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Et dire quon aurait pu ne jamais connaître ça !
Imaginez un peu que Gwenaël Morin, co-fondateur de la compagnie
et metteur en scène eût préféré
terminer ses études darchitecture plutôt que de
se consacrer au théâtre, ce truc qui de surcroît
ne sert à rien, ne rend service à personne et
nest même pas à la mode dixit lintéressé
lui-même
Elevé aux poèmes par des parents passionnés de
poésie, animateur bénévole dune émission
musicale sur la fameuse radio libre Radio Jacasse, jeune premier prometteur
dans le célébrissime téléfilm Sur un air
de maldonne vers 17 /18 ans, Morin ne pouvait pas sarrêter
là. Il a fallu encore quil crée avec la complicité
dOlivier Vadrot et Benoît Monneret la compagnie Pluzdank,
nen déplaise aux théâtreux baba-cool,
et autres intellos qui se prennent au sérieux, et samuse
à confectionner quelques installations sans pour autant penser
en faire son vrai métier : le théâtre avait
tellement dimportance au fond pour moi que je ne voulais pas
lassumer. Jai failli passer à côté
par pudeur ou par idéal.
On sétonne pourtant que ce trentenaire aux abords un
peu rudes brûle son énergie vive pour un art quil
considère comme mineur et moribond, une discipline dont
on pourrait se passer.. Légèrement nihiliste,
mais assez révélateur du personnage. Sous le vernis
des manières simples et franches coulent une finesse intellectuelle
et un esprit de subversion vite démasqués par le cours
de la conversation. De même, ses propos un brin désenchantés,
son apparent mépris pour le genre théâtral cachent
à peine la générosité profonde de lattachement
que Morin lui porte réellement. Quand pudeur (ou orgueil grimé)
rudoient et malmènent ce qui nous tient le plus à cur
Alors, vraiment Gwenaël Morin, le théâtre ? Jai
plus une attitude conceptuelle : la fonction quil avait de raconter
des histoires ou dénoncer des conflits sociaux ou politiques
est maintenant remplie par dautres médias : la télé,
le cinéma. A linstar de la peinture, le théâtre
est aujourdhui amené à sinterroger sur sa
légitimité propre. Voilà pourquoi je ne supporte
pas des spectacles qui racontent ou critiquent le monde. Je leur préfère
un théâtre proposant un univers qui nexiste nulle
part ailleurs que là, déconnecté des problèmes
du monde, et qui part de cette constatation : il y a des gens qui
viennent dans une salle regarder un espace vide qui va être
habité par des comédiens. Alors quel univers singulier,
propre à cette configuration spatiale, peut-on inventer ?
Peut-être une résurgence de ses années darchi,
- mais pas seulement, on sent vite à la tendresse qui innerve
son discours que cette sensibilité sancre intimement
en lui - le jeune metteur en scène se montre particulièrement
attaché au lieu en lui-même, la scène, les gradins.
Tout part finalement de là, on le sent bien lorsque lon
va visiter les ruines dun théâtre gréco-romain
: la sensation dune absence, dun vide, dun manque
quasi-mystique quon ne peut désigner et qui appelle de
la poésie en fait. Il faut faire de la poésie. Non pas
pour le combler, mais pour toucher la matière de ce vide, le
qualifier. Et que les spectateurs ressortent de la salle en se disant
: on est en lan 2001, jai passé deux heures à
regarder des gens, dans cette salle, à faire des trucs, et
cest normal. Ce ne sont pas deux heures de perdues.
La poésie, la voilà qui revient et rattrape notre homme
au tournant
Cest une expérience spirituelle
forte, qui demande beaucoup de disponibilité : on tombe sur
un recueil, on louvre on lit un poème et ça fait
une sorte de petit miracle. Après on continue à en lire,
en souvenir de ce petit miracle qui se raréfie, cette espèce
de première fois
Au fil de lentretien, le metteur en scène atypique abandonne
doucement la réserve un brin méfiante qui semble lui
tenir de ligne de conduite. On lui découvre un grand-père
marin pêcheur à laudace aventurière, une
passion pour la photo qui pousse à fixer sur pellicule les
objets que personne ne regarde jamais, pour les sauver, ni maîtres
à penser, ni mentors mais une curiosité qui sait se
faire admirative : Pina Bausch, John Cage, Strinberg, une certaine
désinvolture pétrie de bon sens populaire et dun
goût pour labsurde, Pluzdank ça veut rien
dire, au départ cétait Plusmerci ; des organisateurs
qui nous accueillaient un jour nous ont dit cest quoi
votre nom ? Pluzdank ? On sest dit pourquoi pas, va pour
Pluzdank, un côté débrouillard et réaliste
qui colle à son physique et que vient taquiner un sain idéalisme
: Jaimerais quen sortant dun spectacle, les
spectateurs aient envie de sengager dans le monde autant que
les artistes quils viennent de voir, sans nécessairement
faire du théâtre dailleurs. Que ça aiguillonne
leur désir de faire de lart, de fabriquer, inventer,
proposer des valeurs déchange qui ne reposent pas sur
largent et ne soient pas assujetties à lordre matériel.
Gwenaël Morin a lambiguïté séduisante,
où sous le cynisme de façade brille léclat
tendre dune pureté à sauver et dune précieuse
humilité un spectacle se construit à plusieurs.
Si le théâtre a une portée sociale, alors elle
est là, dans le travail collectif et la micro-société
quil recrée. Jai des cousins marins pêcheurs.
Lorsquils reviennent après 15 jours de mers ils sont
exténués et parlent peu. Mais ils reviennent de quelque
part, et cela suffit à leur donner une présence incroyable
: ils sont chargés. Par analogie le spectacle doit être
plein dune aventure vécue ensemble pendant le temps des
répétitions. Si ce dernier était sans intérêt,
si le spectacle ne possède pas cette énergie implicite,
alors il ne sert à rien. Cette densité, Théâtre
normal nous loffrait avec malice et poésie. Juste on
nétait pas sûr, on navait pas tout compris
Perçait plutôt en nous lenvie daccueillir
ce spectacle comme on reçoit un cadeau, une graine à
laisser croître dans la mémoire de notre imaginaire.
Finalement, on ne sy était pas trop trompé. Vivement
la suite Monsieur Morin !
Florence
Broizat
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