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2001

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DECEMBRE N°66
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Gwenaël Morin
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Colum McCann

  DECEMBRE N°66  



 

Pierrick Sorin
à Meyzieu ! Mais si

Certaines informations, dossiers de presse d'autres communiqués sont parfois surprenants. Ainsi la présence de Sorin, artiste vidéaste référent des bricoleurs géniaux de l'image contemporaine, à la médiathèque de Meyzieu, étonne et pour le moins rend curieux de savoir pourquoi et comment cette ville de la ceinture lyonnaise, située à quelques milliers de kilomètres du Musée d'Art Contemporain de Lyon, accueille un de nos imagiers favoris.
Deuxième surprise, l'artiste est présent au vernissage et se plie très volontiers et très sympathiquement au rite de l'interview… A quand James Turrell à Samahala (nord du Bostwana) ? ou Jeff Wall à Bourdalyk (Turkménistan)?, ce pourrait être d'ailleurs le sujet d'un des prochains courts-métrages de Sorin à l'instar de celui qu'il intitule Nantes : Projets d'artistes 2000 et qui est présenté en boucle dans l'espace d'exposition “Rez d'art contemporain” animé par Perrine Giraud Lacroix, mandatée par le service culturel de la ville de Meyzieu pour construire et mettre en œuvre une programmation d'expositions d'art contemporain.
Une volonté affichée par toute l'équipe culturelle municipale et soutenue par le maire qui semble soucieux de faire fructifier l'outil de diffusion flambant neuf installé par son prédécesseur. Un succès décoiffant puisque 25 % de la population est inscrite ou utilise la médiathèque, prêts, diffusion, cinéma, qui se fait fort de gérer au mieux un budget modeste mais significatif pour une ville de cette importance. Consciente de la particulière mixité de la population majolane, Martine Legras, directrice adjointe des services, rappelle avec enthousiasme cette réalité qui pour elle doit supporter l'action culturelle de la ville.
De là, en effet, moins de surprises d'être étonné de cette confiance donnée à Perrine Giraud Lacroix pour organiser trois expositions par an, dotées chacune d'un catalogue et de moyens, mais certains pour être présentés professionnellement. Bref, de l'intention au passage à l'acte, tout semble engageant pour franchir le Rubicon périphérique et aller goûter au plaisir de l'audiovisuel d'un artiste décidément pertinent.

Conversation avec Pierrick Sorin.


