Certaines
informations, dossiers de presse d'autres communiqués sont
parfois surprenants. Ainsi la présence de Sorin, artiste vidéaste
référent des bricoleurs géniaux de l'image contemporaine,
à la médiathèque de Meyzieu, étonne et
pour le moins rend curieux de savoir pourquoi et comment cette ville
de la ceinture lyonnaise, située à quelques milliers
de kilomètres du Musée d'Art Contemporain de Lyon, accueille
un de nos imagiers favoris.
Deuxième surprise, l'artiste est présent au vernissage
et se plie très volontiers et très sympathiquement au
rite de l'interview
A quand James Turrell à Samahala
(nord du Bostwana) ? ou Jeff Wall à Bourdalyk (Turkménistan)?,
ce pourrait être d'ailleurs le sujet d'un des prochains courts-métrages
de Sorin à l'instar de celui qu'il intitule Nantes : Projets
d'artistes 2000 et qui est présenté en boucle dans l'espace
d'exposition Rez d'art contemporain animé par Perrine
Giraud Lacroix, mandatée par le service culturel de la ville
de Meyzieu pour construire et mettre en uvre une programmation
d'expositions d'art contemporain.
Une volonté affichée par toute l'équipe culturelle
municipale et soutenue par le maire qui semble soucieux de faire fructifier
l'outil de diffusion flambant neuf installé par son prédécesseur.
Un succès décoiffant puisque 25 % de la population est
inscrite ou utilise la médiathèque, prêts, diffusion,
cinéma, qui se fait fort de gérer au mieux un budget
modeste mais significatif pour une ville de cette importance. Consciente
de la particulière mixité de la population majolane,
Martine Legras, directrice adjointe des services, rappelle avec enthousiasme
cette réalité qui pour elle doit supporter l'action
culturelle de la ville.
De là, en effet, moins de surprises d'être étonné
de cette confiance donnée à Perrine Giraud Lacroix pour
organiser trois expositions par an, dotées chacune d'un catalogue
et de moyens, mais certains pour être présentés
professionnellement. Bref, de l'intention au passage à l'acte,
tout semble engageant pour franchir le Rubicon périphérique
et aller goûter au plaisir de l'audiovisuel d'un artiste décidément
pertinent.
Conversation avec Pierrick Sorin.
Un des travaux que vous présentez ici Nantes projet d'artiste
2000 fait-il partie d'une direction spécifique ?
J'ai tendance à faire des hiérarchies dans mon travail.
Ce qui relève du court-métrage se situe pour moi plus
haut, comparativement aux installations vidéos qui peuvent
être très sympathiques mais souvent au détriment
d'un contenu. Dans ce qui s'apparente au court-métrage, enfin
qui est réalisé pour un seul écran, j'ai comme
une obligation de mettre en place un contenu plus solide et j'ai le
temps de développer plus sérieusement une idée,
c'est intellectuellement supérieur aux autres productions.
Les installations s'en prennent plus à des détails
?
Oui, dans une installation j'ai une petite idée et je la tartine
en boucle toute la journée, mais pour autant je n'ai pas envie
de me cantonner au court-métrage, j'aime aussi faire des choses
légères.
Dans ce court-métrage parodique sur les projets d'artistes,
vous vous mettez vous-même en scène, non seulement en
jouant tous les rôles, mais aussi en jouant votre propre rôle.
Vous semblez vous distancier en permanence. Est-ce quelque chose d'indispensable
pour vous ?
Oui, c'est presque maladif, a priori j'ai du mal à vivre les
choses sans distance, c'est même ce qui sous tend mon travail
depuis le début. C'est le cas de beaucoup d'artistes, cinéastes,
écrivains à la différence peut-être que
beaucoup d'entre eux arrivent sans doute à rentrer dans la
réalité ensuite avec leur femme, leurs enfants, leurs
copains
pour moi, j'ai beaucoup de difficulté à
vivre dans le réel.
Est-ce l'humour qui vous permet de supporter cette distance, comme
dans ce film ?
Pas à 100 %, enfin, c'est entre la parodie et finalement l'envie
sincère de réaliser les uvres dont je me moque.
C'est très ambigu
de la même manière je
critique l'art contemporain mais je suis complètement dedans,
ça peut sembler contradictoire mais en fait complètement
en accord avec ma psychologie. Par rapport à mon travail c'est
encore la même ambiguïté. J'ai la chance d'avoir
beaucoup de demandes qui émanent surtout de Centres Culturels,
de Musées, bref des institutions que je peux par exemple critiquer
mais qui influencent ma production et la conduisent plutôt vers
des installations que vers d'autres choses, car cela me semble plus
convenir à l'espace muséal.
