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2002

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  JANVIER N°67  



 

Albert Agostino
Au son du Clairon

Ou comment rester en éveil quel que soit le contexte. La résonance limpide mais stridente est parfois dérangeante, certainement pas dans "l'air du temps" et pour cause… Le Clairon est cette lettre politique sous forme de journal, rédigée chaque semaine depuis 1989 par le sieur Albert Agostino, et disponible uniquement par abonnement. L'homme n'a pas pour habitude de mâcher ses mots, depuis ses débuts dans le métier de journaliste au début des années '70 lors de la création de Libération (qu'il quitta au tournant de 1981…), jusqu'à aujourd'hui, alors que notre discussion s'oriente vers le traitement (douloureux) de l'information. Extraits.
Nous nous retrouvons attablés au Whisky, Cassoulet, Ping-Pong, café du plateau X-Rousse, qui présentement prépare sa grève du 8 décembre, cad la fermeture de l'établissement pendant lesdites "festivités"; c'est suffisamment rare pour être noté… et apprécié.


Alors au départ Le Clairon…

C'est un gag, mais un gag qui a fini par "s'incruster". Nous étions à l'aube des municipales de '89 avec un Francisque Collomb vieillissant et une gauche plafonnant généralement à 35 %; on se doutait que Michel Noir allait l'emporter ne serait-ce parce que c'était dans "l'air du temps" et pas forcement dans les sondages… J'ai eu envie de faire 2-3 numéros du Clairon pour "cartonner" un peu l'état d'esprit ambiant et surtout dire ce que les autres (journalistes) ne pourraient pas dire, victimes (consentantes ?) de l'autocensure et autres pesanteurs inhérentes à la presse, que j'avais eu l'occasion moi-même de subir par le passé. Après réflexion et quelques demandes expresses, j'ai continué après les élections.
Les avantages à être son propre patron ?
Financièrement et niveau boulot, c'est pas encore l'extase… sinon j'écris effectivement ce que je veux, mais ce n'est pas une fin en soi puisqu'il faut toujours se mettre à la place du lecteur. A la différence d'un journal, Le Clairon est une lettre politique, qu'il s'agit aussi de "décrypter" : les lecteurs sont censés connaître le contexte et il n'est pas question de faire de l'explication de texte. Ni de succomber à la tentation d'être ultra-hermétique ou mégalo !
Je ne fais pas dans l'information "exclusive" et je n'ai jamais eu la religion du scoop; ce qui m'intéresse c'est présenter et interpréter autrement l'information. Par exemple : Gérard Collomb est maire de Lyon, a priori ce n'est pas une info inédite… En revanche, il peut être révélateur de savoir comment il l'est devenu, sans se référer au seul suffrage universel.
Dans un cadre plus général, il semble que l'information soit déjà en bonne partie censurée à la source (la source étant l'Agence France Presse, "fournisseur officiel" de la quasi-totalité des journaux en France - radio, T.V. et presse).
Oui et quant à "l'info qui passe", elle est peu fiable parce que pas souvent vérifiée et ce, surtout depuis 10 ans, depuis que l'info a intégré le cycle de la productivité.
L'abonnement à l'AFP est cher et les journaux en veulent pour leur pognon; il faut donc les alimenter coûte que coûte, voire avec n'importe quoi. L'AFP fait donc maintenant de l'info au kilomètre…
On parle aussi "d'information à la demande", c'est-à-dire que l'on sait déjà avant même que l'événement ait lieu, comment on va le traiter.
Exact. Considérons par exemple les dernières manifs de gendarmes et policiers. Le débat est clos et il semble impossible de sortir une évidence simple (comme l'a fait Le Canard Enchaîné la semaine dernière) : la France est le pays d'Europe où il y a le plus de flics par habitant ! Il n'est pas question de dire cela à la télé même si c'est une partie de la vérité, simplement parce que là encore, ce n'est pas dans "l'air du temps", surtout en période préélectorale.
Qui aurait tendance à définir cet "air du temps" ?
On empruntera à Serge Halimi son expression : Les Nouveaux Chiens de garde (ndlr : 110 pages - 30F - Liber-Raisons d'Agir - 1997) qui au sein des médias, établissent une complicité objective avec les sphères du pouvoir économique et politique. Prenons l'exemple de la situation d'avant novembre '95. On pouvait lire partout à l'époque, de Libé au Figaro, que Juppé était un héros et son action courageuse… Ce discours s'installait tranquillement dans les médias sans véritable contre-courant, direction la pensée unique. De l'autre côté, il y avait cette France "réelle" avec ses 3 millions de chômeurs, la précarité accrue du travail et les tentatives de sous SMIC. Et puis finalement… On s'est planté (cf. Laurent Joffrin qui fut l'un des seuls à l'admettre). La situation sociale et politique avait été analysée comme si la France n'existait que dans les bureaux. C'est aussi cela "l'air du temps", quand l'on veut croire à un moment donné que le vent souffle dans le même sens pour tout le monde.
On sent germer dans les médias l'idée d'un consensus obligatoire…
C'est un peu un monde à la Balzac. Tout le monde rencontre tout le monde, mais ce tout le monde c'est environ deux mille personnes, dont les trois-quarts à Paris… Ils ont l'impression que la somme des choses apprises (et ils savent beaucoup de choses) converge vers le même dessein et cela crée des liens.
