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Silhouette
à contre-jour, présence éthérée,
précieux talent de ce multi-instrumentiste génial touche-à-tout
: Yann Tiersen n'a jamais laissé indifférent. Ce roc
solitaire (cheveu fou, boucle d'oreille à la Corto Maltese
et pull marin) distille des notes précieuses teintées
de mélancolie, de fougue et d'intemporalité. Ce Breton,
fixé à Paris, s'est installé doucement mais sûrement
dans le cur du public, à coups de grandes plages instrumentales,
de vibratos de violons passionnés, d'arpèges au piano
mélancoliques et d'états d'âme palpables. En cinq
albums, le Yann Tiersen des débuts a grandi, plus ouvert sur
le monde et moins renfermé sur son univers qu'on imagine tout
aussi riche. Depuis Le Phare (l'album qui le fit connaître),
Yann Tiersen mène une carrière riche en escapades musicales,
s'invitant sur quelques albums (Ezekiel, Cornu, Têtes Raides
),
conviant des amis musiciens sur les siens (Married Monk, Bästard,
Dominique A
), s'expatriant dans le monde du cinéma (on
lui doit la BO du dernier film de Jeunet) et du théâtre.
Son 5ème opus L'Absente vient de sortir, 12 titres dans la
veine Tiersen. Il a pourtant cette fois-ci laissé une grande
part à la chanson. Textes écrits par lui-même,
parfois chantés aussi (en duo avec Natacha Reignier dans L'Echec
ou Le Concert), voire mis en paroles par Lisa Germano ; textes co-écrits
comme sur Les Jours Tristes (avec Neil Hannon des Divine Comedy).
Quant à Bagatelle, c'est Dominique A qui l'a écrite
et la chante. Ombres et lumières sur un écorché.
Qui
est Yann Tiersen ?
Avant le premier album, je faisais de la musique,
je jouais
dans des groupes de composition "classique" (guitare/basse/batterie).
Puis, je me suis remis à faire des séries de morceaux
de piano (que j'ai d'ailleurs appelé Comptines d'été),
j'ai joué de l'accordéon. Et j'ai alors eu envie de
mettre du piano, du clavecin et de l'accordéon. J'avais envie
de trouver une nouvelle forme. Il y eut le premier album, puis le
deuxième, ensuite j'ai fait Le Phare. L'album a eu un peu de
succès. Avec du monde aux concerts. Ces premiers concerts m'ont
marqué, je me suis rendu compte que des gens achetaient les
disques et connaissaient ma musique. La 3ème étape est
venue un peu après tout cela. J'ai fait un album qui s'appelle
Tout est calme, un peu en réaction à tout ce que j'avais
fait avant. Où j'avais envie de travailler avec un groupe,
de ne plus être seul, de retrouver un son plus électrique.
De chanter aussi. De tourner aussi, car Tout est calme était
fait pour les tournées. Je me suis retrouvé alors à
penser à cet album, L'Absente. J'ai eu une grande période
de vide où je n'arrivais plus à travailler, moment de
remise en question où j'ai mis tout à plat. Faire le
point, comprendre, mesurer si tout cela valait la peine de faire de
la musique peut-être au détriment de mon entourage
Après, l'album, je l'ai fait sur un laps de temps assez court.
Tu travailles comment ?
De façon très simple. Je trouve des idées ; je
sens quand les choses me correspondent vraiment. C'est un peu comme
quand on rencontre quelqu'un, qu'il se passe un truc, qu'on sent qu'on
vit un moment privilégié où tout est à
sa place, où l'on est content de voir ce qu'on a en face de
soi
des moments assez harmonieux. Dans la musique, il y a cette
sensation que chaque chose qui m'entoure est à sa place, l'impression
d'être bien.
Où travailles-tu ? Dans un lieu particulier ?
Plutôt chez moi en fin de compte. Le Phare, je l'ai commencé
à Ouessant, j'avais besoin de prendre l'air. Je trouve qu'il
faut que les lieux soient assez neutres ou alors assez familiers pour
ne pas me laisser influencer par l'extérieur. Je fais un peu
tout chez moi. Je cherche. N'importe quand dans la journée,
jamais la nuit.
La composition de L'Absente ?
J'ai fait seul certains morceaux. D'autres, comme celui avec les Têtes
Raides, j'avais la mélodie. Après quand on a travaillé
avec les TR, chacun apportait sa partition, sa partie.
C'est un quatuor sur certains morceaux (La Parade, L'Echec), il y
a aussi les ondes Martenot. D'autres parties, c'est aussi un orchestre
symphonique (Bagatelle, Le Méridien, Les Jours tristes
).
