Ping-Pong,
café du plateau X-Rousse, qui présentement prépare
sa grève du 8 décembre, cad la fermeture de l'établissement
pendant lesdites "festivités"; c'est suffisamment
rare pour être noté
et apprécié.
Alors au départ Le Clairon
C'est un gag, mais un gag qui a fini par "s'incruster".
Nous étions à l'aube des municipales de '89 avec un
Francisque Collomb vieillissant et une gauche plafonnant généralement
à 35 %; on se doutait que Michel Noir allait l'emporter ne
serait-ce parce que c'était dans "l'air du temps"
et pas forcement dans les sondages
J'ai eu envie de faire 2-3
numéros du Clairon pour "cartonner" un peu l'état
d'esprit ambiant et surtout dire ce que les autres (journalistes)
ne pourraient pas dire, victimes (consentantes ?) de l'autocensure
et autres pesanteurs inhérentes à la presse, que j'avais
eu l'occasion moi-même de subir par le passé. Après
réflexion et quelques demandes expresses, j'ai continué
après les élections.
Les avantages à être son propre patron ?
Financièrement et niveau boulot, c'est pas encore l'extase
sinon j'écris effectivement ce que je veux, mais ce n'est pas
une fin en soi puisqu'il faut toujours se mettre à la place
du lecteur. A la différence d'un journal, Le Clairon est une
lettre politique, qu'il s'agit aussi de "décrypter"
: les lecteurs sont censés connaître le contexte et il
n'est pas question de faire de l'explication de texte. Ni de succomber
à la tentation d'être ultra-hermétique ou mégalo
!
Je ne fais pas dans l'information "exclusive" et je n'ai
jamais eu la religion du scoop; ce qui m'intéresse c'est présenter
et interpréter autrement l'information. Par exemple : Gérard
Collomb est maire de Lyon, a priori ce n'est pas une info inédite
En revanche, il peut être révélateur de savoir
comment il l'est devenu, sans se référer au seul suffrage
universel.
Dans un cadre plus général, il semble que l'information
soit déjà en bonne partie censurée à la
source (la source étant l'Agence France Presse, "fournisseur
officiel" de la quasi-totalité des journaux en France
- radio, T.V. et presse).
Oui et quant à "l'info qui passe", elle est peu fiable
parce que pas souvent vérifiée et ce, surtout depuis
10 ans, depuis que l'info a intégré le cycle de la productivité.
L'abonnement à l'AFP est cher et les journaux en veulent pour
leur pognon; il faut donc les alimenter coûte que coûte,
voire avec n'importe quoi. L'AFP fait donc maintenant de l'info au
kilomètre
On parle aussi "d'information à la demande", c'est-à-dire
que l'on sait déjà avant même que l'événement
ait lieu, comment on va le traiter.
Exact. Considérons par exemple les dernières manifs
de gendarmes et policiers. Le débat est clos et il semble impossible
de sortir une évidence simple (comme l'a fait Le Canard Enchaîné
la semaine dernière) : la France est le pays d'Europe où
il y a le plus de flics par habitant ! Il n'est pas question de dire
cela à la télé même si c'est une partie
de la vérité, simplement parce que là encore,
ce n'est pas dans "l'air du temps", surtout en période
préélectorale.
Qui aurait tendance à définir cet "air du temps"
?
On empruntera à Serge Halimi son expression : Les Nouveaux
Chiens de garde (ndlr : 110 pages - 30F - Liber-Raisons d'Agir - 1997)
qui au sein des médias, établissent une complicité
objective avec les sphères du pouvoir économique et
politique. Prenons l'exemple de la situation d'avant novembre '95.
On pouvait lire partout à l'époque, de Libé au
Figaro, que Juppé était un héros et son action
courageuse
Ce discours s'installait tranquillement dans les
médias sans véritable contre-courant, direction la pensée
unique. De l'autre côté, il y avait cette France "réelle"
avec ses 3 millions de chômeurs, la précarité
accrue du travail et les tentatives de sous SMIC. Et puis finalement
On s'est planté (cf. Laurent Joffrin qui fut l'un des seuls
à l'admettre). La situation sociale et politique avait été
analysée comme si la France n'existait que dans les bureaux.
C'est aussi cela "l'air du temps", quand l'on veut croire
à un moment donné que le vent souffle dans le même
sens pour tout le monde.
On sent germer dans les médias l'idée d'un consensus
obligatoire
C'est un peu un monde à la Balzac. Tout le monde rencontre
tout le monde, mais ce tout le monde c'est environ deux mille personnes,
dont les trois-quarts à Paris
Ils ont l'impression que
la somme des choses apprises (et ils savent beaucoup de choses) converge
vers le même dessein et cela crée des liens.
Concernant l'éthique du métier de journaliste, c'est
loin d'être gagné.
J'ai longtemps respecté ce métier, je ne le respecte
plus beaucoup aujourd'hui parce qu'il y a trop de soumissions au monde
économique, trop de contraintes directionnelles et/ou éditoriales.
A de rares exceptions près, le champ d'action et de débat
est circonscrit. La publicité a forcément énormément
d'influence et finalement, l'indépendance de la presse n'existe
que si l'on ne va pas chercher trop loin. Exit le débat d'idées
au profit de celui de la raison et la raison, c'est souvent l'argent.