Ce sont presque des travaux de commande.
Oui, même si la demande est assez libre. On m'a par exemple
demandé d'écrire un long-métrage, des producteurs
étaient prêts à financer, mais je n'ai pas eu
le courage et en fin de compte refusé ce qui peut-être
était la commande la plus intéressante. Je pense avoir
eu peur d'arrêter d'exposer pour prendre une année sabbatique
et me consacrer uniquement à cela.
Enfin, sabbatique pas vraiment ! Vous êtes un travailleur
acharné ?
Oui, plutôt, je ne corresponds pas à l'image de l'artiste
qui se lève tard
Je suis souvent au boulot tôt
le matin mais le travail de création pure ne concerne peut-être
que 5 % de mon temps, le reste c'est de la gestion technique, comptable.
Vous êtes à la tête d'une petite entreprise.
Oui, c'est typiquement cela, nous sommes 3 ou 4 en permanence, même
si pour la prise de vue je travaille seul, mais pour le montage, la
com, les expos, je travaille avec des collaborateurs.
Le fait que vous vous filmiez tout le temps vous-même en
endossant une multitude de personnages ne finit pas par vous égarer
?
Non, j'étais déjà fou avant. Le fait de vivre
de manière démultipliée me permet de vivre ce
problème d'identité d'une façon plutôt
joyeuse et confortable. J'ai acquis beaucoup de distance par rapport
à ma propre image; je me vois maintenant comme un personnage
à l'écran.
Vous voir ici à Meyzieu est-il vraiment surprenant ?
Pas vraiment, je réponds assez facilement aux différentes
demandes qui me sont faites, même si je suis conscient de la
différence de prestige. J'ai plutôt une sensibilité
de gauche, même si je fonctionne dans un milieu où il
y a beaucoup d'argent. J'ai récemment travaillé pour
une soirée Chanel. J'ai un peu tiqué au départ
de réaliser un gros travail pour simplement une soirée,
et pour n'être vu que par 500 personnes triées sur le
volet. Un contexte très élitiste mais bon, je ne fais
pas vraiment de différences et puis c'était très
intéressant au niveau financier (rire). Je ne sais pas si c'est
pour me donner bonne conscience mais c'est aussi important de montrer
mon travail chez Chanel qu'ici à Meyzieu.
Je réalise en ce moment un projet qui sera montré au
Vietnam. C'est la première fois que l'ai l'impression de faire
quelque chose qui a une réelle implication politique. Ce sera
vu par 5 ou 6000 personnes et permettra d'ouvrir des brèches
dans les mentalités. D'ailleurs le gouvernement Vietnamien
est très conscient de cela et fait très attention au
contenu. Les conditions matérielles de l'intervention vont
par exemple conduire les habitants à pouvoir se coucher plus
tard parce que le quartier va rester animé après 22
heures. C'est un festival organisé par Jean Blaise, le festival
du Huê.
Bon si vous n'avez pas l'occasion d'aller au Vietnam en mai 2002,
vous pouvez néanmoins approcher le travail de Sorin à
Meyzieu et vous alléger le visuel en face de ses installations
vidéos ludiques qui ne cèdent pas un pouce à
l'ennui mais nous rappellent nos tentatives maladroites et un peu
gauches de nous situer dans la réalité.
Petites fictions de l'enfance, ritournelles et gestes pour s'accaparer
le réel souvent incompréhensible de la vie. Qui ne s'est
jamais travesti ?, qui n'a jamais fredonné en boucle une chanson
au vocabulaire fantasmatique ?, qui ne s'est jamais regardé
sur le dos convexe d'une cuillère à soupe, tel un il
de buf tourné vers soi ?, qu'y a-t-il derrière
l'image ?, ce semblant d'autre, cette ombre gigotante qui témoigne
de la vie.
Sorin nous questionne les yeux et les oreilles, enfin l'audio et le
visuel, un petit air de manège, un petit air de rien, ce qu'il
appelle avec pudeur une petite idée qu'il tartine en boucle,
qu'il continue à faire cette confiture haut de gamme et de
temps en temps un court-métrage pour le dessert en attendant
qu'il se repose un jour pour un plus long-métrage.
Laurent
Mulot
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