A été enregistré, chez moi, tout ce qui est accordéon,
toy piano, guitare, banjo ; les cordes c'était en studio à
Paris (pour les orchestres). Idem pour les guitares électriques
(Dominique A, Marc Sens, moi), batteries (Christian Quermallet). Avec
une volonté de réussir un son live. Quant aux parties
piano seul, violoncelle, ondes Martenot et quatuor, elles ont été
enregistrées en Belgique.
Comment choisis-tu tes invités ?
Pour Dominique, j'étais assez content de Bagatelle puisque
c'est le seul morceau qui parle véritablement de L'Absence.
Je n'avais pas envie d'écrire un texte là-dessus et
je trouvais cela génial que ce texte vienne de lui. Dominique
fait partie des personnes avec lesquelles j'avais vraiment envie de
retravailler. Je pense qu'on s'apporte des choses mutuellement. Les
Têtes Raides, on s'est rencontré d'abord sur scène,
puis j'ai participé à leur album. J'adore la façon
dont ils travaillent
Avec cette manière très instinctive
de bosser. Quand je trouve une idée, j'aime l'enregistrer et
la jouer. Eux aussi. A sept, ils trouvent vachement de plaisir à
jouer, à faire de la musique sans se prendre la tête.
Pour Neil Hannon, j'aime beaucoup son grain de voix. J'avais écrit
la mélodie en pensant à sa voix et il a écrit
le texte. Pour Lisa Germano, c'est moi qui ai écrit le texte.
Mais j'aime ce qu'elle dégage, sa voix, son univers, des trucs
qui me touchent vachement.
Les textes ?
L'idée d'écriture (excepté Bagatelle et Les jours
tristes)
Tout vient d'une sensation, d'une impression, d'un
moment, d'une atmosphère. Tout est lié. Que ce soit
un morceau instrumental ou pas. Si c'est une chanson
il y a
comme un déclic. Par exemple, Le Méridien, c'était
une journée que j'avais passée à Londres à
Greenwich. Il y avait une atmosphère spéciale qui m'a
marqué. Comme un truc qui s'imprime.
Pourquoi L'Absente ?
C'est plus sur l'absence comme d'ailleurs un peu tous mes albums.
J'aurais pu l'appeler L'Absence mais c'est très froid. C'est
aussi un peu pompeux. Cela concrétise de l'appeler L'Absente,
on peut se faire une histoire derrière.
Tes autres collaborations artistiques ? Penses-tu prendre des risques
?
Je fais ce qui me plaît. Je ne m'occupe jamais de la manière
dont les gens vont percevoir ce que je fais. Je le fais, car cela
me correspond quelque part. J'ai travaillé avec Ezekiel récemment.
Bästard, c'était une envie commune de bosser ensemble.
Ce fut très intéressant. Chaque rencontre apporte. Après,
il faut savoir le digérer et ne pas se disperser.
Tu fais aussi des musiques de films ?
Je ne fais pas la différence. En fait, je fais des morceaux,
ensuite je les propose aux réalisateurs. C'est souvent une
question de déclic. Par exemple, le film de Jeunet, je l'ai
vu, il avait ce côté naïf, vachement humain qui
du coup m'a débloqué pour faire des morceaux de piano.
Du coup, j'ai travaillé aussi bien les morceaux de piano du
film que ceux de mon album. En fait, c'est plus une question de rencontres,
mais, tu vois, je n'irais pas spontanément vers ça.
Comment appréhendes-tu la scène ?
Pour moi, c'est nécessaire. J'en aime le côté
super simple. Le fait de jouer de la musique devant des gens qui écoutent,
aiment ou pas, c'est fatigant et bizarrement cela a un côté
reposant. Tu n'es concentré que sur ces deux heures de concert
le soir mais il y a beaucoup d'émotion, même si c'est
parfois dur. Au moins, tu n'as pas à te torturer quand tu n'arrives
pas à travailler. La scène c'est simple, sain comme
rapport.
Yann Tiersen est parti pour une tournée hexagonale. Ce sont
dix musiciens qui l'accompagnent, dont un quatuor à cordes
belge, Natacha Reignier, Marc Sens et Christian Quermallet des Married
Monk. Un album à écouter sans fin, un artiste à
écouter religieusement sur scène. Son concert-spectacle
a été créé à Rennes (Aire Libre),
mêlant subtilement jeux de lumières et scénographie
minimale.
Anne
Huguet
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