Cela se passe à l'identique dans la sphère du politique
: si l'on reçoit un "chien pékinois" à
l'hôtel de ville et à l'Elysée, ce n'est pas parce
que l'on a une grande passion pour lui, mais si on peut lui vendre
un système d'eau chaude ou des centrales nucléaires,
alors on lui fera des risettes et l'on dansera avec sa femme. Quant
à ceux qui manifestent contre la venue de ce "haut dignitaire",
on a vite fait de les cataloguer "archéos" et de
leur envoyer les forces de l'ordre. Après avoir été
"ringardisé", le simple exercice du droit à
la liberté d'expression est criminalisé. En salon, on
peut admettre que la Chine est une dictature (ce qui semble objectif
)
mais pas dans la rue.
Se doit-on d'être forcement satirique pour pouvoir énoncer
quelques vérités ?
Pas seulement et c'est heureux, l'on se doit même de continuer
à écrire des choses "sérieuses"pour
faire avancer les choses un tant soit peu. Personnellement, je ne
me sens pas l'âme d'un humoriste
mais ça m'arrive
d'utiliser l'ironie. A côté de cela et considérant
les événements de septembre, quand je vois à
la Une de Charlie Hebdo un dessin représentant Ben Laden et
Bush avec comme légende - "On va pas mourir pour ces cons
là !" - je me dis qu'effectivement il s'agit là
d'une vraie mine d'information et de réflexion, quand bien
même on peut trouver ça grinçant ou dégueulasse.
Même chose pour la Une avec Arafat et Sharon légendée
- "C'est pas bientôt fini ces conneries ?" - A mon
sens, c'est véritablement de l'information politique, du fait
de la volonté affichée de sortir du "système
de grille" du bon et du mauvais camp. Quand l'info est réductrice,
c'est aussi qu'elle est imbuvable.
Justement, concernant le traitement de l'info, particulièrement
en période de crise
Tout d'abord, il faut savoir que l'info ne tombe jamais crue. Il y
a tout un système de jeu de l'oie auparavant. Elle est ingurgitée,
dégurgitée, voire modifiée par toute une ribambelle
de chefs de service avant le passage fatidique. A l'arrivée
et particulièrement à la télé, l'info
doit-être vue comme une histoire avec son début, sa fin,
ses héros, ses méchants
il n'est pas question
de la décrypter outre mesure mais plutôt d'en donner
une version moyenne, satisfaisante pour le plus grand nombre.
Deuxièmement, il y a un besoin impérieux d'identifier
les choses (pour espérer les contrôler en matière
d'information) au risque de la simplification abusive. "La confédération
paysanne c'est José Bové, Jospin est un trotskiste,
ces jeunes sont des sauvageons etc
et donc dernièrement
le terrorisme international c'est Ben Laden". Bien sûr,
tout n'est pas aussi simple qu'on veut bien le dire. Le problème
avec ce genre d'amalgame et ses possibles conséquences me fait
penser aux paroles de Jamel : "On avait l'impression de sortir
un peu la tête hors de l'eau, mais depuis le 11 septembre faut
rentrer la tête dans les épaules
"
C'est évident qu'aujourd'hui encore plus qu'hier, le contrôle
au faciès est dans "l'air du temps".
Décrypter devrait-être l'apanage du journaliste de même
que "journaliste et engagé devrait être un pléonasme"
(Daniel Mermet) ? Cela devrait en effet. Une simple question d'honnêteté
quant à la façon de faire ce métier qui a fonctionné
selon une éthique certaine jusqu'à l'invasion de la
télévision; quand les rêves des gosses sont passés
de pompier à présentateur vedette
Auparavant,
il y a eu nombre de journalistes qui étaient avant tout des
curieux dans l'âme (même s'il en reste encore quelque-uns
!). Je prendrai deux exemples, l'un plutôt à gauche et
l'autre plutôt à droite pour pas faire de jaloux : Joseph
Kessel qui savait pimenter ses reportages sans toucher à leur
véracité et Albert Londres, qui n'hésitait pas
à parler de dope dans Le Tour de France en 1924 ! Ces gens-là
aimaient "aller voir", ils se disaient eux-mêmes les
"romanciers de l'actualité" pour donner aux lecteurs
les moyens (dans le fond et dans la forme) de savoir
Ils étaient
des généralistes de l'info. Aujourd'hui, c'est l'exception
qui confirme la règle, les journalistes sont surtout cloisonnés
par leur spécification; c'est comme cela qu'on leur apprend
le métier et ils ressemblent alors à des instits en
moins sympathiques
Malgré tout, il y a sans doute encore quelque chose à
faire contre "l'air du temps" ?
Continuer à batailler même si ce n'est plus à
la mode. Les années '80 ont été destructrices
notamment en ce qui concerne la pensée et l'autonomie de la
pensée, et je pense que l'on va encore les payer pendant longtemps.
Mais bon, quel que soit le contexte historique, il faut se souvenir
que la raison n'a pas forcément raison d'avoir raison
Le Clairon - 7, rue du Chariot d'or - 69004 Lyonago.leclairon@worldonline.fr
Dictaphone : Laurent Zine
|