Un des travaux que vous présentez ici Nantes projet d'artiste 2000 fait-il partie d'une direction spécifique ?
J'ai tendance à faire des hiérarchies dans mon travail. Ce qui relève du court-métrage se situe pour moi plus haut, comparativement aux installations vidéos qui peuvent être très sympathiques mais souvent au détriment d'un contenu. Dans ce qui s'apparente au court-métrage, enfin qui est réalisé pour un seul écran, j'ai comme une obligation de mettre en place un contenu plus solide et j'ai le temps de développer plus sérieusement une idée, c'est intellectuellement supérieur aux autres productions.
Les installations s'en prennent plus à des détails ?
Oui, dans une installation j'ai une petite idée et je la tartine en boucle toute la journée, mais pour autant je n'ai pas envie de me cantonner au court-métrage, j'aime aussi faire des choses légères.
Dans ce court-métrage parodique sur les projets d'artistes, vous vous mettez vous-même en scène, non seulement en jouant tous les rôles, mais aussi en jouant votre propre rôle. Vous semblez vous distancier en permanence. Est-ce quelque chose d'indispensable pour vous ?
Oui, c'est presque maladif, a priori j'ai du mal à vivre les choses sans distance, c'est même ce qui sous tend mon travail depuis le début. C'est le cas de beaucoup d'artistes, cinéastes, écrivains à la différence peut-être que beaucoup d'entre eux arrivent sans doute à rentrer dans la réalité ensuite avec leur femme, leurs enfants, leurs copains… pour moi, j'ai beaucoup de difficulté à vivre dans le réel.
Est-ce l'humour qui vous permet de supporter cette distance, comme dans ce film ?
Pas à 100 %, enfin, c'est entre la parodie et finalement l'envie sincère de réaliser les œuvres dont je me moque. C'est très ambigu… de la même manière je critique l'art contemporain mais je suis complètement dedans, ça peut sembler contradictoire mais en fait complètement en accord avec ma psychologie. Par rapport à mon travail c'est encore la même ambiguïté. J'ai la chance d'avoir beaucoup de demandes qui émanent surtout de Centres Culturels, de Musées, bref des institutions que je peux par exemple critiquer mais qui influencent ma production et la conduisent plutôt vers des installations que vers d'autres choses, car cela me semble plus convenir à l'espace muséal.
Ce sont presque des travaux de commande.
Oui, même si la demande est assez libre. On m'a par exemple demandé d'écrire un long-métrage, des producteurs étaient prêts à financer, mais je n'ai pas eu le courage et en fin de compte refusé ce qui peut-être était la commande la plus intéressante. Je pense avoir eu peur d'arrêter d'exposer pour prendre une année sabbatique et me consacrer uniquement à cela.
Enfin, sabbatique pas vraiment ! Vous êtes un travailleur acharné ?
Oui, plutôt, je ne corresponds pas à l'image de l'artiste qui se lève tard… Je suis souvent au boulot tôt le matin mais le travail de création pure ne concerne peut-être que 5 % de mon temps, le reste c'est de la gestion technique, comptable.
Vous êtes à la tête d'une petite entreprise.
Oui, c'est typiquement cela, nous sommes 3 ou 4 en permanence, même si pour la prise de vue je travaille seul, mais pour le montage, la com, les expos, je travaille avec des collaborateurs.
Le fait que vous vous filmiez tout le temps vous-même en endossant une multitude de personnages ne finit pas par vous égarer ?
Non, j'étais déjà fou avant. Le fait de vivre de manière démultipliée me permet de vivre ce problème d'identité d'une façon plutôt joyeuse et confortable. J'ai acquis beaucoup de distance par rapport à ma propre image; je me vois maintenant comme un personnage à l'écran.
Vous voir ici à Meyzieu est-il vraiment surprenant ?
Pas vraiment, je réponds assez facilement aux différentes demandes qui me sont faites, même si je suis conscient de la différence de prestige. J'ai plutôt une sensibilité de gauche, même si je fonctionne dans un milieu où il y a beaucoup d'argent. J'ai récemment travaillé pour une soirée Chanel. J'ai un peu tiqué au départ de réaliser un gros travail pour simplement une soirée, et pour n'être vu que par 500 personnes triées sur le volet. Un contexte très élitiste mais bon, je ne fais pas vraiment de différences et puis c'était très intéressant au niveau financier (rire). Je ne sais pas si c'est pour me donner bonne conscience mais c'est aussi important de montrer mon travail chez Chanel qu'ici à Meyzieu.
Je réalise en ce moment un projet qui sera montré au Vietnam. C'est la première fois que l'ai l'impression de faire quelque chose qui a une réelle implication politique. Ce sera vu par 5 ou 6000 personnes et permettra d'ouvrir des brèches dans les mentalités. D'ailleurs le gouvernement Vietnamien est très conscient de cela et fait très attention au contenu. Les conditions matérielles de l'intervention vont par exemple conduire les habitants à pouvoir se coucher plus tard parce que le quartier va rester animé après 22 heures. C'est un festival organisé par Jean Blaise, le festival du Huê.


Bon si vous n'avez pas l'occasion d'aller au Vietnam en mai 2002, vous pouvez néanmoins approcher le travail de Sorin à Meyzieu et vous alléger le visuel en face de ses installations vidéos ludiques qui ne cèdent pas un pouce à l'ennui mais nous rappellent nos tentatives maladroites et un peu gauches de nous situer dans la réalité.
Petites fictions de l'enfance, ritournelles et gestes pour s'accaparer le réel souvent incompréhensible de la vie. Qui ne s'est jamais travesti ?, qui n'a jamais fredonné en boucle une chanson au vocabulaire fantasmatique ?, qui ne s'est jamais regardé sur le dos convexe d'une cuillère à soupe, tel un œil de bœuf tourné vers soi ?, qu'y a-t-il derrière l'image ?, ce semblant d'autre, cette ombre gigotante qui témoigne de la vie.
Sorin nous questionne les yeux et les oreilles, enfin l'audio et le visuel, un petit air de manège, un petit air de rien, ce qu'il appelle avec pudeur une petite idée qu'il tartine en boucle, qu'il continue à faire cette confiture haut de gamme et de temps en temps un court-métrage pour le dessert en attendant qu'il se repose un jour pour un plus long-métrage.

Laurent Mulot