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Le
théâtre na de cesse de sabreuver des contes,
des mythes, de loral intouchable qui colorie notre enfance,
les histoires restent on a toujours envie de les réentendre,
on est toujours prêts à se faire petits.
Pour cela Barbe Bleue commence bien, les yeux sagrandissent,
on se cale au fauteuil et nos pieds ne touchent plus terre ; là
un petit château, on veut quil sallume, on veut
entendre des voix, on a tout cela, notre il était une fois
et ce qui tombe sous la main pour laccessoiriser le disque grésillant,
le vieux film parcheminé, et la promesse de le voir sincarner
terrifiant, le monstre bleu. (là les grandes ombres des portes
interdites)
Le voilà se trompant de conte, figurant de cendrillons hystériques,
Petit Poucet semeur de chaussures, effaré de lamour des
femmes, et manipulé par une destinée de serial assassin
dont la solitude nous touche.
Il nous touche de survivre au maniérisme agaçant de
ces femmes, où même ce premier amour générique
si important pour la tension dramatique de lheure qui doit suivre,
cette passion sublime, ne nous parle pas, ne nous émeut pas,
aucun amour ne transpire jamais, pas démotion, de lennui.
À contempler Barbe Bleue espoir des femmes de Michel Raskine,
on se rend compte que le jeu ne sied pas au conte, que le conte se
passe du réalisme et aime laccessoire mais pas le décor,
le son mais pas la musique, et surtout pas de ces musiques transitoires,
ces fonds cache-misère.
Le prologue et ses accessoires carton-pâte nous rendaient la
texture de nos récits imaginés depuis toujours, nos
libertés, nos brics à bracs.
Voir revenir le grand couteau à la fin est un soulagement.
Mais que de temps perdu (et dattention) dans ces tergiverses
mises-en-squetches, ces rencontres successives de femmes à
abattre. Et leurs grimaces.
On attend la fin de chaque scène dont le seul intérêt
est la question du meurtre, et comment-sy-prendra-t-il cette
fois, procédons par élimination.
Heureusement lhumour lemporte deci-delà, le texte
prend de lampleur dans les monologues, les figurants-régisseurs
rassurent avec leur nonchalance éteinte.
Et Dominique Pinon irradie le plateau de sa sobriété
touchante, impuissant quil est déchapper à
la Barbe-Bleue. Le personnage prend sa place dans lacteur démuni
et ensorcelé.
Et cela sans que soit nécessaire le coup de peinture final,
ultime pléonasme dune mise en scène trop appliquée
à laquelle la magie résiste.
Du 19 avril au 4 mai au Théâtre du Point du Jour - 04
78 15 01 80
En fait de magie, le travail dAriane Mnouchkine est impressionnant
: minutie architecturale, ascèse de lespace, sobriété
des matériaux, on entre dans lespace de jeu comme on
visite un pays, on se recueille (oui il sagit bien de cela)
devant le monument éphémère quest la représentation.
Il se dégage de ce spectacle quelque chose de forcément
paisible (le bal des éléments et des textures naturelles,
le vent, le bois, leau, la soie), labondance festive de
grands tissus qui tombent comme autant de jours et de nuits passent,
ces couleurs cuivre, gris, ambre, rouille, ces robes couleurs du temps
Cest magnifique.
Les hommes et les ombres se mêlent, insectes aériens
qui découpent lespace de leur fragilité (longues
allumettes pour lanternes ou étendards, mains de bois aux doigts
ramassés, articulations immatérielles), ces personnages
roseaux sont plus légers que leur monde qui les avale finalement
comme fétus à vau-leau.
Tambours sur la digue est un texte prétexte, qui finalement
nintéresse que très peu, une fois les grandes
préoccupations de lhistoire intégrées.
Voir prend toute la place, ils peuvent bien se taire.
Et quelles sont rassurantes toutes ces ombres, chaque acteur
a la sienne, son moteur et ses ailes. Comme il est rassurant de nêtre
jamais seul, de ne pas mourir seul non plus, si mourir en vient à
se remettre à cette ombre ! On en connaît le contour,
et la constance, et le palpable. Une partie de toi avec laquelle tu
causes.
La précision gestuelle des acteurs, la beauté revigorante
des images, engourdissent le spectateur, le rechargent en poésie.
Le récit, au Théâtre du Soleil, est transmis par
imprégnation. On expérimente la scène comme on
boit une potion : ça hypnotise et ça ronge dedans.
Mouche |