Concernant l'éthique du métier de journaliste, c'est loin d'être gagné.
J'ai longtemps respecté ce métier, je ne le respecte plus beaucoup aujourd'hui parce qu'il y a trop de soumissions au monde économique, trop de contraintes directionnelles et/ou éditoriales. A de rares exceptions près, le champ d'action et de débat est circonscrit. La publicité a forcément énormément d'influence et finalement, l'indépendance de la presse n'existe que si l'on ne va pas chercher trop loin. Exit le débat d'idées au profit de celui de la raison et la raison, c'est souvent l'argent. Cela se passe à l'identique dans la sphère du politique : si l'on reçoit un "chien pékinois" à l'hôtel de ville et à l'Elysée, ce n'est pas parce que l'on a une grande passion pour lui, mais si on peut lui vendre un système d'eau chaude ou des centrales nucléaires, alors on lui fera des risettes et l'on dansera avec sa femme. Quant à ceux qui manifestent contre la venue de ce "haut dignitaire", on a vite fait de les cataloguer "archéos" et de leur envoyer les forces de l'ordre. Après avoir été "ringardisé", le simple exercice du droit à la liberté d'expression est criminalisé. En salon, on peut admettre que la Chine est une dictature (ce qui semble objectif…) mais pas dans la rue.
Se doit-on d'être forcement satirique pour pouvoir énoncer quelques vérités ?
Pas seulement et c'est heureux, l'on se doit même de continuer à écrire des choses "sérieuses"pour faire avancer les choses un tant soit peu. Personnellement, je ne me sens pas l'âme d'un humoriste… mais ça m'arrive d'utiliser l'ironie. A côté de cela et considérant les événements de septembre, quand je vois à la Une de Charlie Hebdo un dessin représentant Ben Laden et Bush avec comme légende - "On va pas mourir pour ces cons là !" - je me dis qu'effectivement il s'agit là d'une vraie mine d'information et de réflexion, quand bien même on peut trouver ça grinçant ou dégueulasse. Même chose pour la Une avec Arafat et Sharon légendée - "C'est pas bientôt fini ces conneries ?" - A mon sens, c'est véritablement de l'information politique, du fait de la volonté affichée de sortir du "système de grille" du bon et du mauvais camp. Quand l'info est réductrice, c'est aussi qu'elle est imbuvable.
Justement, concernant le traitement de l'info, particulièrement en période de crise…
Tout d'abord, il faut savoir que l'info ne tombe jamais crue. Il y a tout un système de jeu de l'oie auparavant. Elle est ingurgitée, dégurgitée, voire modifiée par toute une ribambelle de chefs de service avant le passage fatidique. A l'arrivée et particulièrement à la télé, l'info doit-être vue comme une histoire avec son début, sa fin, ses héros, ses méchants… il n'est pas question de la décrypter outre mesure mais plutôt d'en donner une version moyenne, satisfaisante pour le plus grand nombre.
Deuxièmement, il y a un besoin impérieux d'identifier les choses (pour espérer les contrôler en matière d'information) au risque de la simplification abusive. "La confédération paysanne c'est José Bové, Jospin est un trotskiste, ces jeunes sont des sauvageons etc… et donc dernièrement le terrorisme international c'est Ben Laden". Bien sûr, tout n'est pas aussi simple qu'on veut bien le dire. Le problème avec ce genre d'amalgame et ses possibles conséquences me fait penser aux paroles de Jamel : "On avait l'impression de sortir un peu la tête hors de l'eau, mais depuis le 11 septembre faut rentrer la tête dans les épaules…"
C'est évident qu'aujourd'hui encore plus qu'hier, le contrôle au faciès est dans "l'air du temps".
Décrypter devrait-être l'apanage du journaliste de même que "journaliste et engagé devrait être un pléonasme" (Daniel Mermet) ? Cela devrait en effet. Une simple question d'honnêteté quant à la façon de faire ce métier qui a fonctionné selon une éthique certaine jusqu'à l'invasion de la télévision; quand les rêves des gosses sont passés de pompier à présentateur vedette… Auparavant, il y a eu nombre de journalistes qui étaient avant tout des curieux dans l'âme (même s'il en reste encore quelque-uns !). Je prendrai deux exemples, l'un plutôt à gauche et l'autre plutôt à droite pour pas faire de jaloux : Joseph Kessel qui savait pimenter ses reportages sans toucher à leur véracité et Albert Londres, qui n'hésitait pas à parler de dope dans Le Tour de France en 1924 ! Ces gens-là aimaient "aller voir", ils se disaient eux-mêmes les "romanciers de l'actualité" pour donner aux lecteurs les moyens (dans le fond et dans la forme) de savoir… Ils étaient des généralistes de l'info. Aujourd'hui, c'est l'exception qui confirme la règle, les journalistes sont surtout cloisonnés par leur spécification; c'est comme cela qu'on leur apprend le métier et ils ressemblent alors à des instits en moins sympathiques…
Malgré tout, il y a sans doute encore quelque chose à faire contre "l'air du temps" ?
Continuer à batailler même si ce n'est plus à la mode. Les années '80 ont été destructrices notamment en ce qui concerne la pensée et l'autonomie de la pensée, et je pense que l'on va encore les payer pendant longtemps. Mais bon, quel que soit le contexte historique, il faut se souvenir que la raison n'a pas forcément raison d'avoir raison…


Le Clairon - 7, rue du Chariot d'or - 69004 Lyonago.leclairon@worldonline.fr


Dictaphone : Laurent Zine